Œuvres ouvertes

Bonne année / Jean-François Paillard

« Mais le plus beau, dans ce terrier, c’est son silence »
Franz Kafka, La colonie pénitentiaire et autres récits.
Une décennie s’achève, dit-on. Il y a dix jours déjà, journaux et magazines se fendaient de listes de novations que le siècle naissant aurait enfantées à notre insu. Je dois confesser que j’ai été atterré par l’insigne pauvreté de la glanure de Libé, dans son numéro du 1er janvier. Techno truc, tic et mode, verbatim idiot, célébrité cul, machins « communicants »… De page en page s’égrenait sous (...)

« Mais le plus beau, dans ce terrier, c’est son silence »

Franz Kafka, La colonie pénitentiaire et autres récits.

Une décennie s’achève, dit-on. Il y a dix jours déjà, journaux et magazines se fendaient de listes de novations que le siècle naissant aurait enfantées à notre insu. Je dois confesser que j’ai été atterré par l’insigne pauvreté de la glanure de Libé, dans son numéro du 1er janvier. Techno truc, tic et mode, verbatim idiot, célébrité cul, machins « communicants »… De page en page s’égrenait sous mes yeux éberlués une kyrielle d’objets-poncifs à effet vaguement mode. J’entendais d’ici les journalistes précaires ânonnant, avec un bel ensemble, leur pauvre avenir à dossier de presse ouvert, lors d’une séance de rédaction torchée à la va-vite, faute de temps, de moyens, de personnel. En dix ans, me soufflait en creux Libé, la presse a tout sacrifié au “dieu marché” : intelligence, curiosité, crédibilité - et tous ses vrais lecteurs, ceux qui se refusent de lire en client.

Cette lecture m’a tellement serré le cœur que j’en suis réduit (comme tant de blogueurs dont c’est l’occupation principale) à vomir mon fiel. Facile, me diriez-vous. Vrai. Mais j’allais faire pire figurez-vous. Je voulais prendre l’occasion de cette deuxième tentative de vœux pour l’année 2010 pour m’appesantir sur moi-même. Sans blague ! Par la voix du pr. Clock, j’étais à deux doigts d’exprimer combien un blog est un outil ambigu – traîtreux même - et comment j’avais été moi-même piégé par cet engin bizarre dont je me suis aperçu un peu tard qu’il était doté d’une manière de herse qui gravait dans ma chair les mots et les images que j’expédiais au hasard de l’espace internetien !

Satané blog... Au début, cette machine infernale, simple d’utilisation (mais en réalité d’un usage très compliqué) à quelque chose de nettement libéra-teur : « Miracle ! s’écrit-on, incrédule. Ecris et gribouillés en toute liberté, mes trucs et ficelles sont vraiment consultés ! Les ventes de mes publi-cations sous format papier en sont même vivifiées (du moins le spectre pilonneur s’éloigne-t-il de dix bons pas…) » Il y a aussi l’aventure publie.net, rendue possible (au moins favorisée) par ma « présence » sur le web. (D’ailleurs, qui d’autre que Mister Bon aurait publié ceci ou cela ?”)

Pourtant, je ne m’étonne pas que les plus sages aient décidé un beau matin de décrocher du blog, comme on décide de se déprend d’une addiction, ou que l’on rompt en catastrophe les amarres pour fuir ce qui apparaît tout à coup comme une abominable colonie pénitentiaire. Moi-même, si j’avais le courage… Quand je fais le tour de mon site (à propos, ne parlez pas aux amis que vous côtoyez en vrai, de l’existence de vos site et blog, ils vous prendraient pour un crétin asocial et mégalo qui passe trop de temps devant son ordinateur – ce qui est exact) je suis saisi par une douloureuse impression d’inachèvement, d’épar-pillement, de fâcheuse dispersion (sans parler de ce côté mini-piédestal en carton-pâte façon étal de marché réfrigéré auto-démontable, assez ridicule, je vous l’accorde). Inscrits dans la petite vie au quotidien de Clock et consorts - la mienne donc, mes coq-à-l’âne veulent assurément me dire quelque chose. Mais au visiteur ? Rien ou pas grand-chose. (Au fait, qui est-il, ce fameux visiteur ? Membre rare d’une secte d’assidus lettrés ou saute-ruisseau pléthorique, volatil comme une vapeur d’hydrocarbure ? Impossible de le savoir ! Inconnu au bataillon, le visiteur ! Mesuré à l’aune du « nombre moyen de visites par jour »... Autant dire fantôme happé par un trou noir. Mirage ?)

