Œuvres ouvertes

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Carnets 687

Un mot que Tolstoï lit chez un auteur russe contemporain et qu’il note dans son Journal : « raspoukolka », soit « bouton de fleur sur le point d’éclore » (20 juin 1852).

Superbe page dans La Tombée de l’hiver de William Carlos Williams : « L’observation fait trop souvent défaut au poème. Nous n’avons plus que l’écho de l’écho d’un rêve. (…) La bonne poésie existe là où la vigueur sonne « vrai », comme en prose, mais mieux. »

Curieuse tension entre la littérature russe et la littérature américaine ces derniers temps.


Carnets 686

Une semaine à écouter la pluie, une semaine à suivre le rythme de la pluie tambourinant sur le toit en tôle à côté, fouettant les vitres et les volets, s’écoulant bruyamment par les gouttières – la pluie jour et nuit, le rythme de la pluie jour et nuit, la coeur battant au rythme de la pluie jour et nuit – hier les rues soudainement inondées en plein orage tandis que je roulais vers le bord de mer, les cascades qui s’étaient formées le long de la montagne et de la falaise surplombant la route du littoral, le coup de tonnerre qui m’a secoué toute la carcasse comme un violent coup de cymbales – une semaine à vivre au rythme de la pluie, au rythme des violences de l’eau qui, à certains radiers submergés, emporte les hommes trop téméraires essayant de traverser le flot puissant – une semaine à vivre au rythme de la pluie, à vivre au rythme de cette violence qui emporte tout.


Carnets 685

Le narrateur du Recommencement découvrant le karst yougoslave : « Reste sur ce chemin ; tu ne rencontreras de toute façon personne de longtemps ; les hommes noirs à gauche et à droite qui t’assurent le sauf-conduit, se dispersant encore et toujours dans la savane fauve, sont les buissons de genévrier. Des heures, des jours, des années plus tard tu es devant un cerisier sauvage couvert de fleurs blanches, dans l’une une abeille, dans la deuxième un bourdon, dans la troisième une mouche, dans la quatrième quelques fourmis, dans la cinquième un scarabée, sur la sixième un papillon. Ce qui sur le chemin brille de loin comme une flaque d’eau, c’est la mue argentée d’un serpent. »

Carnets 684

J’ouvre Internet et découvre qu’on m’a embrigadé chez les Africains communistes.

J’ouvre Internet et constate qu’on y crie beaucoup.

J’allume la télé et apprends que dans leur enfance les trois membres du groupe texan ZZ-Top écoutaient les mêmes chansons de blues qui passaient sur des radios mexicaines.

Trop de découvertes pour une seule journée.


Carnets 683

Hier soir : nuages de basse altitude passant au-dessus de la montagne, poussés par le vent – plus haut dans le ciel, des nappes circulaires, immobiles.

Ce matin : le festin des salanganes, une multitude volant dans tous les sens sous la pluie, à la chasse aux moustiques et autres insectes pullulant dans l’atmosphère humide.

L’Odyssée : « la farine, moelle de l’homme ».

Impossible, même avec une loupe, de lire la lettre de l’écrivain composée d’une série de carrés de mots écrits tout petits et serrés les uns contre les autres. L’écrivain juste à côté, souriant, tel qu’il était dans sa jeunesse.


Carnets 682

Journal de Tolstoï, 10 août 1851 : « Quand je me livre à ce qu’on appelle rêver, je ne peux jamais trouver dans ma tête une seule idée sensée ; au contraire, toutes les pensées qui traversent mon imagination sont toujours ce qu’il y a de plus plat – de celles qui ne peuvent pas retenir l’attention. Et quand je rencontre une pensée qui en entraîne après elle une série d’autres, cet agréable état de paresse morale qui constitue ma rêverie disparaît, et je commence à penser. »


Carnets 681

Ces livres que je finis sans en sortir : j’ai planté ma tente quelque part à l’intérieur et je continue de lire.

Relecture de LOdyssée dans la traduction de Philippe Jaccottet : Ulysse « réfléchit dans son âme et dans ses entrailles ».

Un nuage enveloppa la montagne et moi qui regardais – les oiseaux du matin continuaient à chanter.

Le doux fracas des pluies torrentielles.


Carnets 680

Je te souhaite d’avoir moins d’idées – et de voir les couleurs et les formes.

La lenteur vient par les racines : « Prends racine ! »

Tu te sens renaître quand les pluies s’abattent. Elles nettoient toutes les saletés de la chaleur – fraîcheur quand tu descends dans le parking.

L’homme assis sur un plot en pierre, recroquevillé sur lui-même, tête plongée entre les genoux, quand il la relève un peu nulle expression de souffrance sur le visage sans nez ni menton, bouche et yeux enfoncés dans le crâne rose.

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Carnets 679

Boris Gamaleya, père russe, mère réunionnaise : « L’aurore boréale a commencé – Ste Rose capitale de l’Estonie ». Pas de géographie « identitaire » – une géographie poétique où les langues, les origines se mélangent et surtout parlent ensemble. « Quelqu’un quelque part n’est pas au bout de ses hallucinations… une Russie inconnue – toute larme bue – répercute peut-être de clavier en clavier les poèmes de Scriabine. » (L’Arche duComte Orphée)


Carnets 678

« Chemin pêcheur » : passage étroit entre des murs en parpaing et des palissades, de l’autre côté jardins et maisons en bord de mer (des couvertures jetées sur le rebord d’une fenêtre ouverte) – des lianes vermifuge aux petites fleurs rouges et odorantes pendant en grappes par-dessus un mur – plus loin, à l’entrée de la plage, des empreintes de pattes d’oiseaux dans le sable, séries de trois traits en triangle formant des lignes errantes, certainement des martins tristes, très actifs à cette saison – débris de corail disséminés tout le long du rivage que piétinent les marcheurs toute la journée.


