Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

J’ai oublié ma phrase

hommage de Serge Velay à Jean Carrière

« Soyez réalistes, demandez l’impossible. »

Coups de foudre

Les Broussanes à Domessargues, par un après-midi de juillet 1978. Il vient de publier Lazare, le premier tome de La Caverne des pestiférés, chez Jean-Jacques Pauvert. Madeleine Attal a sollicité pour moi un rendez-vous. Nous nous sommes parlé au téléphone. Il est disposé à m’accorder un entretien pour la radio : « Tu ne peux pas te tromper : tu passes le village, tu prends le chemin Giono et quand tu arrives au bout du monde, tu es rendu… » Je pars en expédition chez un sauvage. J’ai peaufiné mes questions et bossé comme un dingue. Muni de mon blocnotes et d’un Nagra, je suis dans mes petits souliers. L’air est lourd et moite. Vue panoramique sur mer de vignes et d’oliviers, thym et romarin à tous les étages. C’est ici.

Il m’accueille sous le porche avec des gestes de sémaphore. Il piaffe comme un acteur impatient d’entrer en scène. Il est moins grand que je l’imaginais, presque frêle. Il affiche la minceur des nerveux endurants et la gueule d’un indien tout juste débarbouillé de ses peintures de guerre. La voix est plus éraillée, l’accent plus chantant qu’au téléphone. D’emblée, il expose le thème et impose le ton : « Je déteste l’été, c’est la plus belle saloperie que Dieu a inventée pour nous faire chier ! » C’est un type sous tension, un lyrique inquiet qui s’irrite contre l’ordre des choses. Lancé dans une course-poursuite avec le temps, il instruit le procès des Dieux et du Monde.

Le ciel se gorge d’encre comme un buvard. Dedans ? Dehors ? Il hésite. Nous optons pour la terrasse. À l’évidence notre entretien prendra la tournure qu’il voudra lui donner : « Tu parles ! Une bande de cons et pas un pour sauver l’autre… Tous des connards ! » Expert dans l’art de se monter comme un ressort, mon hôte célèbre les noces de l’enthousiasme et de la révolte. Ce qui l’oppresse, il s’en libère par explosion. Il ponctue ses saillies d’exclamations de préférence ordurières, puis il se penche pour voir de plus près l’effet qu’il a produit, tout en tirant sur sa cigarette. Le rythme plutôt que le raisonnement, la digression plutôt que la démonstration, le suspens plutôt que la résolution du problème. Il pense-parle en musicien qu’il est.

Mine de rien, c’est lui qui interroge. Il veut savoir quel enfant tu as été, quels sont tes projets, ce qui te hante, par quoi tu es traversé, etc. Puisqu’il montre de l’intérêt pour ce que je lui raconte, ce sera donnant-donnant ; faute de pouvoir pousser mes questions, je lui renvoie les siennes… C’est ce qu’il attendait. Comme il est du parti des chats, on se frôle, on se renifle. On fait assaut de petits pas de danse et de citations. On joue à se toiser : littérature, musique, philosophie, politique… tout y passe. On embrasse des horizons. On dresse des listes. On élève des panthéons. Rien que pour le plaisir, on tourne autour du pot, on fait durer. Cependant, on a déjà tombé le masque et crocheté nos boites à secrets. Un mauvais vent soudain secoue tout le décor et mon confesseur vire livide. Au premier feu du ciel, il se dresse sur sa chaise et bondit dans le salon : « Plie tout ! Tu sais pas ce que c’est la foudre ? » Et montrant la direction des Cévennes : « Par troupeaux entiers, tu m’entends ? Les bêtes, ça te les ratatine par troupeaux entiers… » Un malheureux tisonné par un gang de chauffeurs ne doit pas gueuler autant. Ensuite c’est Fort Alamo, juste avant l’assaut final. On barricade portes et fenêtres, on tire les rideaux. Le courant coupé, il revient armé d’une lampe de poche : « Suis-moi ! Là-haut, on sera à l’abri… » À l’instant où il pousse la porte de son bureau, un déluge de bombes et d’eau s’abat sur la maison. Déjà une ombre rampe, qui agite un pinceau de lumière : « Pauvre innocent ! Planque-toi sous la table ! Tu veux finir noir comme un bout de réglisse ? » Tantôt il me vante les vertus du bois, le mépris de ce matériau noble pour l’électricité. Tantôt il implore Dieu, les Saints, le Pape de Rome et sa mère.

