Oeuvres Ouvertes

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Georges-Arthur Goldschmidt et son ombre

L’Esprit de retour

Depuis le Miroir quotidien paru en 1981, c’est à une vaste et difficile entreprise autobiographique que se consacre principalement Georges-Arthur Goldschmidt. De manière paradoxale puisqu’excepté La Traversée des fleuves, ces récits ne sont pas écrits à la première personne, mais à la troisième, comme s’il s’agissait pour lui de débusquer cet Autre inconnu qu’il n’a cessé, tout au long de sa vie, de pister comme un animal.
C’est en effet d’Arthur Kellerlicht et d’une période de sa vie dont il est question dans L’Esprit de retour. Double dépaysement pour le lecteur dès la première page, d’abord parce que le nom du personnage est germanique et que, même s’il est expliqué en note, il garde son caractère énigmatique. De l’allemand on traduirait littéralement Kellerlicht par « lumière de cave ». Goldschmidt nous explique cependant qu’il s’agit d’une lampe, dite « rat-de-cave », lampe qu’on employait dans un endroit souterrain non éclairé. Dès la première page se produit également un éloignement temporel : les scènes initiales du livre se déroulent dans un train pour Paris après la Seconde guerre mondiale, dans une France meurtrie et disparue pour un lecteur plus jeune.
Kellerlicht, comme Goldschmidt, a fui l’Allemagne en 1938, passé la guerre caché dans un internat en Savoie, y a subi des châtiments corporels qui sont évoqués dès le début du récit puis de manière récurrente par la suite. Ces différents épisodes de son enfance, narrés dans les livres précédents, sont repris alors que le tout jeune homme va être accueilli dans un orphelinat de la région parisienne, avant de passer son baccalauréat et de suivre des études à la Sorbonne.
Pourquoi cette écriture autobiographique à la troisième personne ? Pour ne pas céder à la séduction du « je » et surtout laisser béantes les fractures d’une vie. En effet, Goldschmidt ne nous invite pas à découvrir un parcours linéaire qui irait d’un moment de son existence à un autre, il trace plutôt une série de lignes brisées où la dimension parfois grotesque de son personnage lui apparaît à lui-même, ainsi que la cruauté de l’histoire à laquelle, par on ne sait quel miracle, il a échappé. La figure d’Anton Reiser est évoquée, figure centrale chez Goldschmidt, notamment dans un récit écrit et publié en Allemagne, Die Befreiung (La libération), dans lequel chaque chapitre est introduit par une citation du livre de Karl Philipp Moritz. Comme Reiser, Kellerlicht est balloté d’un lieu à un autre, d’une condition à l’autre, sûr d’être appelé à un brillant avenir et devant subir les pires humiliations. « C’est le récit d’une enfance généreuse, enthousiasmée, écrit Goldschmidt, mais toujours blessée, humiliée, découragée, et qui n’en reprend pas moins ses propres forces par elle-même ». Anton Reiser est le « géographe de la conscience de soi », formule qui convient parfaitement à l’autobiographe qui se sert d’une figure mi-réelle mi-imaginaire pour en observer librement le parcours à la fois aléatoire et étrange, et toujours les parts d’ombre qu’il est impossible de faire disparaître.
Ainsi le jeune Kellerlicht, arrivé dans la banlieue de Paris, rêve de devenir peintre, puis poète. La peinture qu’il révère est celle des impressionnistes, dont il découvre les lieux autour de Pontoise. Mais elle est surtout un moyen d’ « agrandir le corps de l’intérieur » et également de s’ouvrir, à travers le paysage français, à un nouveau territoire de l’esprit et de la sensibilité. C’est que Kellerlicht est, dix ans après son départ d’Allemagne, toujours partagé entre les deux pays et hanté par la question du retour. On sent chez lui une tension entre ces deux paysages, l’un offert à la contemplation et à une forme de sérénité, l’autre obsédant parce qu’il est le paysage initial, celui de la « faute » et du châtiment.
L’Esprit de retour est en effet ponctué de remémorations commandées par une seule et unique obsession : celle du corps comme sujet et objet du péché, péché originel puisqu’il est profondément lié à l’Allemagne, où « le refoulement sexuel était particulièrement véhément, puisque la sexualité était pour la bourgeoisie le mal absolu », dit Goldschmidt dans un entretien . Là-bas, Arthur assiste encore enfant à la première fessée d’un camarade devant toute la classe, avant d’en être lui-même la victime en Haute-Savoie, par la directrice de l’internat qui l’envoie choisir la branche de coudrier avec laquelle il sera fouettée, les fesses nues. Kellerlicht ne se libérera jamais de cette scène inaugurale, qui se fondra à un sentiment de culpabilité lié non seulement à la sexualité née de cette punition, mais aussi au fait d’avoir échappé à l’extermination. L’enfant se découvre juif – lui qui est issu d’une famille protestante ayant tout fait pour gommer cette identité –, coupable d’une faute qui lui reste incompréhensible, mais également coupable d’avoir été nourri et logé, protégé, quand tant d’autres périssaient dans les camps : « Il vivait dans la honte d’être encore là ». Au fil des pages, on mesure le poids et la complexité de ce sentiment, associé toujours à l’expérience de n’être jamais à sa place, d’être toujours celui qui est de trop et qui risque à chaque instant de subir l’ultime châtiment.
Kellerlicht va-t-il chercher une libération en retournant en Allemagne onze ans après l’avoir quittée ? Ses parents sont morts, ne restent là-bas qu’une sœur beaucoup plus âgée, mariée avec un « Aryen », ce qui lui aura permis d’échapper à la déportation, ainsi qu’un parrain à Hambourg, auquel il rend visite. A Paris, l’étudiant s’est initié à la littérature allemande, et a retrouvé la langue de l’enfance, chargée de menaces. « C’était dans cette langue qu’on avait commis le crime absolu », et chaque mot entendu ou lu par Kellerlicht éveille en lui la peur de cette violence allemande qui était présente avant le nazisme et qui n’a pas disparu avec la fin du Troisième Reich. Partout le jeune homme la perçoit, même dans les paysages, lourds de dangers, et surtout clos sur eux-mêmes, empêchant toute fuite, car au coin de la rue ou du bois un homme guette, comme dans ces récits de l’enfance, évoqués ici, où l’on assassine celui qui est perçu comme l’étranger, toujours dangereux. Dans le dernier chapitre de son livre, le plus impressionnant, Goldschmidt évoque ce retour au pays comme un enfermement qui le ramène finalement à l’identité à cause de laquelle il a dû fuir des années plus tôt. Dans cette Allemagne « libérée », on le voit happé par ses hantises, et craignant déjà le pire, réduit à la condition du rat dans une cave : « On le débusquerait partout aux belles heures de la chasse à l’homme. Il y avait toujours quelqu’un pour demander où vous alliez, surpris de vous voir sur ce trottoir-ci, et qui en cas de besoin saurait ce qu’il y avait à faire. Il n’y aurait personne pour le cacher, des yeux il cherchait partout les passages, les ruines, les dépôts, les recoins où se faufiler… ».

Article paru dans la Quinzaine littéraire du 15 juillet 2011

Première mise en ligne le 17 juillet 2011

© Laurent Margantin _ 23 décembre 2014

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