Œuvres ouvertes

La main de sable rebat les cartes

D’un manuscrit hénaurme en cours

Occupé depuis quelques semaines à organiser et corriger le manuscrit de La main de sable. Ce sont au départ 500 courts textes narratifs écrits chaque jour entre janvier 2008 et septembre 2009, mis en ligne sur un blog, et dont certains ont été repris ensuite par Constance Krebs.

Parmi les contraintes d’écriture indispensables pour ce genre d’exercice journalier, l’absence de noms de personnage et de lieu, l’absence de dates, les temps employés (le passé ou l’imparfait), la disparition de la première personne, et le nombre de textes à atteindre… comme une limite infranchissable.

Ayant renoncé assez vite à conserver l’ensemble des textes, il a fallu tailler dans le vif, conserver ce qui me paraissait traversé par des intensités inédites, mais qui, plusieurs mois après, me surprenaient moi-même, comme étrangères à moi-même (et ce sont le plus souvent ces textes que j’ai gardés).

Chaque texte ayant un titre composé d’un seul mot, j’ai d’abord repris l’ensemble en les rangeant dans l’ordre alphabétique, puis l’ai relu l’été dernier en en évacuant environ 200. Une quarantaine ont constitué les Insulaires, restaient un peu plus de 200.

Evacuant aussi la possibilité de les organiser par blocs thématiques, ce qui eût été complètement artificiel, j’ai pensé les ordonner en cycles composés de sept séries, mais me suis rendu assez vite compte que je n’avais plus de prise sur l’ensemble de ces fragments, de ces éclats de récit, et qu’il me fallait revenir à l’ordre chronologique, d’où reprise de l’ensemble sur papier et sur traitement de texte.

Maintenant, j’ai le manuscrit devant moi à corriger, et je m’interroge sur ce qui ressemble à un kaléidoscope aux perspectives si diverses, composé jour après jour dans l’obéissance à cette main de sable qui, sans cesse, rebattait les cartes.

Souvent, elle retournait la carte et c’était une photo, celle d’une tombe par exemple. S’écrivait alors ce texte :

/ tombe

Qui venait, des siècles après sa disparition, poser des cailloux sur la tombe de l’Oublié ? Il y avait bien sûr les enfants : ils jouaient dans ce cimetière qui ressemblait à un parc pendant que leurs parents déposaient des fleurs un peu plus loin et nettoyaient une sépulture. Mais les cailloux étaient trop nombreux, et il fallait voir dans la plupart d’entre eux une forme d’hommage secret et anonyme.

La pierre tombale était massive, elle avait été prélevée au massif montagneux qu’on apercevait à l’horizon. A son sommet, elle était percée, donnant à l’ensemble une apparence mystérieuse qui la distinguait des autres tombes. Ainsi, il était possible que des visiteurs se fussent arrêtés, et, ne voyant ni nom ni date, eussent voulu rendre hommage à l’Oublié.

Ou bien – c’est ce que la femme qui m’avait conduit là, sur la colline, avait imaginé-la présence de ces petits cailloux s’expliquait par un rite ancien selon lequel les hommes oubliés de leur vivant venaient se recueillir devant cette tombe, au moins une fois par an. Cela se passait la nuit, me disait-elle. Et elle me raconta qu’on avait vu des attroupements se former chaque nuit du solstice d’été.

D’autres fois, la lecture d’un fait divers dans le journal suffisait :

/ construction

On lui avait dit le jour de l’ embauche que la mort rôdait par ici. Il ne fallait pas se fier à l’apparente harmonie architecturale des lieux, ni aux jardins et aux fontaines parfaitement entretenus à l’ intérieur autant qu’à l’extérieur des bâtiments, ni à la gestuelle affable et tranquille des managers : tout ici était mort.

La matière des tapis était faite de poils d’ auroch élevés dans des pays inconnus. Le bois des bureaux était extraordinairement dense : c’ était celui d’arbres très anciens. Le béton employé dans la construction de l’ immeuble tout horizontal était le même qui avait été élaboré dans le cadre du projet de Monument de l’ Espoir : résistant à tous les graffitis et à tous les acides. L’acier et le verre étaient également d’ une solidité à toute épreuve, inoxydable pour le premier, incassable pour le second.

Les collègues du nouveau venu n’ ntrèrent pas dans le détail des catastrophes auxquelles le centre pouvait résister, car c’était le lot de toutes les constructions modernes : toutes les menaces, qu’elles fussent nucléaires ou sismiques, avaient été prises en considération. Il fallait que la production des nouveaux modèles ne fût à aucun moment interrompue. L’ activité des « ressources » (ainsi nommait-on les employés ici) devait être constante, jour et nuit.

Ainsi tout s’était figé ici, dans une solidité et une dureté qu’aucune civilisation n’ avait atteintes jusqu’ à présent.

Ce qui se fissura un jour pourtant ne fut ni d’acier, ni de béton, ni de verre, mais d’os. Un à un, les squelettes humains, décidément trop fragiles, se rompirent, défaisant la construction année après année, sans un bruit, sans aucune plainte.

De simples contes :

/ maître

Le vieux maître disparaissait quand bon lui semblait. Rien n’annonçait sa disparition, pas un mot, pas une lettre. Savait-on où il se trouvait – c’était ainsi les premières fois -, il ne répondait plus et n’était plus joignable.
Son silence préoccupait son disciple. Il pouvait durer des semaines voire des mois, et bientôt le disciple ne sut même plus où se trouvait le maître. Pour lui qui était très proche du vieil homme, cette absence d’informations et de nouvelles fraîches sur le lieu de résidence et l’état de santé de ce dernier l’inquiétait et le faisait douter de son propre statut de disciple, comme s’il n’avait été qu’un pur songe du maître que celui-ci effaçait quand il le désirait. Ainsi le jeune homme se percevait de plus en plus comme un être fantomatique et sans importance, affligé par les longues et soudaines absences du maître, ainsi se vit-il disparaître à son tour, emporté par l’évanescence du vieil homme.

Bientôt, j’eus la certitude que l’aphorisme de Novalis – que par un hasard incroyable Auxeméry vient de m’envoyer sous forme d’idéogramme chinois – était, dans ce cadre d’écriture-là, d’une vérité absolue : « Le Moi a une force hiéroglyphique ».

Je laisse le champ ouvert pour de nouvelles cartes.

© Laurent Margantin _ 12 janvier 2010

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