À la fin je me rends, je le rejoins sous la table. Audessus, la bataille fait rage. Nous grillons cigarette sur cigarette mais l’indien d’Amérique ne pipe mot. Tout à coup, je me lance :

— « En ce temps-là, j’étais en mon adolescence, j’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance…

— « Ah ! Blaise Cendrars ! Tu ne pouvais pas me faire plus plaisir. »

Maintenant il m’offrirait sa chemise, et moi, je me contenterais d’un verre d’eau. Ce poème est si long et ma langue si sèche ! Je sens que j’hésite, je m’entends bredouiller… À l’instant où je cale sur le vieux moine russe et la légende de Novgorod, c’est lui qui enchaîne :

— « Car je suis encore fort mauvais poète, car l’univers me déborde, car j’ai négligé de m’assurer contre les accidents de chemin de fer, car je ne sais pas aller jusqu’au bout et j’ai peur… »

Lorsque nous débarquons enfin à Karbine en compagnie du jeune Blaise, les bombardiers ont regagné leur base. La guerre est finie. Il est tout requinqué. Il ouvre les volets et me désigne un endroit sur les rayonnages de la bibliothèque :

— « Tout ce que tu écriras, tout ce que tu m’écriras, je le rangerai là. »

Le parti du silence

(Jeudi 22 septembre.) La dernière fois que nous nous sommes vus, nous nous étions promis d’aller faire un tour en voiture décapotée, juste une ballade pour convalescent : direction Sommières en longeant le Vidourle, pause-demi dans un bistrot des quais et retour à Domessargues par la Vaunage. Ce matin, j’ai pensé que le jour était venu de mettre notre projet à exécution. J’invite donc son fantôme à s’installer à la place du mort et nous roulons tranquillement dans l’air transparent. Comme mon passager n’est pas très loquace, arrivés à destination, j’entreprends de feuilleter Libération. Ô surprise ! Dans un article où sont rapportées certaines défaillances du ministre de la Culture et de la Communication, on déplore qu’en mai dernier, le lauréat du Goncourt 1972 ait « quitté la planète sans la moindre larme ministérielle ». Bien vu. Or, n’en déplaise à l’auteur, je ne suis pas d’accord avec la raison qu’il invoque pour expliquer cet oubli regrettable. Non, le silence de M. Donnedieu de Vabres n’est pas dû aux absences saisonnières de son commis aux écritures. Renaud de Valois, qui n’a pas l’esprit plus ouvert qu’un croisé, a voulu signifier qu’il tenait rigueur à l’écrivain Carrière de ne s’être pas associé au mouvement pétitionnaire contre la fermeture du Centre régional des lettres, et au citoyen Carrière, d’avoir publiquement soutenu la liste de la Gauche plurielle en Languedoc-Roussillon. (Je ne rapporterai pas les propos tenus à ce sujet par son fantôme. Il est bien suffisant de rappeler ici la règle à laquelle il n’a jamais dérogé : « On t’attaque ? Surtout ne réponds pas et fais un livre ! » Mais encore cette formule : « Une barricade n’a que deux côtés. »)

Voix

— « Ah ! C’est toi ! »

Au téléphone, il ne répond qu’aux appels conformes à un code convenu. On refait le monde, de fond en comble. On se lit des pages. On bavarde, longtemps, de tout et de rien. On parle pour le plaisir de se parler. Sa voix me manque.

