Œuvres ouvertes

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Carnets 772

Avant de dormir : « Je suis mon propre enfant. »

Moment de la journée où, dans la large rue qui longe le stade, l’ombre des fils des poteaux électriques danse sur les murs blancs des jardins.


Carnets 771

Gedicht / Gesicht (poème/ visage) : deux mots allemands qui ne se distinguent que par une seule consonne.

Ce matin, les feuilles mortes courent sur l’herbe comme des animaux – tout à coup, à côté du muret, une forme molle se dessine, feuille devenue corps de lézard aux aguets.

« Monsieur, votre voix a changé. » (Se peut-il que, parfois, ma voix intérieure remonte ?)


Carnets 770

N’avoir rien à dire – avoir la tête vide – ne pas parler – écrire.

Dans l’herbe : une trousse abandonnée – un cahier abandonné. Un enfant s’est évadé.

Ils font la fête – ils vivent au temps des compromissions abominables.


Carnets 769

Même avec les meilleures raisons du monde : est-ce que voter pour une crapule ne fait pas de vous une crapule ?

Le crétin électoral finit toujours écrasé sous son bloc.

Un jeune homme torse nu pieds nus sur le macadam brûlant poussant d’une main un caddie et de l’autre tenant un bout de carton sur la tête pour se protéger du soleil traverse le boulevard.


Carnets 768

A l’ombre des branches puissantes du grand badamier poussant à l’horizontale – immobiles malgré le vent qui secoue les palmiers tout autour.

Ella Fitzgerald au festival de jazz de Montreux en 1975 – Arthur Rimbaud, les Illuminations : « Je devins un opéra fabuleux. »


Carnets 767

« Halbdunkel » : mot lu ce matin face à la fenêtre, dans ma propre demi-obscurité (vent, pluie et ciel nuageux).

« Journalisme littéraire » : oxymore.

« Le bus Espérance, le bus Espérance… »


Carnets 766

Les images qui surgissent – de plus en plus souvent – avant le sommeil et qui sont déjà des visions oniriques ; l’autre soir, des carrioles tirées par des chevaux qui avançaient dans une rivière peu profonde au crépuscule. Sentiment que nombre d’images du jour sont de même nature que celles qu’on voit en rêve.

La nuit venue – être silencieux – écouter les aboiements des chiens.


Carnets 765

Dans la salle d’à côté, une voix de femme dit plusieurs fois « après la mort » – puis plus rien.

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Carnets 764

Un son de l’enfance en été : le bruit d’un petit avion qui s’éloigne.

Avoir du temps – être seul : indissociable ?

Dessiner, non pour représenter, mais pour rythmer, pour créer des rythmes.


Carnets 763

Un voyage en train dans un pays inconnu. Je parle avec un jeune homme assis à côté de moi, il m’explique quelques notions propres à la culture de la région que nous traversons. Je prends mon carnet pour noter et il découvre avec joie le dessin d’une montagne enneigée que j’ai fait au dos de la page et qui transparaît. Il y ajoute quelques petites taches d’encre qui représentent sans doute ses traces de pas sur la montagne. Ce pays que nous traversons est donc celui où les gens sont capables de s’enthousiasmer pour un dessin, me dis-je en silence.


Carnets 762

La feuille ocre : le vent l’a déposée dans la salle, je la dépose dans le carnet.

Nouvelle floraison des cassias du Siam sur le boulevard – ou bien sont-ils toujours fleuris ? (leurs fleurs jaunes toujours plus hautes dans le ciel)

Anne Sexton : « Et nous sommes de la magie se parlant à elle-même, / bruyante et solitaire. »


Carnets 761

Le cabinet du docteur D. dans la vieille case créole en bois : des taches noires de moisissure aux murs et au plafond (il n’y a pas un endroit où l’eau de pluie ne se soit infiltrée), et comme à chaque fois que je suis seul dans cette pièce tandis que le docteur est occupé dans le couloir par un autre patient au téléphone, j’essaye de photographier du regard chaque objet et chaque recoin : le paravent en bois à côté de la porte-fenêtre, les piles de dossiers médicaux sur une commode où trône une photo en noir et blanc de son épouse en robe de mariée, les dessins des enfants signés Maxime et Gaël représentant tous des dinosaures et autres brontosaures, tout un monde personnel, tout un univers intime dispersé à côté des revues de médecine, et au-dessus du bureau une grande carte jaunie « de la Ciotat à la presqu’île de Giens », sur un autre mur un poster en noir et blanc de grands palmiers, sur un meuble, dans un cadre, des caractères arabes calligraphiés – tout ce monde de bonheur familial et de rêveries individuelles résistant au temps, aux moisissures du bois tout autour et au délabrement de la maison.


Carnets 760

Les habitants du bâtiment d’en face, morts dans la journée, ressortent de leur tombe quand le jour s’achève – leurs silhouettes flottant un instant sur les terrasses.

Le mot caniveau avait disparu en moi. La plupart du temps, les rues sont sèches et on finit par ne plus voir les caniveaux ; et quand il pleut, ils disparaissent sous les rivières qui se forment en quelques instants.

PH : « La pensée : « Maintenant ! » est la plus haute pensée. »

La collégienne à propos de l’un de ses professeurs absents : « Il est malade : il a une calvitie. »


Carnets 759

Encore un jour où les hautes herbes vivent au rythme du vent.

Le cimetière juif de Worms en Allemagne : l’ai-je vu ou rêvé ?

Encore un jour où un cardinal mâle (rouge) poursuit une femelle (grise).

Tenir un livre ouvert sur les paumes de ses mains – lecture ou prière ?


Carnets 758

Pluie battante qui, de jour comme de nuit, recouvre tous les bruits environnants, absorbe le monde dans son rythme – battements métalliques sur les toits en tôle, battements plus sourds sur le béton et le bitume – rythme de ces battements multiples qui, après quatre jours et quatre nuits, pénètre jusqu’au fond du crâne et se confond avec le rythme cardiaque.

Et à chaque fois qu’il y a de fortes averses ici, des hommes jouent quelque part de la musique – musique qui tambourine comme la pluie, musique qui accompagne la pluie, musique qui se dissout dans le rythme de la pluie.


Carnets 757

Je portais un masque sanitaire pour circuler dans le café. Le petit serveur s’approcha de moi et, en faisant de grands gestes des bras comme un comédien, il dit : « Vous savez que c’est fini, le masque, le pass, tout ça ! » Je répondis : « Vous faites ce que vous voulez, je fais ce que je veux. » Cette phrase que j’avais prononcée froidement en le regardant à peine le mit en colère, et il refusa de me servir un café. C’était pourtant, me semblait-il, une loi d’ordre général et même universel qui aurait dû le remplir de joie.

