Œuvres ouvertes

Ezra Pound : Les Cantos, spiritualité et violence / Roland Pradoc

Pour ceux d’entre nous qui veulent que la poésie ne moisisse pas, Ezra Pound est l’un des principaux réformateurs et novateurs d’un langage qui semblait devoir se périmer. Là où le vingtième siècle vit le lyrisme chuter et être remplacé par les abstractions de la pensée, Pound fut sans doute le dernier à tenter l’aventure musicale comme voie d’accès au poème, la déraison du chant comme ultime échappatoire. En choisissant l’écriture du fragment, et en cassant les lignes, sans pour autant s’alourdir de (...)

Pour ceux d’entre nous qui veulent que la poésie ne moisisse pas, Ezra Pound est l’un des principaux réformateurs et novateurs d’un langage qui semblait devoir se périmer. Là où le vingtième siècle vit le lyrisme chuter et être remplacé par les abstractions de la pensée, Pound fut sans doute le dernier à tenter l’aventure musicale comme voie d’accès au poème, la déraison du chant comme ultime échappatoire. En choisissant l’écriture du fragment, et en cassant les lignes, sans pour autant s’alourdir de métadiscours, la poétique de Pound aussi capricieuse qu’épique et a su redonner une énergie nouvelle, un souffle dans les voiles au bateau amarré et coulé par le fond.
Et retrouver ce sens aventureux, presque sériel des rythmes inattendus.

Je lis et relis régulièrement Pound et mon esprit se rue toujours avec rage dans ce langage bondissant et brisé, qui explose, se fait rêve, imprécation et voix. L’œuvre de Pound est parcourue de voix qui se chevauchent sans s’exclure, à l’image de la mer. Bien mieux que dans la méthode du cut-up qui laisse le hasard guider, ou l’écriture automatique qui accumule les cadavres des phrases mortes, la technique de Pound est un art de la fugue et du cri, un chant canonné. C’est par sa seule force d’imprégnation, d’évocation que le poème s’élève jusqu’à former une histoire intégrale bien que toujours incomplète, en permanence enrichie par de ses propres mouvements, comme l’eau. Du merveilleux chaos que d’autres ont tant voulu dompter, Pound n’a voulu perdre aucune des ardeurs, il a conservé au chaos sa violence et sa vivacité. Il n’a pas choisi l’ordre pour régenter. Ce qui fait, qu’à aucun moment, les Cantos ne se fossilisent et que presque cent ans après le début de leur conception, ils gardent l’intensité volcanique de la profération sans appel.

Pound était un génie de la rupture, et son talent fut d’avoir autant confiance dans la mémoire que dans l’oubli. La mémoire puisque l’œuvre est tissée de souvenirs, de références et d’idiomes. L’oubli car elle n’hésite jamais à s’éclater dans différentes directions pour s’interroger elle-même ou abattre son socle, et pour éviter de s’appuyer sur une connaissance rigide. Les Cantos sont un flux, une parole passée au tamis et où ne surnagent comme en une sorte de compilation que les instants d’intensité. Aujourd’hui, on pourrait dire que les Cantos sont un mix, si le mot n’avait trop souvent la valeur basse de patchwork ou de best-of.

Il faut reconnaître à Pound un don pour enchaîner des textes si éclatés qu’ils semblent devoir verser dans le déséquilibre mais possèdent malgré tout une organisation mentale parfaitement restituée. D’où la valeur et la violence de cette plongée dans un esprit parfaitement autre qu’est la lecture des Cantos. Jamais la parole d’un maître ne fut plus altérée ni devenue plus différente, plus éloignée du lecteur. D’où également la fascination pour cette altérité de Pound, le maître à demi-sauvage.
Car c’est à lui que revient l’honneur d’avoir détruit les liaisons causales et d’avoir tout recousu. Avec pour boussole, une érudition tempétueuse plus qu’universitaire.

C’est en archéologue et en inventeur que Pound découvrait et constituait les mythes dont son œuvre s’inspire. Les Cantos ne sont pas un monument ni une somme d’objets placés en vitrine, ni un quelconque musée de la pensée, où un cerveau d’esthète aurait placé des bibelots. Les Cantos sont hors normes, en tant qu’ils sont uniques dans leur singularité, comme autant d’atomes agrégés par leur pouvoir d’attraction. Leur unité vient de l’aimantation des mots entre eux, ils sont bâtis sans soutien, poétiquement, ce qui les autorise à passer d’une phrase l’autre, de l’état de ruine à celui de bâtiment définitif et solide.

On ne peut sans mentir décrire les Cantos sans mentionner leur difficulté de lecture, leur hermétisme et comment celle-ci plutôt que de rebuter, captive. C’est que chez Pound, la part dévolue à l’incompréhensible parle tout autant que les morceaux de sens disséminés dans l’œuvre. Et que chaque lecteur, sans pourtant toujours percevoir en permanence l’unité des fragments, perçoit l’énigme dissimulée. Si un trait ne fait pas immédiatement sens, il possède pourtant à un degré où il faut faire confiance à l’auteur, une part de cette vérité inaccessible et qui se fait voir par brièveté dans le corps entier du poème.

C’est à une lecture de la variété, de la diversité qui n’aurait pas encore trouvé sa forme, mais qui continuerait son évolution que nous invite Pound. La libération de la poésie passe par un texte hanté et comme rendu fantôme par l’absence d’évidences, le brassage du haut et du bas, du trivial et de l’élevé, et par le changement des éclairages, lumières violentes de l’histoire et de l’économie et lumières douces des descriptions élégiaques.

Les Cantos sont violemment contrastés, ils cherchent à densifier l’histoire et à la raconter sous un angle nouveau, celui du tourbillon et du vorticisme. Pound a mis la poésie dans l’histoire, au côté des hommes et non pas dans la seule Olympe. Mais il n’a pas non plus blasphémé contre les origines divines du chant. On dit de Dashiel Hammett, qu’il mit le roman dans la rue, de même Pound mit la poésie dans la rue, et dans l’histoire. Comme si au milieu de votre journal télévisé, une voix s’élevait pour introduire la seule unité possible, la poésie comme reine et régente de tous les discours. La poésie plus encore que le journalisme doit se passionner pour le quotidien. Car la poésie n’asservit pas ce qu’elle touche et n’utilise rien à des fins d’informations, mais recrache après l’avoir longtemps malaxé son savoir mystérieux, pour décider s’il peut y avoir réconciliation ou si la guerre a commencé.

C’est dans un voyage d’Ulysse au travers des cultures, un voyage temporel et géographique que Pound emmène son lecteur, et qu’il ne cesse de le désarçonner au moyen de sa voix qui semble venir comme un commandement, et qui parfois dans la langue vernaculaire prophétique oraculaire, s’adresse aux poètes eux-mêmes, pour qui le dépassement d’une forme et la seule condition de sa pleine réalisation. Car avec Pound, il est impossible de tergiverser, on se doit de répondre à l’appel qu’il lança, à sa violente spiritualité mise en poème et en musique. Heureux les lecteurs que Pound empêche de dormir.

Poésie = Synthèse émotionnelle, aussi réelle, aussi réaliste que n’importe quelle analyse en prose.

Une certaine qualité de vigueur, d’affirmation, de courage, ou du moins une effervescence qui projette une certaine mesure de beauté vécue dans une conscience encore vierge

Une nation qui s’avère incapable de nourrir ses meilleurs écrivains n’est qu’un ramassis de barbares merdeux

© Roland Pradoc _ 30 novembre 2009

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