À propos de Giono, il écrit : « C’était début juillet, l’été de craie du Hussard aiguisait ses cigales. Et j’écoutais cette voix magique dresser ce portrait de l’artiste par lui-même auquel l’oeuvre tout entière aura été fidèle. » (J’ai reproduit ces deux phrases à seule fin de l’entendre parler.)

Nocturne

Il y a ceux qui perdent leur briquet, ceux qui perdent patience et ceux qui ont tout perdu ; ceux qui oublient leur parapluie, ceux qui oublient leurs rendez-vous et ceux qui ont tout oublié.

Moi j’ai perdu un ami et j’ai oublié ma phrase, la phrase dont j’ai besoin pour le retrouver. La nuit dernière, elle m’a visité. Dans mon sommeil, je l’ai senti me frôler. C’était elle que j’attendais. Un instant, nous nous sommes regardés comme deux vieux complices ravis du bon tour qu’ils vont bientôt jouer, mais elle a disparu quand j’ai voulu la saisir au collet.

J’ai oublié le visage de ma visiteuse. Je ne me souviens plus de ce qu’elle disait. J’avance à tâtons, en regardant en arrière. Je cherche l’étoile dont j’ai besoin pour ne pas m’égarer.

Au piano

De toutes les photos de lui que je possède, celle prise par Charles Camberoque à Camprieu, en 1988, est ma préférée. La personne à laquelle il s’adresse est horschamp. Il joue avec ses mains ou bien il compte sur ses doigts. Il raconte une anecdote. Il plaisante. Il galèje. Peutêtre écoute-t-il résonner en lui la mélodie qu’il vient d’interpréter, tout en ironisant sur les mérites comparés de la littérature et de la musique. Il est paisible, détendu. Chaque fois que je regarde cette image, je pense au Singe de l’encre décrit par Borgès dans son Manuel de Zoologie fantastique : « Cet animal abonde dans les régions du nord ; il a quatre ou cinq pouces de long ; il est doué d’un instinct curieux ; ses yeux sont comme des cornalines, et son poil est noir de jais, soyeux et flexible, suave comme un oreiller. Il est très amateur d’encre de Chine, et quand quelqu’un écrit, il s’assied, une main sur l’autre et les jambes croisées, en attendant qu’il finisse puis il boit le reste de l’encre. Après il revient s’asseoir à croucahiers_ petons, et il reste tranquille. »

(Je me dis aussi que l’ombre de mélancolie qui brouille ses yeux qui sourient, lui fait un regard qui ne pouvait manifestement pas servir à grand-chose dans ce monde-ci.)

Historiette

À ma montre il est bientôt 11 h 30, et 10 h 14 précises à l’horloge du Lycée Daudet. Cet été, le gros oeil torve qui dégorge les heures en lorgnant sur les habitués du bar de La Petite Bourse affiche obstinément 10 h 14. Marquer un moment noble de la journée, exalter le plein midi ou la cinco de la tarde aurait sonné comme un défi lancé à l’ordinaire et à la banalité. Néanmoins, pour les flâneurs et les oisifs, le temps qui file en douce est une aubaine, et une petite revanche sur les gens sérieux et pressés.

— Quelle heure avez-vous donc ?, s’inquiète tout à coup mon voisin.

D’un geste franc, je désigne le couple de flèches immobiles. Rassuré et content, l’inconnu replonge dans sa lecture incontinent.

(Il aurait probablement souscrit aux deux morales de cette historiette. Premièrement : sous quelque prétexte que ce soit, on ne doit jamais distraire quiconque du bonheur de lire. Deuxièmement : on peut affirmer n’importe quoi et être crû sur parole, il suffit de présenter la chose simplement mais avec aplomb.)