Face à la menace d’une troisième guerre mondiale, je sors mon taille-crayon.


Carnets 756

« Pour ce week-end, j’hésite entre le film Alors on danse ? et le roman Regardez-moi danser. » (une consommatrice de culture)

Jaune sur jaune : un papillon sur une fleur de pissenlit.

« Tagwerden im Tag » (Peter H) : « le lever du jour au cœur du jour » (aujourd’hui, le cri bref et puissant du bulbul orphée au milieu de la matinée a produit cet éveil au jour).


Carnets 755

Le silence en moi sera toujours celui du Morvan.

Avec le peuple – si on y inclut les animaux (ce matin, une libellule, un cardinal, un petit lézard vert clair, une araignée, le chant d’une tourterelle, un grand papillon noir et blanc).


Carnets 754

Tolstoï, Les Cosaques : "Le Tchétchène avait été atteint à la tête. Il portait une culotte bleue, une chemise, une tcherkeska, un fusil et un poignard attachés sur son dos. (... ) "Voyez-moi cet animal !" dit Lucas en fronçant les sourcils. (...) Les Cosaques silencieux et immobiles se tenaient autour du tué et le regardaient. (...) Les yeux ouverts, vitreux, les prunelles arrêtées bas, regardaient, semble-t-il, en haut, au-dessus de toute chose. (...) "C’était aussi un homme ! prononça Lucas, admirant visiblement le cadavre."


Carnets 753

A des jeunes de 14-15 ans : "Quand j’avais votre âge, j’aimais marcher dans les forêts et m’y perdre parfois." Une fille dit alors : "C’est un peu comme nous lorsqu’on perd nos parents au supermarché !"


Carnets 752

« Savez-vous que le quart de l’humanité ne sait pas ce qu’est la nuit ? Parce que la nuit est tout le temps éclairée pour elle. Savez-vous que le bruit, oui le bruit, est la première des causes de perturbation psychologique et physique, avant même, dans certains endroits, la pollution de l’air ? Savez-vous que l’envahissement, par le bruit humain, de toutes les fréquences, empêche, dans la nature, les animaux d’occuper la fréquence qui correspond à leurs cris d’appel ou d’alarme, tant et si bien que le bruit participe aussi directement à l’extinction des espèces et à la destruction de la biodiversité que l’air pourri ou que les eaux pourries. Le contraire du bruit, le silence, est devenu un bien si prodigieux. La nuit, c’est-à-dire la possibilité d’observer les étoiles, comme l’ont fait aux premiers âges les premiers groupes humains qui à partir de là en déduisirent des conclusions de mathématiques et de sciences qui permirent à l’humanité de cesser d’être ces petites troupes errantes sans futur, craignant le changement des saisons et ne sachant à quel moment semer et récolter de peur de tout perdre. La nuit, le silence, l’obscurité qui permet à chacun, comme en lui-même, de cultiver cette part de silence, cette part d’obscurité sans laquelle il ne jaillit jamais aucune fleur de soi. Voilà ce qu’est la vie, voilà ce qu’est l’harmonie à laquelle nous voulons arriver. Tout est politique ! Le bruit, le silence, la nuit, la lumière, tout est politique ! »

Jean-Luc Mélenchon, place du Capitole, Toulouse, dimanche 3 avril 2022.


Carnets 751

Le sentiment soudain de la peur dans L’Heure de la sensation vraie de Peter Handke. L’étonnement d’éprouver et de reconnaître ce sentiment : « Ses muscles et ses tendons s’étaient durcis d’un seul coup, se changeant en une structure propre… comme un deuxième squelette. » Et Gregor Keuschnig, le personnage principal du récit, d’ajouter : « Il me faut redécouvrir les sentiments. » En lisant ces lignes, je me dis une nouvelle fois : ne pas écrire un mot, une phrase qui ne corresponde à un sentiment authentique.

Remarque en passant : le personnage du récit de Handke se prénomme Gregor comme celui de La Métamorphose de Kafka, et la première lettre de Keuschnig renvoie aux K des récits de l’écrivain pragois.


Carnets 750

« Chasseur nocturne, somnolent le jour à l’abri des fourrés, le chat forestier passe inaperçu. »

– Quelques flamboyants reverdissent et refleurissent.. – Cela ne m’intéresse pas, ce n’est pas la saison.

Un enfant portant une planche en bois où sont inscrits les mots de Sartre en grandes lettres noires : « NOUS SOMMES NOS CHOIX. »


Carnets 749

Une petite araignée se fige sur le chambranle de la porte, se transformant en tache d’encre.

Bec et yeux noirs, tête et gorge rouges – émergeant des hautes herbes.

Le papillon jaune posé sur le lierre fait la feuille une seconde.

Agir sur soi sans chercher à agir sur soi : laisser flotter le regard.


Carnets 748

Louise Glück, Averno


Carnets 747

Bec bleu, petits yeux ronds innocents – existe-t-il un autre être vivant qui ait l’air aussi innocent que la géopélie zébrée ?

S’il est réussi, le poème contient un secret que même celui qui l’a écrit ignore.

Louise Glück : « On observe le monde une fois, pendant l’enfance. / Le reste est souvenir. »


Carnets 746

« C’est le grand retour du tragique dans l’Histoire » : le grand retour du tragique dans l’Histoire, c’est toi.

« Jésus est parmi nous, Jésus est parmi nous ! » criait-il à tous ceux qu’il croisait dans la rue principale du village, en tendant un bout de tôle ondulée arraché par la tempête.

« Un animal unique au monde : à la place du cerveau, il a un anus. »


Carnets 745

« Quand Perceval vit la neige foulée et le sang que l’oie avait laissé, il s’appuya sur sa lance pour contempler cette image : car le sang sur la neige lui rappelait les fraîches couleurs de son amie Blanchefleur. Il entra dans une profonde rêverie, songeant à ses joues rosées, où le vermeil se mêlait au blanc, tout comme ces trois gouttes de sang sur la neige blanche. Perceval passa le petit matin à rêver sur ces gouttes. » Et plus loin, Gauvain au roi Arthur : « Seigneur, il n’est pas normal qu’un chevalier ose en arracher un autre à ses pensées. »


Carnets 744

Lucien Suel, Rivière : « Un banc d’ablettes aux écailles chatoyantes zigzague au centre d’une trouée ensoleillée. » (Baudelaire : « L’art, c’est l’enfance retrouvée à volonté »)


Carnets 743

Il y a environ un an, j’ai dit à R que la situation en Europe allait se dégrader à cause des conflits aux frontières de l’Ukraine et qu’il y aurait une guerre avec la Russie. À l’époque, tout le monde rêvait du « monde d’après » (la crise sanitaire). Nous y sommes.