Quel bien étrange chemin de servitude au fond, que celui du blog. Amusante à parcourir, la sente débouche sur un formidable océan de possibles. Excité comme un pou, on y lance ses lignes. Pour vite s’apercevoir que rien jamais ne remonte des profondeurs : ni écho (ou si rare et d’autant plus maladivement espéré que l’attente suffirait à justifier l’abandon de l’entreprise) ni rétribution phynancière, gratuité oblige. A ce jeu, l’inclination pour le blog se mue en aliénation : le blog enchaîne aussi sûrement qu’il est dévoreur de temps – plus dévoreur encore si l’on se perd à visiter les façonnages numérisés de nos voisins de rame.

A nous voir ainsi souquer sans grâce au quotidien, l’écriture, la vraie, paradoxalement, s’éloigne. Et quand le projet se met à patiner, il obsède : « Je prends du retard sur cette damnée historiette ! Bon sang ! il faudrait que je campe nuit et jour devant l’écran... » Voilà que l’on parle tout seul devant un miroir aux alouettes ! Bientôt, on se surprend à « mettre en ligne », non plus pour se gratifier d’un plaisir, mais pour se soulager d’un souci. Une drogue dure, je vous dis !

Décrocher ? Je crains, pour mon malheur, que j’aie trop profond dans ma peau les dents de cette machine diabolique enfoncées, et que je sois devenu « accro » au privilège de pouvoir exprimer ce que bon me semble, avec la quasi-certitude d’être vu et-ou lu par quelque égaré(e) (autrement dit par vous, puisque vous êtes parvenu(e) jusqu’ici, ce qui n’est, avouons-le, pas le cas de l’immense majorité des visiteurs…) pour lâcher si facilement prise.

Bah ! Plaisir au fond que celui de pouvoir écrire d’une phrase à l’autre une chose et son contraire, de changer d’outil, d’idée, de direction comme de chemise (ce que, tenez, je viens à l’instant de faire) et cela sans crainte d’être jamais contredit…

Tenez, puisque je vous ai en quelque sorte sous la main, je vais vous libérer de la tâche ingrate de me plaindre (ou de me moquer) en changeant de sujet.

...car tel est le bon plaisir du professeur Clock !

Revenons s’il vous plaît, à la lecture inaugurale du calamiteux Libé. (Ah ! Libé ! Journal - snif - dont l’un des faits les moins marquants de ma décennie n’est pas qu’il a été relégué au rayon des accessoires périmés.) Rha ! A le relire, c’est même à se taper la tête contre les murs ! N’y figure en effet aucun des changements vraiment notables de la décennie !

Ni, primo, le quasi-achèvement du démantèlement du service public « à la française » (ce mode devenu obsolète de gouvernement auquel finit de se substituer l’incontournable management-à-l’anglo-saxonne-au-service-des-actionnaires). Il signe la victoire par KO des logiques industrielle et marchande sur notre ancien monde « civique »... Eh ! Libé ! Ne vois-tu pas que ce changement de grammaire opératoire se mesure depuis peu en suicides ? Tragédies humaines dont il n’eût pas été inintéressant de décrypter la nature dans tes colon-nes en confiant, tiens, pourquoi pas, un reportage sur le sujet à l’un de tes plus prestigieux colla-borateurs, j’ai nommé l’admirable Jean Rolin, et à prix d’or s’il te plaît, une fois n’est pas coutume (heu, à défaut, j’aurais bien aimé m’y coller) ?