En un pays lointain Il rentre du Canada où il a séjourné plusieurs mois. C’était son dernier grand voyage, il le sait. Parti dans l’espoir de faire des grands espaces et de l’océan un rempart contre ses doutes, il s’est retrouvé face à lui-même. Avec le début d’Achigan, il ramène les mauvais bagages qu’il avait emportés. Il ne dissimule pas son désarroi : « Je suis si fatigué que me phrases m’échappent… » L’époque des formules magiques, le temps béni des clefs sans serrure est révolu. Les mots ne le réchauffent plus. Il n’a plus rien à découvrir qu’il ne sache déjà. Il tricote des rêves auxquels il ne croit plus. Il n’a pas renoncé à repousser les limites du monde et à donner au lecteur un sentiment de bonheur qu’il puisse garder. Agité de forces primitives, il se jettera encore en avant et il se marchera dessus mais il vient de trébucher sur « l’épouvantable inutilité d’écrire quoi que ce soit à qui que ce soit ». Les neiges du Grand Nord Canadien ont mouché ce qui lui restait d’enthousiasme et d’illusions.

Préférences

Période historique : aucune. Personnages historiques : les saints. Héros de roman : les fous, Raskolnikov, Achab et Zeno. Peintre : Goya. Musicien : Ravel. Ecrivains : Shakespeare, Dostoïevski, Melville, Faulkner, Giono, Buzatti, Jünger, Gracq, les russes et les américains du nord et du sud. Poètes : Rimbaud, Baudelaire et Charles d’Orléans.

Philosophes : Héraclite, Gracian, Kierkegaard, Fourrier, Unamuno, Jankélévitch. Qualité qu’il apprécie le plus chez ses amis : la générosité. Ce qu’il déteste : « La mort, et son valet le temps, l’injustice (ce qui revient au même) sont pour moi des sujets de révolte. » Couleur préférée : « Les rouges profonds du sexe féminin où sommeille l’éternité. » Où il aimerait vivre : « Ailleurs ! » Idéal de bonheur terrestre : « Être né idiot, ou corbeau. » Celui qu’il aurait aimé être : Charlot. Condition qu’il aurait aimé embrasser : vagabond ou « jardinier de campagne » (sic). Occupation préférée : « Écrire, toujours écrire, encore écrire jusqu’à ce que mort s’en suive. » Devise : Tenir le coup.

Dans Les Années sauvages, il écrit : « À l’exception des randonnées à travers bois, des bivouacs, des expéditions forestières dont mon père m’avait donné le goût de bonne heure, tout m’ennuyait. En classe, à l’église, à table, partout, je dormais debout, si j’ose dire, jeune exilé aux yeux tournés vers les espaces intérieurs que ces livres, ces musiques, ces forêts ouvraient en moi. Mais on ne peut impunément contempler le large pendant des années sans être tenté un beau jour de prendre la mer. Je me mis donc à écrire vers quatorze ans : j’avais rompu l’amarre. J’ai eu le choix entre ça ou devenir vagabond. » (« Enfance », « merveilleux », « aventure », « arrière-monde » ou encore « nostalgie » sont les mots qui reviennent le plus souvent sous sa plume. Comme Proust, c’est un rétrospectif, « un voyageur de la banquette arrière » selon la formule de Claudel.)

Embrouilleur

« La connaissance, note-t-il à propos de Giono, est plus affaire de sens physique qu’affaire de sens intellectuels. » (Comprendre : heureux ou malheureux, celui qui a le goût effronté de la vie désire continuer à être et à n’importe quel prix.) C’est le credo d’un sensuel, d’un primitif ; qu’il regrette sans doute de n’avoir pas su faire sien. Question d’énergie, d’appétit de vivre. Sur ce point, le disciple n’était pas de taille à rivaliser avec le maître. Sa sensibilité est trop exacerbée pour se sentir de plainpied avec le monde, son sensualisme trop raffiné pour n’être pas en bute à des pourquoi. S’il acquiesce au mystère de l’être et trouve à s’augmenter en laissant venir les choses à lui, une angoisse foncière l’empêche de se déprendre de soi. Certes il travaille à réconcilier les morceaux disparates du monde pour le ré-enchanter, mais il ruse comme quelqu’un qui veut régler des comptes avec un vieux contradicteur. Il est avenant, affable et enjoué. C’est un charmeur, un embrouilleur. L’attention aux autres, la curiosité qu’il manifeste ne sont pas feintes. Parce qu’il s’enivre des battements du vieux coeur humain, il aime et il aime être aimé. « Amoureux » autant que généreux, il exagère toujours les qualités de ses amis. Par-dessus ses fidélités qui sont indéfectibles, il a des enthousiasmes sincères et successifs ; quand ils se révèlent contradictoires ou indéfendables, il se sent perdu comme un enfant.