Vies peuplées d’altérités inessentielles.

Une religion des arbres. Un Dieu des floraisons. Et puis le moment où, devant la splendeur, les mots Dieu et religion sont inutiles.

Journal de Tolstoï, janvier 1854 : « N’attends rien de l’avenir. » [biffé au crayon]


Carnets 742

Dans ma tête, je fais la liste de tous les gens que fréquentaient mes grands-parents dans le Morvan, peinant à retrouver un seul nom, celui de cette vieille femme qui habitait une maison à la sortie de Lacour d’Arcenay, vieille femme que nous aimions bien, toujours gaie et bavarde, se tenant penchée mais encore très active – c’est elle que j’ai saluée à l’église lors de l’enterrement de ma grand-mère en juillet 2000, à la fin de la cérémonie elle était passée par un bas-côté et, encore debout dans une rangée de bancs, je m’étais tourné vers elle, Claire m’avait aussitôt reconnu après toutes ces années, et, les larmes aux yeux, m’avait souri – CLAIRE dont j’ai finalement retrouvé le prénom, dernier visage des années passées dans le Morvan.


Carnets 741

Agame des colons couché sur le trottoir – ventre collé contre la dalle chaude – pattes écartées – yeux mi-clos tournés vers moi – ne bouge pas quand je passe à côté de lui.

Si tu n’écris pas dans le carnet, les mots guerriers qui pullulent autour de toi gagnent du terrain en toi.

De hautes herbes ont poussé, recouvrant une bonne partie de la barrière métallique rouillée longeant des places de parking. Le même homme continue pourtant à venir s’asseoir à l’endroit où la barre est incurvée, bientôt il lui faudra un coupe-coupe pour y accéder.


Carnets 740

Des chiens assis sur leur derrière / engueulent l’univers.

Peut-être pourrais-tu me dire / où tu vas vivre / pour que je vienne te rejoindre / quand tu seras mort.

Des langues qui fulminent au sommet, / un placard à mots pour les autres.

Leur ventre est devenu / un sac où ils rangent leurs courses.

(Vers instinctifs)


Carnets 739

R assise face à l’océan dit soudain : « Cela faisait longtemps que je n’avais pas vu la mer. » Et c’est une réalité que, vivant sur une île, on finit par ne plus voir toute l’étendue d’eau autour.

Un geste utile : avancer jusqu’à la table la page du livre traversée par une fourmi pour qu’elle puisse continuer son expédition.

Peter Handke : « L’Histoire, déesse de l’injustice ».


Carnets 738

WCW : « J’ai toujours imaginé le poète comme un homme sans succès, si ce n’est dans son propre esprit qu’il dévoue à quelque chose de complètement différent de ce que le monde considère être le succès. Le poète met son âme dans son œuvre et s’il écrit un bon poème alors c’est un succès. »

Extrait de : Je voulais écrire un poème, traduction de Valérie Rouzeau, éditions Unes.


Carnets 737

WCW : « Quand il en a fini avec le sexe, avec l’ambition, que peut créer un vieil homme ? De l’art, bien sûr, une œuvre d’art qui entrera après lui dans la vie des jeunes gens, des gens qui n’ont pas eu le temps de créer. C’est comme cela que le vieil homme rencontre les jeunes gens et continue à vivre. »


Carnets 736

WCW : « J’avais toujours été un gars de la campagne, je m’étais toujours senti campagnard. Pour moi la campagne était un monde réel mais non moins poétique pour autant. Je me suis toujours identifié à la nature, mais pas pour me mettre en avant ; j’ai toujours cru que je devais rester en dehors de la scène. Quand je parlais de fleurs, j’étais une fleur, avec toutes les prérogatives des fleurs, et particulièrement celle de revenir à la vie au printemps. »


Carnets735

WCW : « C’est bien de moi, d’avoir voulu que mon premier livre de poèmes s’appelle simplement Poems. Et c’est tout moi aussi d’avoir appelé le premier poème « Innocense » et le deuxième « Simplicity ». Je comparais dès le début pour tout de suite exposer ma cause. Le premier vers du premier poème dit : « Cela ne se peut pas, que l’innocence meure. » Je le croyais vraiment en ce temps-là, et je le crois vraiment aujourd’hui encore. C’est quelque chose d’intrinsèque chez l’homme. Et j’attache toujours de l’importance à la simplicité. »


Carnets 734

William Carlos Williams, Je voulais écrire un poème : « Mon père était anglais et ne s’en est jamais remis ». Et : « Jusqu’à ce que je rencontre Ezra Pound, c’était comme avant Jésus-Christ. (…) Je recopiais mes poèmes prompts, spontanés – au contraire de mes sonnets très étudiés à la Keats – dans d’épais cahiers à couverture rigide. J’en vois encore la reliure, le papier marbré. Il y en avait dix-huit au total, tous remplis. Ils me faisaient une très forte impression, tous bien rangés au-dessus de mon lit. Ils avaient l’air très sérieux, très importants. Et surtout, c’était quelque chose à montrer à Ezra Pound quand je le rencontrerais. Ça l’a laissé froid. Il n’y avait que sa propre poésie qui l’épatait, et comme c’était pareil pour moi avec ma poésie à l’époque, on s’est bien entendus. »


Carnets 733

Au seuil du sommeil, une vision d’un instant de la journée : « Le portail ouvert et au fond du jardin, un manguier – trésor du jardin ».

« Le président P est paranoïaque, mais pas irrationnel » (dixit un journaliste télé rationnel).

Peter Handke : « Dans le balancement des herbes au soleil nous apparaît le mode d’après ».


Carnets 732

Soudain parfum de fleurs sur le parking du supermarché à côté de la quatre-voies.

Sur le goudron, un pétale rouge de fleur de flamboyant (ce n’est pas la saison).


Carnets 731

Lui : « On voit beaucoup d’animaux écrasés sur les routes. » Elle : « Et des bébés ! »

À quoi reconnaît-on un « grand poète » ? Il se paye en général un illustre prédécesseur au nom d’un idéal « poéthique » – par exemple Demangeot qualifiant Ponge de « salaud » pour avoir écrit ses Pochades en prose (qualifiées de « cartes postales ») pendant un séjour algérien.

