Œuvres ouvertes

Entretien avec Herta Müller, Prix Nobel de littérature 2009

En septembre de cette année, Herta Müller recevait le prix Heinrich Heine à Düsseldorf. Dans un entretien, elle évoquait son nouveau livre, Atemschaukel, qui raconte l’expérience des camps vécue par un poète germano-roumain disparu en 2006, Oskar Pastior.


Le destin des Allemands de Roumanie juste après la guerre n’est pas un secret, et pourtant il est totalement inconnu en Allemagne. Est-ce que la littérature est plus apte mieux restituer ce passé ?

Herta Müller : Seule la littérature permet de faire ressortir un individu de l’Histoire. Elle accède à sa vérité par l’invention, l’imagine à travers le langage. Mais seule la recherche historique peut documenter un événement, le présenter comme une vision d’ensemble. Elle peut examiner et, à l’aide d’analyses et de statistiques, tirer des conséquences sociales, politiques et psychologiques. Toutes les deux, la littérature ou l’historiographie, sont également nécessaires – elles se complètent.

Pensez-vous parfois à ce qu’Oskar Pastior dirait de votre livre Atemschaukel ?

Herta Müller : Je pense chaque jour à Oskar Pastior – avec ou sans Atemschaukel. Car il me manque en tant qu’ami. Il a fortement souhaité la réalisation de ce livre et y a investi beaucoup de temps en me racontant ses années en camp de travail. Cela a dû être important pour lui d’avoir quelqu’un à qui le raconter. Et cela est devenu toujours plus important au fil de nos rencontres. Pour moi cela a été une chance qu’il ait été disposé à se confronter une nouvelle fois à cette période d’internement. Je crois que c’était pour lui une expérience autant douloureuse que bienfaisante. Oskar Pastior est resté très jeune jusqu’à la fin de sa vie, j’oubliais la différence d’âge quand nous nous rencontrions. Il était en même temps espiègle, mélancolique, provincial et cosmopolite, et d’une façon qui lui était totalement personnelle. Et il était aussi direct et discret à la fois.

Comment définiriez-vous ce qui lui appartient dans ce livre ?

Herta Müller : Ce sont tous les détails du quotidien dans les camps, toute la matière et l’organisation du travail, les images provoquées par la faim comme par exemple « l’ange de la faim » - pour lui un mot tout à fait banal pour le « point zéro », comme il disait. Aussi réel que le mot « camp » lui-même. Il m’a fait très confiance.

Comment, pour l’écriture de votre roman, avez-vous pu trouver une langue qui rende cette souffrance ?

Herta Müller : C’est le thème du livre lui-même qui se cherche une langue, et celle-ci vous contraint à l’exactitude au millimètre près. Il faut aller si loin dans la narration que les faits se brisent, car ils ne peuvent être décrits que dans leurs éléments les plus petits, dans les détails. Un traumatisme doit être décomposé dans les unités qui l’ont provoqué. On ne peut pas écrire un texte avec des expressions comme « traumatisme » ou « blessure ».

Qu’est-ce que représente pour vous Heinrich Heine – au nom duquel on va vous rendre hommage -, et quand avez-vous rencontré son œuvre ?

Herta Müller : Il y avait le poème Loreley dans un manuel scolaire, je m’en souviens encore. Mais Heine n’a joué aucun rôle lorsque j’ai commencé à écrire. J’étais traductrice dans une fabrique de machines et j’avais refusé de travailler pour la police secrète. J’étais confrontée tous les jours à des vexations, jusqu’au jour où j’ai été licenciée. Ensuite j’ai dû subir régulièrement des interrogatoires, et la même police secrète qui m’avait jeté hors de la fabrique me qualifia de « parasite ».

Et c’est cela qui vous a poussée à écrire ?

Herta Müller : C’est dans cette situation difficile que j’ai commencé à écrire les textes en prose de Niederungen, afin de prendre de l’assurance. Je démêlais toute ma vie passée, l’enfance au village, le passé SS de mon père, l’implication de la minorité allemande dans les crimes nazis, l’arbitraire de la dictature dans laquelle je vivais désormais. Heine n’avait aucune place dans cette vie qui basculait dans un sens et dans l’autre.

Et aujourd’hui ?

Herta Müller : Lorsqu’on a eu – comme moi – un père soldat SS, on ne peut qu’être réticent à comparer ses propres angoisses, les malveillances et les diffamations dont on a été l’objet, l’exil avec le destin de Heine. Je n’éprouve aucun sentiment de culpabilité, car je n’étais pas encore née à l’époque. Malgré tout, ce père est un élément de sa propre biographie, on ne peut pas le changer. On regarde sa propre époque dans les yeux, et c’est un miroir qui vous renvoie dans le passé. Et dans ce passé il y a l’époque des parents. Mais ce miroir sait aussi combien Heine a souffert de l’antisémitisme de son temps. Mais même sans le souffle de mon père toute comparaison entre l’époque de Heine et ce que j’ai vécu dans une dictature socialiste serait problématique.

Entretien réalisé par Lothar Schröder pour RP online, traduit par Laurent Margantin

© Laurent Margantin _ 1er décembre 2009

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