Ni, secundo, la précarisation rampante ou plutôt galopante du travail. Et avec elle, la ruine définitive du rêve démocratico-méritocratique d’après-guerre. Ne vois-tu pas, Libé, que le creusement des inégalités de situation dans l’hexagone s’est traduit depuis dix ans par un rejet physique, massif, sans espoir de retour, des populations les moins « intégrées » vers les périphéries des villes (enfin les villes… Je veux parler de ces nœuds économiques qui ont pu résister à la pulvérisation urbaine). Comme nous l’annoncions à grands renforts d’images et de textes cryptiques il y a dix ans, nous assistons bel et bien aux premiers pas d’une ghettoïsation généralisée, dont les traces sont déjà visibles dans le paysage - un territoire de chasse sur lequel j’eusse à coup sûr lancé l’admirable Philippe Vasset (bon ! s’il avait fait défaut, je m’y serais volontiers collé).

Ni, tertio, le tortueux cheminement de nos pensées ordinaires vers l’idée, naguère inconcevable, d’une finitude de l’espace et de l’espèce, d’où éclôt un nouveau souci existentiel. Car il ne s’agit plus désormais de contrer l’angoisse de sa propre mort ni celle, dérisoire, de sa proche descendance ni de s’alarmer de la mise en danger de populations circonscrites ou de la dégradation de la biomasse, mais bien de vivre notre quotidienneté vraie (al-lumer le gaz, regarder la télé, faire couler l’eau, d-émarrer l’auto, prendre l’avion, payer les factures, étendre le linge, faire ses courses etc.) avec, vissée derrière chacune de nos pensées, cette pensée que l’état théorique stable de l’écosystème terrestre pourrait prochainement cesser d’assurer la survie de l’espèce humaine dans son ensemble - crainte magistrale sur laquelle j’aurais fait extravaguer, tiens, pourquoi pas l’admirable Jean Echenoz (et s’il avait dit non, je m’y serais collé) ?

Ni, quarto, le glissement progressif vers l’acceptation généralisée que nous serons amenés à vivre (« nous peut-être pas, mais à coup sûr nos descendants », se dit-on avec une coupable amer-tume en bouche) un mode de vie irrémédiablement cloisonné et confiné, tout entier réduit à des espa-ces clos, dûment protégés d’« agressions extérieures ». Une acceptation, avouons-le, non pas seulement induite par l’idée de plus en plus précise que nous nous faisons des bouleversements futurs de l’écosystème terrestre, mais également suscitée par la diffusion de pensées essentialistes et irrédentistes qui enveloppent la géopolitique d’un fumet de plus en plus répugnant (voir ci-dessous), et peut-être bien aussi animée par l’idée inavouable, mais dont je parierais fort qu’elle nous traverse tous l’esprit, que la logique prédatrice du capitalisme mondialisé dont procède notre mode de vie « à l’occidentale » est au fond irréformable.

Il n’est pas difficile de prévoir que cette acceptation résignée (qui est au fond de même nature que celle qui fait qu’en temps de guerre, on constate un jour avec un apathique abattement que le voisin du deuxième a disparu corps et âme sans laisser de traces…) débouchera un jour ou l’autre sur la mise en œuvre concertée et généralisée d’un Grand Enferment – ou du moins sa tentative - comme nous l’évoquions déjà il y a dix ans. Une échéance démentielle, qui fait sacrément froid dans le dos, sur laquelle j’aurais fait intervenir l’admirable François Bon (et s’il avait décliné l’offre, je m’y serais collé).