François Mauriac, Thérèse Desqueyroux : « Déjà régnait, en ce matin de juillet, une chaleur sulfureuse ; le soleil enfumé rendait plus sales, au-delà du balcon, les façades mortes. »

Si je devais choisir un mot d’ordre, ce serait : « Désactivez ».


Carnets 730

« Pour parvenir à l’apathie quels modèles s’offrent à l’homme ? Il en est deux : la divinité et l’animal. La première parce que, dans la représentation que s’en font les hommes, elle n’a pas de besoins, le second parce qu’il en a très peu. De là cette hiérarchie paradoxale : à l’homme le Cynique propose comme modèle théorique la divinité et comme modèle concret l’animal. Ainsi au fondement de l’apathie diogénienne se situe l’autarcie, le fait de se suffire à soi-même, condition sine qua non de la liberté telle que l’envisagent les cyniques. » (Marie-Odile Goulet-Cazé, Les Cyniques grecs)


Carnets 729

Cédric Demangeot : « Un poète est un homme qui aurait dû être une femme et qui a raté. »

Je découvre le verbe allemand » sich einigeln », du nom « Igel », hérisson – soit « se mettre en boule comme un hérisson », que je traduirais bien par « se hérissonner » – ce qui me rappelle cette phrase de Friedrich Schlegel : « Pareil à une petite œuvre d’art, un fragment doit être totalement détaché du monde environnant, et clos sur lui-même comme un hérisson. »

Un rêve de sabre – un rêve de terreur – un cauchemar qu’on peut faire éveillé.


Carnets 728

À la terrasse d’un café, un politicien à tête d’officier Viet Minh parle à voix basse dans son portable.

La mauvaise éducation : quelqu’un, dès votre naissance, vous assigne un rôle que vous jouez toute votre vie.

Style philosophique de certaines oeuvres poétiques : Tarkos – le flux de la pensée – « l’écriture-jazz » condamnée par Handke qui pense à Bernhard et tous ses narrateurs philosophes ; Demangeot – le fragment, l’aphorisme, l’écriture sèche et chirurgicale – veine pascalienne.

« L’errance animale gâche la carte postale. » (journal local)


Carnets 727

Si Dieu devait m’apparaître, je le remercierais d’avoir fait l’homme si seul.

A côté de la cour de l’école, le badamier ragaillardi par des fortes pluies étend ses branches à l’horizontale dans toutes les directions (vieille rêverie).

S’enivrer du silence des pierres et des plantes.


Carnets 726


Carnets 725

« Chaque personnage de mon roman familial évolue dans son couloir de nage. Je suis en même temps dans la gestion de l’individuel et du collectif, cela exige une grande tension mentale. » (un écrivain à la radio – misère de la littérature)

Une forte femme en vêtement indien marche sous l’averse en souriant.


Carnets 724

Cédric Demangeot : « Le monde est une maladie mentale. »


Carnets 723

Dans un bureau du garage, un mécanicien dit au chef d’équipe : « Arrête de te prendre pour le sauveur ».

L’homme assis derrière sa table : tourne soudain les yeux vers l’imprimante en action comme s’il venait de voir un lièvre courir sur la steppe (trop lu Tolstoï).

Les employés au chef d’équipe qui entre dans l’autre bureau où on m’a transféré : « Alors, tu lui as collé perpet’ ? » Lui, juré de cour d’assises pendant deux jours (devant le tribunal, un homme qui avait noyé ses trois jeunes fils l’un après l’autre dans une baignoire) : « J’ai vomi en rentrant à la maison ».

Le sentiment de paix que procurent rien qu’à les regarder derrière la vitre les ponts élévateurs immobiles dans le garage.


Carnets 722

Des « vies » qui ressemblent toujours plus à des vies de journaliste : des vies pleines d’années sales.

Je passe chaque jour à côté de la rue d’après (c’est son nom), mais je ne prends jamais la rue d’après.

« Le monde muet est notre seule patrie ». Le monde muet n’existe pas.


Carnets 721

Journal de Tolstoï, le 16 décembre 1853 : « Un homme qui vit non de travail physique, mais de rêves, n’a pas de jeunesse ; tu te considères comme jeune, afin de jouir, et soudain, avant d’avoir eu le temps de jouir, tu te vois déjà vieillir. »


Carnets 720

Sur le bord de mer, un touriste photographie la statue de Roland Garros – quelques mètres derrière elle, deux bennes métalliques bleues, remplies des gravats du chantier à côté.

Scintillant sous le soleil : les rochers noirs affleurant la plage, l’écume des vagues recouvrant les rochers, le sable emporté par l’eau qui reflue – les rochers noirs affleurant la plage, etc.

Lire (les livres, le monde) – oublier l’écriture.


Carnets 719

Mozart : « Un vieil enfant comme moi. »

Sortir de la foule physique – et surtout : sortir de la foule mentale.

« L’Europe, c’est la paix » - réveil douloureux.


Carnets 718

A l’entrée de la galerie commerciale : bientôt – mais n’est-ce pas déjà le cas ? – tous les écrans reproduiront cette même perspective d’un univers 100 % marchand avec ses enseignes de marques, ses néons, ses publicités tapageuses et son flux incessant d’humains épuisés par leur vie machinale – les écrans réfléchiront totalement le monde de la galerie commerciale ou celui-ci reflétera parfaitement les images des écrans, on ne saura même plus distinguer les deux, le réel saturé de produits et l’univers des images numériques se confondront, il n’y aura plus d’échappatoire.


Carnets 717

Eduard Mörike, Le Voyage de Mozart à Prague : « Dieu ! quelle splendeur ! s’écria-t-il en levant les yeux vers les plus hautes branches. On se croirait dans une église. J’ai l’impression de n’avoir jamais pénétré sous l’ombrage et de comprendre aujourd’hui le sens du mot « forêt » : c’est tout un peuple d’arbres assemblés. Nulle main humaine ne les a plantés, ils sont venus d’eux-mêmes, et sont là simplement parce que la vie en commun est chose aimable. »


Carnets 716

Le philosophe qui, observant des humains parler à des animaux, n’y voit que « monologues ». Comme si les animaux ne communiquaient pas avec nous – la conception bornée du langage comme chose exclusivement humaine alors que tout est/fait signe.

Noteur : « Celui qui observe, étudie » – « noteur des estoilles ».