Carnets 677

« Je mène une vie monastique, mais je ne suis pas un moine » – « bientôt il y aura trop de crème solaire et l’eau ne sera plus aussi claire, profitons-en » – flottant sur le dos, pencher la tête en arrière et ne plus rien entendre de ce qui se dit autour, ne serait-ce que quelques instants, le rythme de l’océan dans les oreilles.


Carnets 676

Jours de grisaille et de silence passés à l’intérieur – l’écriture dans le carnet devenue plus petite, comme une façon de commencer la nouvelle année.

The Revenant : assis au milieu de nulle part, un homme tire la langue pour que des flocons de neige s’y déposent et fondent – un autre homme à côté de lui l’imite en riant – et c’est ainsi que naît leur amitié (sans retour à l’enfance, pas d’amitié ?).

Tu n’auras pas vu les fleurs rouges disparaître des flamboyants. Tu n’auras pas vu… (etc., etc.)

Les enfants avancent en file indienne sur le trottoir, je les suis. Je crie soudain à l’écrivain qui ouvre la marche : « Pas de structure, le rythme ! » – avant de le rejoindre. Il fait nuit, nous marchons bras dessus bras dessous, la joie au coeur.


Carnets 675

Peter Handke, Le Recommencement (Filip Kobal, le narrateur, découvre la Slovénie, pays de ses ancêtres) : « Comment ne pas vouloir faire partie de ce peuple inconnu qui n’a en quelque sorte pour la guerre, l’autorité et les arcs de triomphe que des mots d’emprunt, mais crée des mots pour le plus insignifiant, qu’il s’agisse, dans la maison, de l’espace situé au-dessous de la fenêtre ou, sur le chemin des champs, de la trace brillante sur la pierre où ont freiné les roues des charrettes – et dont le génie est le plus inventif dans la désignation des refuges, des cachettes et des lieux de survie comme n’en peuvent rêver que les enfants : les nids dans les sous-bois, la caverne derrière la caverne, la clairière fertile au fond de la forêt ; un peuple en même temps qui n’a jamais besoin de se refermer contre « les peuples » comme le seul, l’élu – puisque son pays, il l’habite et le cultive, comme le montre chacun de ses mots , »


Carnets 674

Les voix d’inconnus qui résonnent au milieu de la nuit – les voix d’inconnus qui résonnent au milieu de la nuit générale.

Et chaque jour, tout reprendre à zéro : les feuilles du badamier devenues rouges, pour la deuxième ou troisième fois en un an – le vol du paille-en-queue juste au-dessus de la terrasse, s’immobilisant un instant dans les airs – le miaulement aigu et saccadé du chat en train de guetter un gecko vert vif posté sur le toit (figé, il nous observe lui aussi).

Tom au pasteur Casy qui se demande s’il y aura vraiment du travail pour eux en Californie : « Comment voulez-vous que je sache ? Je me contente de mettre un pied devant l’autre ».


Carnets 673

Le Pasteur Casy dans Les Raisins de la colère : « J’écoute tout le temps. C’est pour ça que je réfléchis. J’écoute les gens parler et bientôt je sais tout ce qui se passe en eux. Comme ça, tout le temps… je les entends et je les sens. Ils battent des ailes comme un oiseau perdu dans un grenier. Et ils vont se les casser contre un carreau sale en essayant de sortir. »

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Carnets 672

Un borgne dans chacun des trois derniers livres que j’ai lus. Dans des pages autobiographiques, Jim Harrison raconte qu’il a perdu un œil lors d’une bagarre avec une fille quand il était enfant. Dans Le Recommencement de Peter Handke, c’est le frère du narrateur qui est borgne. Et dans Les Raisins de la colère de John Steinbeck, c’est un type qui travaille dans un cimetière d’autos : « Il lui manquait un œil et un frissonnement de muscles faisait vibrer l’orbite à nu quand le bon œil remuait ». Prochaine lecture (ou plutôt relecture) : L’Odyssée où un cyclope…


Carnets 671

Dans ce pays où le vent ne soufflait que pour quelques-uns, on plaignait beaucoup les « sans-vent ».

Le volcan lâche sa lave, la montagne soupire.

Les pétales blancs et jaunes des fleurs de frangipanier ramassées sur le trottoir au coin de la rue brunissent vite, laissant échapper un parfum qui emplit la chambre et dure pendant des jours.

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Carnets 670

Cases sous la pluie diluvienne : lueur argentée des toits malgré le ciel sombre.

Éphémère toile d’araignée, le temps d’un regard : le grillage en plastique sur lequel rayonnent les gouttes de pluie.

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Carnets 669

« Montagne de Noël » : tapissée de frondaisons rouges – des camions sur la route en corniche disparaissent derrière les feuillages et semblent s’enfoncer dans la roche.

Le bruit lancinant d’une scie électrique (?) et le sifflotement d’un jardinier en bas – harmonie des contraires, ici et maintenant.

Un dégradé de rouge – plus clair au milieu de la pente où les arbres ont déjà perdu une bonne partie de leurs fleurs – plus vif vers la crête où les floraisons sont plus récentes.

Perdre les mots, c’est perdre la vision ?

25/12/2021

© Laurent Margantin _ 12 janvier 2010

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