Pardon ? Le pr. Clock délire ? Ah çà ! Mais ne voyez-vous pas, mes amis, que l’appropriation par le capitalisme de pensées malthusiennes grosses de catastrophes à venir, déjà revivifiées par les doctrines écologistes dures (viendra le temps où l’expert utile nous dira : « puisqu’on ne peut limiter le processus d’accumulation ni les iné-galités de répartition, contingentons d’une manière ou d’une autre, la population des bénéfici-aires…” Et il y a fort à parier que le niveau de brutalité des opérations de contingentement dépen-dra uniquement du degré d’urgence à « réformer ») en est déjà le signe alarmant ? Sur ce sujet, tiens, j’aurais fait intervenir l’admirable Sylvie Gracia (si elle avait dit non, je m’y serais collé).

Sans parler, quinto, de l’idée monstrueuse qui se diffuse chez nos enfants via ce marché contre le-quel nous ne pouvons rien, que les technologies qui aident à supporter l’isolement et le confine-ment (téléphone mobile, jeux vidéos, plates-formes de simulation, lunettes 3D, combinaisons tactiles, dispositifs de transmission immatérielle d’images et de son, bientôt d’odeurs…) accroissent le bien-être de l’homme, alors qu’elles le préparent plus sûrement à en supporter l’absolue régression.

Patience vous dis-je… Un jour viendra où la vie du pauvre hère (ou du moins considéré tel par nos outils de mesure absurdement utilitaristes) se promenant à l’air libre, au hasard d’une balade sans but précis, dans un lieu miraculeusement préservé, sans qu’il soit relié ou dépendant d’une quelconque machinerie, sera synonyme de luxe absolu. A partir de l’image de notre moderne paria de Nippur, j’aurais demandé, tiens, à l’admirable Olivier Cadiot d’envoyer la sauce – et en cas de refus de sa part, je m’y serais collé.

Ni, sexto, la fin définitive du rêve techno-industriel prométhéen qui fit tant florès jusqu’au seuil des années 2000 au sein de la communauté des scientifiques, des ingénieurs et des universitaires – ceux-là bien seuls aujourd’hui à hurler dans le désert. Et sur ce thème – paf ! j’eusse volontiers convié l’admirable Martin Winckler à élucubrer – et s’il avait fait défaut, je m’y serais collé.

Ni, septimo, le renouvellement tout au long de la décennie des modes de pensées et des méthodes d’action des élites occidentales, personnel politique en tête, mais aussi éditeurs, syndicalistes, hommes de presse, patrons d’entreprises... : tous enrôlés depuis dix ans au service de leurs actionnaires-clients au gré des embardées, prises d’eau et bouleversements des modes de gestion, de normalisation, de collation et de traitement des données relatives à leurs entreprises, devenues nécessairement pro-fi-tables. Un renouvellement qui n’a pas manqué de s’accompagner de l’avènement, au sein de la sphère médiatico-cultumerdre de « l’intellectuel homogénéisateur », ce moulin à paroles en l’air, vidées de toute substance critique, mis au service du nouvel esprit du capitalisme mondialisé. Et sur ce thème-là, j’aurais fait intervenir l’admirable François Salvaing - et s’il avait dit non, je m’y serais collé.

Ni, octavo, les bouleversements liés à la numérisation des productions écrites et audiovisuelles et à leur diffusion massive, à tout moment et en tout point du globe, et qui n’ont pas peu révolutionné nos manières d’écrire, de lire et de voir (contribuant notamment à transformer en profondeur l’esprit même de notre langue écrite, la réduisant à un flux nécessairement « utile », raccourci et simplifié, tronqué dans son expression, n’existant que dans l’immédiateté de lalangue, réduit à un stimulus informationnel n’ayant de sens que dans l’action et sa rétroaction, ne trouvant au bout du compte de valeur que dans une forme de retour d’investissement traduisible en décision-action…) Un sujet sur lequel j’aurais sûrement fait travailler tiens, l’admirable Eric Chevillard - et s’il avait dit non, je mis serais collé.