Au mot « Schriftsteller » (écrivain), Peter Handke préfère celui de « Schreiber » (écrivant).


Carnets 715

Le deuxième cyclone en quinze jours s’éloigne, le vent souffle encore fort, au milieu du tumulte le petit gecko vert fait son apparition matinale sur le bord du toit voisin.

Le grand badamier dans la cour de l’école : ses longues branches secouées sans arrêt depuis deux jours, aucune ne s’est brisée – leçon de souplesse.

Cédric Demangeot : « J’aime la vie – C’est en tout cas ce que je me dis à chaque fois que je la rencontre sous la forme d’un arbre ou d’un chien. »


Carnets 714

Profession ? – Ramasseur de feuilles de manguier (par exemple).

Sèche, l’écorce de la canne à sucre est parfois violacée.

Tout à coup, un mur de pluie avance.


Carnets 713

Planté dans le béton du bâtiment depuis sa construction, le clou à tête large recouvert de la dernière couche de peinture jaune pâle dit quelque chose de l’homme.

Georges Simenon, Faubourg : « Est-ce qu’il n’y avait vraiment, dans les familles, que des morts, des malades, des malheureux, des ivrognes et des fous ? »

Il s’est fait tronçonner les deux bras pour que le vent ne puisse les arracher lors d’un prochain cyclone.


Carnets 712

J’ai observé un moment les sauts fulgurants de la petite araignée grise – de la table au mur, du mur au rideau – avant de sauter moi-même

une ligne – avec une agilité nouvelle.


Carnets 711

Matins où je suis invisible.

Les minuscules oiseaux gris (certains au bec rouge) s’approchent.

Les feuilles vert pâle du lierre sur la grille – les feuilles au vert éblouissant de l’arbre à côté.


Carnets 710

L’embrassade la plus forte : celle avec l’enfant trisomique quand j’étais moi-même enfant. On était allés rendre visite à des parents de ma tante et, à la fin de la soirée, alors que nous étions déjà dans la rue pour rejoindre la voiture, il m’avait rattrapé en courant pour me serrer dans ses bras, si fort, si fort…

Un écrivain : « quand j’écris, je me parle » – fin de l’écriture.

Les animaux qui vivent avec nous ou autour de nous nous sauvent de nos pensées.

« Les pieds sur terre » – plus difficile : la tête sur terre.

Une belle expression sportive (c’est rare) : « se créer des espaces ».


Carnets 709

Reçu ce mail d’Yves di Manno à propos d’Erres : « Cher Laurent Margantin, je réponds avec du retard à votre envoi, excusez-m’en, mais je voulais me donner le temps de lire votre livre au calme (=la tête reposée) et c’est maintenant chose faite. On éprouve à traverser votre ouvrage une impression de nostalgie inattendue mais sans émoi, étrangement : comme si vous reveniez sur des traces anciennes (qui ne seraient pas seulement les vôtres : même si…) avec le recul et le poids de la vie qui s’est déroulée depuis : sans vous en éloigner, mais en vous donnant la juste distance pour considérer à présent l’ensemble du parcours.

Je ne sais de quand datent ces textes (de diverses époques, j’imagine) mais j’ai reconnu en ouverture (cycle du basilic) des pages que vous m’aviez confiées jadis pour un projet dont j’ai toujours regretté qu’il n’ait pu voir le jour. Et tant de paysages se succèdent (qui sont autant d’étapes de votre parcours de jeunesse, me semble-t-il (du Mexique à l’Allemagne et de la Sardaigneà Conflans…)) qu’on devine derrière le regroupement de ces poèmes le désir aussi d’un bilan.

Pourtant l’écriture elle-même ne varie guère formellement, au fil du temps : hormis les suites de tercets centrés, plus resserrées, vous restez fidèle à un chant élégiaque et ample, évitant toujours l’emphase et basé sur l’observation (la chose vue, perçue, sentie) plutôt que surl’expression sentimentale.

C’est un beau livre intemporel, et je vous remercie de me l’avoir adressé.
Avec ma pensée amicale. »


Carnets 708

Ce matin, ciel couvert – juste un pan de la montagne éclairé – la végétation étincelle un instant – puis la lumière monte et s’évanouit au sommet.

« Un chat persan a escaladé la maison des vents. » (pas lu dans le journal local).

« Disparaître dans la nature » : belle expression.


Carnets 707

Et tout à coup, la phrase magique : « Le chauffeur s’arrêta au feu rouge. Juste en face, en bordure du trottoir, quelqu’un était immobile, très raide, vêtu d’une pèlerine noire, pieds nus dans des spartiates. Bosmans reconnut Mérovée. Le visage était amaigri, les cheveux coupés ras. Il se tenait là, en faction, et, au passage des rares voitures, il ébauchait chaque fois un sourire. Un rictus plutôt. On aurait dit qu’il faisait le tapin pour des clients d’outre-tombe. » (Patrick Modiano, L’Horizon)


Carnets 706

Jaccottet : « la pluie, traversée par les oiseaux. » (ici aussi)

Se baigner l’intérieur du crâne dans la chaude humidité du jour.

Au loin, sous la montagne, une grue orange émerge des palmiers – même là on bâtit.

J’ai échangé jadis deux-trois lettres avec Philippe Jaccottet, puis je n’ai plus écrit. Était-ce légèreté de ma part ? Oui, sans doute. Je l’ai regretté quelques mois avant sa mort. J’aurais voulu lui écrire. Mais il était trop tard.


Carnets 705

Rêvé l’autre nuit que je traduisais un poète, les phrases s’alignèrent naturellement sur la feuille et j’eus envie de montrer le travail au poète en question. Il s’avéra que c’était un auteur français (!), debout à côté de lui qui attendait je cherchais la page que j’avais traduite du français en français (dans « mon » français ?) mais n’avais plus à la main qu’un volume tout jauni aux pages qui se détachaient, et la plupart d’entre elles étaient couvertes d’une espèce d’index aux caractères serrés et minuscules qui n’en finissaient pas – la page traduite avait disparu.


Carnets 704

Le bruit des tronçonneuses – les branches chargées de feuilles entassées sur les trottoirs – les feux rouges en panne – la sirène qui se met à sonner quand tu pars et qui ne te lâchera plus de la journée.

Et ça aussi : « Rue Louis Jessu – dit ti ting » – au milieu du flot des voitures.


