Œuvres ouvertes

Georges-Arthur Golsdchmidt dans le Matricule des Anges

une vie d’écrivain inscrite dans le bilinguisme et l’histoire allemande

Très beau dossier réalisé par Thierry Guichard dans le numéro 124 du Matricule des Anges (on peut le commander sur leur site internet en format PDF).

Une rencontre avec l’auteur à Belleville pour dérouler une lecture lente et approfondie des écrits autobiographiques de Goldschmidt (je finis justement de lire son dernier livre, L’Esprit de retour), et un superbe entretien dont nous reprenons deux passages forts, l’un sur l’écriture et la traduction comme activités entremêlées, l’autre sur la passion française pour l’oeuvre de Heidegger, juste signaler en passant que ce que dit là Goldschmidt, beaucoup d’intellectuels allemands vous le diront, sans comprendre la dévotion qui règna et règne encore en France pour le philosophe de la Forêt-Noire. A lire également, dans la revue, une évocation par Goldschmidt de son ami Peter Handke, qu’il traduisit longtemps, puis cessa de traduire suite à ses prises de position en faveur de la Serbie, puis recommença à traduire, comment et pourquoi.

Le premier livre de Peter Handke que j’ai traduit, c’était Bienvenue au conseil d’administration. J’ai écrit à Handke pour lui demander une précision et il ne m’a pas répondu. Christian Bourgois un beau jour me téléphone pour me proposer de rencontrer Handke qui était à Paris : “qu’il aille se faire voir ! Il est tellement impoli qu’il n’a pas répondu à une lettre de son traducteur !” Bourgois me dit de m’arranger avec lui et me donne son numéro. Je lui téléphone et Handke me propose de venir le voir car, dit-il, il n’a jamais reçu ma lettre. On est devenu extrêmement amis et c’est pour cela que je suis tombé dans la soupe de la traduction. Mais, au départ, je ne voulais pas traduire. Je me suis aperçu depuis que vous ne pouvez pas écrire sans traduire. Tout écrivain est un traducteur, il traduit un texte muet. Peu à peu, je me suis aperçu à quel point la traduction vous apprend à écrire. J’ai mené mon oeuvre personnelle en même temps que je traduisais. Quand vous traduisez, vous avez dans le dos l’envie d’écrire. L’une et l’autre se renforcent. C’est extraordinairement excitant. L’écriture mûrit pendant qu’on traduit. J’ai appris en écrivant que ce n’était pas nécessaire d’accumuler des brouillons : c’est la masse de l’attente qui est le vrai brouillon. Pendant que vous traduisez ça s’accumule dans votre tête, puis vous allez vous promener et quand vous rentrez, vous ne savez même plus si vous traduisez ou si vous écrivez. Vous passez de l’un à l’autre presque automatiquement.

Si je me suis tellement mêlé à la querelle Heidegger qui pour moi est le militant nazi type, ce n’est pas du tout pour faire le malin, c’est parce que j’étais désespéré de voir ce pays qui m’a préservé, dont cinq habitants ont risqué leur peau pour me sauver, sombrer dans le délire de l’admiration du nazisme intégral. Mais je ne veux donner de leçon à personne. Je voulais simplement dire « Français faites attention où vous mettez les pieds quand vous vous occupez d’affaires allemandes ». C’était une très grande tristesse de voir de fins penseurs français, intelligents, sensibles, particulièrement avisés, se laisser couillonner à ce point. C’était de l’indignation personnelle. Comment peut-on se laisser aller dans l’ignorance absolue d’une langue à vous prêcher ce qui n’est pas. J’étais indigné devant autant de connerie. Ce côté salonard, distingué de certains est meurtrier ! Ce sont des gens qui jouent avec l’horreur sans le savoir. Ils n’ont pas vu que le paragraphe 27 du fameux Être et temps était une proclamation d’extermination la plus radicale. Heidegger écrit pour toute oreille allemande : « les youpins au four ! » C’est dit explicitement et tout confirme que c’est bien ce qu’il disait. Et les penseurs français sont là en admiration et lisent ce qu’ils ne comprennent pas. C’est terrible ! C’est vraiment un appel à l’élimination de l’inauthentique. Heidegger évite le mot de pureté, car il n’est pas naïf, mais son concept d’authenticité signifie qu’il n’y a que l’Allemagne d’authentique.

© Laurent Margantin _ 25 juin 2011

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