Ni, no ! no !, beaucoup plus grave encore, la montée irrésistible, depuis dix ans, d’une forme modernisée de racisme, via la pulvérisation tous azimuts de visions essentialistes de l’homme, elles-mêmes produites par les usines à non-penser sises aux Etats-Unis, en Arabie Saoudite, au Pakistan, en Iran ou en Israël [1] .

Je veux parler des infâmes gloubiboulga fondamentalistes, créationnistes, essentialistes, toutes ces doxa crétinisantes, toutes pareillement tordues, et qui toutes veulent jouir, jouir de nous faire croire à n’importe quel prix que les communautés humaines se définissent selon des critères ethnico-religieux nécessairement identitaires (argh ! pauvres pensées réactionnaires, si proches des ancestraux prurits antigaijin, panslavistes, teutomanes ou völkisch, qui ne demandent qu’à infecter le monde en prospérant sur le cadavre encore chaud du mythe universaliste et humaniste des « droits de l’homme ») et sur ce sujet, tiens, pourquoi ne pas tirer l’admirable Claude-Louis Combet de sa tanière et lui faire cracher, à grandes tapes dans le dos, un de ses joyaux littéraires, par quelque opération de transfiguration dont il a le secret (et s’il avait dit non, j’eusse de toute façon eu sous le coude l’admirable Olivier Rolin, l’admirable Marie Ndiaye, l’admirable Jacques Sérena et tant d’autres admirables auteurs francophones, que c’en est, à la relecture de l’indigent Libé, à se refracasser la tête contre les murs).

Ni, decimo, que l’Europe (dont l’incroyable métamorphose au cours de ces dix dernières années - berlusconneries en tête, mériterait à elle seule une longue analyse) est notre maigre espoir de contrer dans la paix et la concorde ces idéologies racistes (et là-dessus, j’aurais mis à coup sûr l’admirable Andrzej Stasiuk à contribution, et, tiens, tous les auteurs canadiens de publie.net).

Ni, undecimo, le fait qu’ayant fracassé tout au long de la décennie les identités nationales, le capitalisme mondialisé a favorisé, en les campant les uns face aux autres, la cristallisation dans les esprits de ces formes de classement et d’injonction antiscientifiques (elles inventent des frontières qui ne sont pas vraies) et antihumanistes (elles n’accordent aucun crédit à l’idée que tout homme libre se doit de construire lui-même sa propre identité, comme bon lui semble) que sont les nationalismes ethnico-religieux. Mais il est vrai qu’une vision ethniciste du monde, qui conduit fatalement aux mise à distance, incompréhension, mépris, rejet, goujaterie et peur de l’autre, ne peut que complaire à un système dont l’une des sources principales de progrès réside dans l’expansion de son complexe militaro-industriel...

A ce propos, Libé, un survol des conflits mondiaux de ces dix dernières années, avec, en regard, une analyse fouillée de l’évolution des technologies de guerre, elle-même mise en parallèle avec celle des jouets belliqueux réclamés par les nenfants du monde entier, eussent été fort éclairants pour notre compréhension des conflits, bagarres, chausse-trappes et coups de Trafalgar qui nous attendent dans les dix prochaines années, n’est-ce pas ? Sur ce sujet casse-gueule, j’aurais sans conteste fait appel à l’admirable – Oké oké, j’arrête, d’ailleurs je sens que l’attention du lecteur a fondu comme l’action réfrigérante de Carlyle au doux soleil de la paix universelle…

Qu’il sache donc, pour finir, le lecteur, avant qu’il vaque à d’autres occupations plus sérieuses, que selon les sources d’un fin observateur, je dirais même un commentateur extralucide de notre bizarre humanité, mort de faim un 3 juin 1924 au sanatorium de Kierling, une prophétie assure qu’au bout d’un certain nombre d’années, une homme ressuscitera d’entre les morts, et emmènera tous ses fidèles reconquérir le monde : « Croyez et attendez », nous assure le bon Franz, un sourire énigmatique au coin de ses lèvres encore souillées du sang vif qu’il vient de cracher. En ce début d’année 2010, je nous souhaite donc à tous, pour les semaines et les mois à venir, d’avoir la patience d’attendre et de croire, humains coriaces que nous sommes, en n’oubliant pas de fumer notre bonne vieille pipe jusqu’au bout…