Carnets 703

Poème à la durée de Peter Handke, exemplaire acheté d’occasion : sous le mot buisson, quelqu’un a écrit en lettres capitales, au crayon à papier, CESPUGLA ; à côté de cajolant, cette fois en minuscules, coccolanda ; de détour, deviazione ; de cintre, gereccia ; de rangée, fila ; d’acquittement, assoluzione ; de caché, conca ; de poussière, midollo ; de faucille, falce ; de taillis, bosco ceduo ; de gibier, selvaggina ; de pépites, luccicanti. J’aime l’écriture fine et claire qui a noté ces mots italiens et donne à voir, à lire le voyage sans fin du texte, dans d’autres langues.


Carnets 702

Avant le cyclone : le vent a déposé deux petites feuilles jaunes sur le lit – je les ai gardées à côté du lit.

L’état d’abrutissement dans lequel te met le bruit du vent et de la pluie tambourinant contre les parois et les fenêtres lors du passage d’un cyclone : semblable, au fond, à celui que provoque le maelstrom d’informations au quotidien. L’homme moderne, un « parfait abruti » ?

Relire Une Descente dans le Maelstrom d’Edgar Alan Poe et Typhon de Joseph Conrad, me suis-je dit à plusieurs reprises pendant ces deux jours où j’ai été enfermé.

Vendredi matin après le passage du météore : un premier bulbul orphée se met à chanter à l’heure exacte où l’alerte rouge est levée.


Carnets 701

Plutôt que de chercher à développer de nouvelles pensées, s’efforcer de percevoir celles des animaux, celles par exemple des lémuriens de Madagascar aux gros yeux verts tournés vers moi.

La grande feuille d’arbre qui, en séchant, s’est recroquevillée sur elle-même roule à présent sur la pelouse, emportée par le vent – revenir toujours aux phénomènes, loin de tous leurs événements.

La littérature fait naître une nouvelle perception de l’espace. Après avoir lu Les Raisins de la colère, j’ai une tout autre perception de l’espace américain.

Le bulbul orphée agrippé à une branche secouée par le vent – se balance.


Carnets 700

L’homme accompagné qui parle fort à propos de l’homme seul qui parle fort à une table voisine : « Y en a de plus en plus, des dérangés. »

Une réalité : on passe une bonne partie de sa vie sans voir son dos, et quand on le voit ce n’est que de façon fugitive et incomplète, dans un miroir. Le dos, partie inconnue de notre corps ! On connaît mieux le dos des autres que le sien propre.

Ceux qui sont capables de parler plus d’une heure d’affilée : les bannir au bout du monde.


Carnets 699

Il est encore loin, pourtant je marche poussé dans le dos par Batsirai.

L’air chaud soudain fortement parfumé.

Les trois hommes debout à l’ombre d’un arbre me disent en souriant : « Il arrive ! »

Pas un oiseau ce matin : premier avertissement du ciel.

Carnets 698

Un autre nid – abandonné celui-là – bâti sur la branche souple d’un arbre à côté du champ de canne, nid de forme ovale, tanguant avec la branche au moindre coup de vent, nid si instable qu’on imagine mal qu’il ait pu abriter des œufs. Abandonné vraiment ? Un cardinal vient s’y percher un instant et repart.


Carnets 697

Un oiseau qui passe au-dessus de moi en battant vigoureusement les ailes, une longue herbe coincée dans son bec flottant derrière lui comme un prolongement de sa queue. Deux minutes plus tard, le même oiseau revient du champ de canne en face avec une autre herbe dans le bec – la joie qui émane de ce vol répété plusieurs fois à la suite – la joie de construire un nid quelque part, en totale liberté.


Carnets 696

La fille à un groupe de filles : « Hé, les gars ! »

Cédric Demangeot : « L’écriture, la poésie, la littérature : en soi, je m’en fous. Tant que je n’aurai pas compris comment vivre la vie, aucun autre travail, aucune autre question ne saura me retenir. »

Il m’arrive encore de marcher dans les rues de la banlieue où j’ai grandi, tenant comme jadis ma tête fraîchement coupée sous un bras.


Carnets 695

A chaque mot, à chaque phrase, redécouvrir le langage.


Carnets 694

Le vent souffle, sans empêcher le papillon aux frêles ailes blanches de survoler les herbes comme bon lui semble.

Éprouver un sentiment de liberté dans les coins les plus minuscules : enfance.

L’oiseau rouge (un cardinal) : comme il se faufile à travers le lierre du grillage et arrache les pétales des fleurs blanches, ponctuant chacun de ses mouvements d’un pépiement bref.

Se rendre invisible pour ne pas avoir à supporter les forces qui émanent des gens.


Carnets 693

Journal de Tolstoï, 8 juillet 1853 : « Je ne peux pas me prouver l’existence de Dieu si je ne trouve pas une preuve de fait et je trouve que concevoir n’est pas indispensable. Il est plus facile et plus simple de concevoir l’existence éternelle du monde tout entier, avec l’inconcevable beauté de son ordre, que l’Être qui l’a créé. »


Carnets 692

Un manteau de pluie recouvre le champ de canne. Les feuilles crépitent doucement. Un oiseau chante, invisible. Les fleurs blanches te regardent en silence. L’eau ruisselle par un trou de la gouttière, rythme saccadé sur la flaque en bas. Les pierres noires luisent, réveillées par la pluie.


Carnets 691

Matin : un autre homme réveillé se tient sur la terrasse du bâtiment d’en face – arrange quelque chose tête penchée tatouage sur le bras gauche – retourne à l’obscurité de son appartement.

La littérature des petits jeux mentaux gagne toujours plus de terrain.

« Le système dépressionnaire s’est légèrement intensifié. Mais pas assez pour être baptisé. »

La plupart des maisons ressemblent à des tombeaux.


Carnets 690

Au centre du détroit de Béring, les îles Diomède – la petite Diomède appartient à l’Alaska, la grande Diomède est russe – 4 kilomètres seulement les séparent – sur la petite île, quelques dizaines de baraques bâties sur pilotis à même la pente rocheuse très escarpée, juste au bord du rivage – l’île est peuplée par une centaine d’Inuit de la tribu Injalikmiout – un hélicoptère les ravitaille une fois par semaine quand le temps le permet – entre les deux îles, la ligne de changement de date – « chez nous on dit, on va chasser aujourd’hui, demain on tuera un phoque, et on rentrera demain, eux non : on rentrera hier, un peu comme si on remontait le temps » – une fois par semaine, les habitants se retrouvent dans un gymnase pour danser – une personne mime ce qu’elle a fait le jour même et les autres l’imitent – assis, les hommes jouent du tambour – « avec nos chants et notre musique on raconte notre quotidien : comment on chasse, ce qu’on fait à la maison, comme on fabrique des tambours, ou comment on sculpte, parfois on se transforme en animaux, on chante comme eux »

https://www.arte.tv/fr/videos/074564-000-A/aux-confins-de-l-alaska/


Carnets 689

L’Odyssée : le porcher Eumée qui tue l’un de ses porcs pour un repas en l’honneur d’Ulysse déguisé en mendiant. « Il assomma le porc d’un coup de bûche et son âme s’envola ».

Redécouvert le mot « friselis » : « léger frémissement » (de l’eau, de la brise). On trouve aussi « frisselis » ou « frissoulis », et le verbe « friseliser ».

Trouvé le cordonnier en train de fermer sa boutique. Suant à grosses gouttes, il fermait plus tôt parce qu’il souffrait de douleurs dans le bras et dans la nuque deux jours après avoir reçu sa deuxième dose. Il comptait se rendre chez son médecin. Je lui ai confié mes chaussures et il m’a fait noter mon nom et mon numéro de téléphone sur un petit formulaire. L’intérieur sombre du container, plein de chaussures. Plus tard, je me suis dit que j’aurais pu l’emmener chez son médecin car il n’avait pas l’air en état de conduire.

Feuilleté les carnets des deux dernières années et trouvé deux-trois dessins pas trop ratés.


Carnets 688

La haie derrière le grillage de l’école : feuilles vert sombre, ordinaires – des fleurs rouges y apparaissent une fois par an, pas très nombreuses. Je croyais que ces fleurs traversaient l’épaisseur de la haie sans lui appartenir. En m’approchant, je constate qu’elles poussent en vérité sur elle – qu’elles sont plus roses que rouges et que leurs pétales sont torsadés, longs et fragiles. De l’intérieur de la fleur s’échappent des espèces de très fines lianes au bout desquelles se dresse une myriade de minuscules points noirs (des étamines ?). Contraste saisissant entre le vert uniforme de la haie presque invisible et ses floraisons resplendissantes qui paraissent tout à fait extérieures à elle.


Carnets 687

Un mot que Tolstoï lit chez un auteur russe contemporain et qu’il note dans son Journal : « raspoukolka », soit « bouton de fleur sur le point d’éclore » (20 juin 1852).

Superbe page dans La Tombée de l’hiver de William Carlos Williams : « L’observation fait trop souvent défaut au poème. Nous n’avons plus que l’écho de l’écho d’un rêve. (…) La bonne poésie existe là où la vigueur sonne « vrai », comme en prose, mais mieux. »

Curieuse tension entre la littérature russe et la littérature américaine ces derniers temps.


Carnets 686

Une semaine à écouter la pluie, une semaine à suivre le rythme de la pluie tambourinant sur le toit en tôle à côté, fouettant les vitres et les volets, s’écoulant bruyamment par les gouttières – la pluie jour et nuit, le rythme de la pluie jour et nuit, la coeur battant au rythme de la pluie jour et nuit – hier les rues soudainement inondées en plein orage tandis que je roulais vers le bord de mer, les cascades qui s’étaient formées le long de la montagne et de la falaise surplombant la route du littoral, le coup de tonnerre qui m’a secoué toute la carcasse comme un violent coup de cymbales – une semaine à vivre au rythme de la pluie, au rythme des violences de l’eau qui, à certains radiers submergés, emporte les hommes trop téméraires essayant de traverser le flot puissant – une semaine à vivre au rythme de la pluie, à vivre au rythme de cette violence qui emporte tout.


Carnets 685

Le narrateur du Recommencement découvrant le karst yougoslave : « Reste sur ce chemin ; tu ne rencontreras de toute façon personne de longtemps ; les hommes noirs à gauche et à droite qui t’assurent le sauf-conduit, se dispersant encore et toujours dans la savane fauve, sont les buissons de genévrier. Des heures, des jours, des années plus tard tu es devant un cerisier sauvage couvert de fleurs blanches, dans l’une une abeille, dans la deuxième un bourdon, dans la troisième une mouche, dans la quatrième quelques fourmis, dans la cinquième un scarabée, sur la sixième un papillon. Ce qui sur le chemin brille de loin comme une flaque d’eau, c’est la mue argentée d’un serpent. »

Carnets 684

J’ouvre Internet et découvre qu’on m’a embrigadé chez les Africains communistes.

J’ouvre Internet et constate qu’on y crie beaucoup.

J’allume la télé et apprends que dans leur enfance les trois membres du groupe texan ZZ-Top écoutaient les mêmes chansons de blues qui passaient sur des radios mexicaines.

Trop de découvertes pour une seule journée.


Carnets 683

Hier soir : nuages de basse altitude passant au-dessus de la montagne, poussés par le vent – plus haut dans le ciel, des nappes circulaires, immobiles.

Ce matin : le festin des salanganes, une multitude volant dans tous les sens sous la pluie, à la chasse aux moustiques et autres insectes pullulant dans l’atmosphère humide.

L’Odyssée : « la farine, moelle de l’homme ».

Impossible, même avec une loupe, de lire la lettre de l’écrivain composée d’une série de carrés de mots écrits tout petits et serrés les uns contre les autres. L’écrivain juste à côté, souriant, tel qu’il était dans sa jeunesse.


Carnets 682

Journal de Tolstoï, 10 août 1851 : « Quand je me livre à ce qu’on appelle rêver, je ne peux jamais trouver dans ma tête une seule idée sensée ; au contraire, toutes les pensées qui traversent mon imagination sont toujours ce qu’il y a de plus plat – de celles qui ne peuvent pas retenir l’attention. Et quand je rencontre une pensée qui en entraîne après elle une série d’autres, cet agréable état de paresse morale qui constitue ma rêverie disparaît, et je commence à penser. »


Carnets 681

Ces livres que je finis sans en sortir : j’ai planté ma tente quelque part à l’intérieur et je continue de lire.

Relecture de LOdyssée dans la traduction de Philippe Jaccottet : Ulysse « réfléchit dans son âme et dans ses entrailles ».

Un nuage enveloppa la montagne et moi qui regardais – les oiseaux du matin continuaient à chanter.

Le doux fracas des pluies torrentielles.


Carnets 680

Je te souhaite d’avoir moins d’idées – et de voir les couleurs et les formes.

La lenteur vient par les racines : « Prends racine ! »

Tu te sens renaître quand les pluies s’abattent. Elles nettoient toutes les saletés de la chaleur – fraîcheur quand tu descends dans le parking.