© Jean-François Paillard _ 14 janvier 2010

[1Si j’avais un second souhait à faire pour 2010, ce serait que nous fussions plus nombreux encore que cette année à lire - ou relire - l’ouvrage de Schlomo Sand : Comment le peuple juif fut inventé. Ce livre d’historien ne met (évidemment !) aucunement en question la légitimité de l’Etat d’Israël, qui s’est bâti, comme toute nation, sur sa propre "mythistoire". Il rappelle simplement que cette « mythistoire » a été façonnée au XIXe siècle au cœur de la Mitteleuropa, à partir d’une vision essentialiste tirée de l’Ancien Testament, celle d’un peuple-nation, ethniquement homogène, né en Judée. Récente, parfaitement ancrée historiquement, cette vision, qui a exclu de facto les mouvements de conversion massive au judaïsme dans le pourtour méditerranéen, dans la presqu’île d’Arabie, en Ethiopie et dans le royaume Khazar (faits pourtant connus depuis longtemps par les philologues et les historiens – dont Marc Bloch, et, via la mémoire de leur propre parcours, par maints membres de la diaspora) est historiquement erronée. Le livre de Schlomo Sand montre comment la construction moderne de l’identité juive, au sens sioniste du terme, encore une fois politiquement indiscutable, s’est bâtie à partir d’une notion de jus sanguinis, en d’autres termes à partir d’une invention essentialiste confondant dans le même moule judaïsme et judéité – une invention qui comporte bien des points communs avec celle, née au même moment et dans le même lieu, dans le vieux fond d’humeur mystique, réactionnaire, irrationnel et raciste de l’époque, de l’aryanisme allemand (parfois planqué derrière les pensées völkisch dont l’une des moins nauséabondes ne fut pas, un siècle plus tard, l’ontologie politique de Martin Heidegger) ou le panslavisme de certaines nations d’Europe de l’Est placées sous la férule des tsars, ces « pays de passe » et autres « lieux des merles » où les pires nationalismes se sont nourris des racismes les plus exacerbés. Disciple lucide et critique de Heidegger, Hanna Arendt a été un des premiers penseurs de la modernité à pointer, sinon dénoncer, dans un rire libérateur, sain, intelligent, cette manière-là, chez certains sionistes, d’imposer son identification à un peuple qui n’en demandait pas tant, notamment chez Ben Gourion (il faut relire l’éclairant Eichmann à Jérusalem.) Livre d’histoire, l’ouvrage de Schlomo Sand « libère » la judéité de tout essentialisme, de tout ethnicisme, en faisant de "la question Juive" ce qu’elle est vraiment : une question d’histoire - une des rares qui interrogent l’espèce humaine dans son entier, et une question de choix d’homme libre - homme qui, quand bien même garrotté par mille déterminismes et injonctions sociétaux, culturels et psychologiques doit être en dernière instance le seul habilité à définir, en toute souveraineté, sa propre identité... Tout le reste n’est que vil travail d’imposition mentale dont lalangue est à la fois le signe et le véhicule piégés (car qui n’emploie désormais, chaque fois que cela « arrange », les mots d’« ethnie » ou d’« ethnique » quand il eût naguère usé du mot « race » ?) Que cette évidence soit à peine dicible et audible aujourd’hui (en d’autre terme que les consciences les plus lucides et temporisatrices de notre temps - ethnologues, sociologues, psychanalystes et historiens en tête - aient de moins en moins de place pour exprimer leur point de vue) constitue à mon avis et pour finir, l’une des régressions intellectuelles majeures qu’a connues la décennie qui vient de s’achever...

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