L’homme assis sur un plot en pierre, recroquevillé sur lui-même, tête plongée entre les genoux, quand il la relève un peu nulle expression de souffrance sur le visage sans nez ni menton, bouche et yeux enfoncés dans le crâne rose.

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Carnets 679

Boris Gamaleya, père russe, mère réunionnaise : « L’aurore boréale a commencé – Ste Rose capitale de l’Estonie ». Pas de géographie « identitaire » – une géographie poétique où les langues, les origines se mélangent et surtout parlent ensemble. « Quelqu’un quelque part n’est pas au bout de ses hallucinations… une Russie inconnue – toute larme bue – répercute peut-être de clavier en clavier les poèmes de Scriabine. » (L’Arche duComte Orphée)


Carnets 678

« Chemin pêcheur » : passage étroit entre des murs en parpaing et des palissades, de l’autre côté jardins et maisons en bord de mer (des couvertures jetées sur le rebord d’une fenêtre ouverte) – des lianes vermifuge aux petites fleurs rouges et odorantes pendant en grappes par-dessus un mur – plus loin, à l’entrée de la plage, des empreintes de pattes d’oiseaux dans le sable, séries de trois traits en triangle formant des lignes errantes, certainement des martins tristes, très actifs à cette saison – débris de corail disséminés tout le long du rivage que piétinent les marcheurs toute la journée.


Carnets 677

« Je mène une vie monastique, mais je ne suis pas un moine » – « bientôt il y aura trop de crème solaire et l’eau ne sera plus aussi claire, profitons-en » – flottant sur le dos, pencher la tête en arrière et ne plus rien entendre de ce qui se dit autour, ne serait-ce que quelques instants, le rythme de l’océan dans les oreilles.


Carnets 676

Jours de grisaille et de silence passés à l’intérieur – l’écriture dans le carnet devenue plus petite, comme une façon de commencer la nouvelle année.

The Revenant : assis au milieu de nulle part, un homme tire la langue pour que des flocons de neige s’y déposent et fondent – un autre homme à côté de lui l’imite en riant – et c’est ainsi que naît leur amitié (sans retour à l’enfance, pas d’amitié ?).

Tu n’auras pas vu les fleurs rouges disparaître des flamboyants. Tu n’auras pas vu… (etc., etc.)

Les enfants avancent en file indienne sur le trottoir, je les suis. Je crie soudain à l’écrivain qui ouvre la marche : « Pas de structure, le rythme ! » – avant de le rejoindre. Il fait nuit, nous marchons bras dessus bras dessous, la joie au coeur.


Carnets 675

Peter Handke, Le Recommencement (Filip Kobal, le narrateur, découvre la Slovénie, pays de ses ancêtres) : « Comment ne pas vouloir faire partie de ce peuple inconnu qui n’a en quelque sorte pour la guerre, l’autorité et les arcs de triomphe que des mots d’emprunt, mais crée des mots pour le plus insignifiant, qu’il s’agisse, dans la maison, de l’espace situé au-dessous de la fenêtre ou, sur le chemin des champs, de la trace brillante sur la pierre où ont freiné les roues des charrettes – et dont le génie est le plus inventif dans la désignation des refuges, des cachettes et des lieux de survie comme n’en peuvent rêver que les enfants : les nids dans les sous-bois, la caverne derrière la caverne, la clairière fertile au fond de la forêt ; un peuple en même temps qui n’a jamais besoin de se refermer contre « les peuples » comme le seul, l’élu – puisque son pays, il l’habite et le cultive, comme le montre chacun de ses mots , »


Carnets 674

Les voix d’inconnus qui résonnent au milieu de la nuit – les voix d’inconnus qui résonnent au milieu de la nuit générale.

Et chaque jour, tout reprendre à zéro : les feuilles du badamier devenues rouges, pour la deuxième ou troisième fois en un an – le vol du paille-en-queue juste au-dessus de la terrasse, s’immobilisant un instant dans les airs – le miaulement aigu et saccadé du chat en train de guetter un gecko vert vif posté sur le toit (figé, il nous observe lui aussi).

Tom au pasteur Casy qui se demande s’il y aura vraiment du travail pour eux en Californie : « Comment voulez-vous que je sache ? Je me contente de mettre un pied devant l’autre ».


Carnets 673

Le Pasteur Casy dans Les Raisins de la colère : « J’écoute tout le temps. C’est pour ça que je réfléchis. J’écoute les gens parler et bientôt je sais tout ce qui se passe en eux. Comme ça, tout le temps… je les entends et je les sens. Ils battent des ailes comme un oiseau perdu dans un grenier. Et ils vont se les casser contre un carreau sale en essayant de sortir. »

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Carnets 672

Un borgne dans chacun des trois derniers livres que j’ai lus. Dans des pages autobiographiques, Jim Harrison raconte qu’il a perdu un œil lors d’une bagarre avec une fille quand il était enfant. Dans Le Recommencement de Peter Handke, c’est le frère du narrateur qui est borgne. Et dans Les Raisins de la colère de John Steinbeck, c’est un type qui travaille dans un cimetière d’autos : « Il lui manquait un œil et un frissonnement de muscles faisait vibrer l’orbite à nu quand le bon œil remuait ». Prochaine lecture (ou plutôt relecture) : L’Odyssée où un cyclope…


Carnets 671

Dans ce pays où le vent ne soufflait que pour quelques-uns, on plaignait beaucoup les « sans-vent ».

Le volcan lâche sa lave, la montagne soupire.

Les pétales blancs et jaunes des fleurs de frangipanier ramassées sur le trottoir au coin de la rue brunissent vite, laissant échapper un parfum qui emplit la chambre et dure pendant des jours.

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Carnets 670

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Cases sous la pluie diluvienne : lueur argentée des toits malgré le ciel sombre.

Éphémère toile d’araignée, le temps d’un regard : le grillage en plastique sur lequel rayonnent les gouttes de pluie.

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Carnets 669

« Montagne de Noël » : tapissée de frondaisons rouges – des camions sur la route en corniche disparaissent derrière les feuillages et semblent s’enfoncer dans la roche.

Le bruit lancinant d’une scie électrique (?) et le sifflotement d’un jardinier en bas – harmonie des contraires, ici et maintenant.

Un dégradé de rouge – plus clair au milieu de la pente où les arbres ont déjà perdu une bonne partie de leurs fleurs – plus vif vers la crête où les floraisons sont plus récentes.

Perdre les mots, c’est perdre la vision ?

25/12/2021