Pour dégager des espaces, activer des tourbillons, mettre des planètes en mouvement, il passe le plus clair de son temps à raconter. Cependant il va toujours du particulier au général et il répugne à démontrer. Il lance à l’aveugle des fusées.

Hormis celles qu’il a chevillées au corps, ses vérités, il les énonce dans l’instant même où il les conçoit. L’étonnement qu’il suscite atteste, à ses yeux, du bien-fondé de ses paradoxes. Il laisse volontiers à ses interlocuteurs le soin de trier dans sa pêche ; en échange il n’exige rien d’eux, sinon des recettes inédites pour gagner sur le néant.

Question de place

Les Reines d’un Jour ne sont pas toutes promises à la gloire éternelle. Il n’empêche que le succès de L’Épervier de Maheux et la notoriété qu’il a acquise ont fait des envieux. Lui continue pourtant à se demander : quelle est ma place ? Inconcevable pour le cortège des prétendants qui jouent des coudes dans l’antichambre des jurys, la question le tarabuste. L’écrivain consacré n’a pas dissipé tous les doutes du débutant. En privé, ils percent parfois sous l’apparente futilité du propos ; et par deux fois, à quelque vingt ans de distance, il les étale au grand jour, dans ses entretiens avec Jean Giono en 1965, puis avec Julien Gracq en 1986.

Ces deux maîtres ès-littérature auxquels il témoigne un respect et une admiration sincères, il n’a de cesse de les presser de l’éclairer sur un point : que peut la littérature ? Quitte à lui laisser croire qu’écrire pourrait le sauver, Jean Giono ne le dissuade pas d’exiger tout de la littérature. Plus circonspect, non sans avoir réaffirmé sa franche opposition aux idéaux romantiques, Julien Gracq dresse un constat et avance une hypothèse : la littérature d’idées semble avoir pris le pas sur le roman et « le caractère anodin, inoffensif et convenu de la lecture romanesque » signe probablement le dépérissement de la fiction… Entre-temps, la littérature est sortie de la modernité. Dans ce paysage bouleversé, il peine à se situer. Il est en porte-à-faux, le cul entre deux chaises. Il balance en pensée entre deux postures, entre deux figures de l’écrivain : celle du romancier démiurge et celle des compagnons soumis à la loi des pères. Il est trop averti pour ne pas apercevoir que l’époque glorieuse des oeuvres gagées sur la solitude est révolues ; néanmoins il n’est plus temps pour lui de réviser ses ambitions à la baisse et de les ajuster aux canons de la « littérature accompagnée ».

D’aucuns ont avancé qu’il avait souffert de grave dépression parce qu’il ne s’estimait pas digne d’avoir été distingué. C’est donner à penser qu’il faisait grand cas des juges et de leurs jugements, lui qui citait souvent la phrase de Kafka : « Ne te présente pas devant un tribunal dont tu ne reconnais pas le verdict. » Je crois plutôt qu’il avait demandé à la littérature beaucoup plus qu’elle ne peut donner.

Camprieu-sur-Bonheur

Avril 1986. La nuit suivant notre arrivée, la neige est tombée en abondance. Quartier du Devois, surplombant le Bonheur et le lac gelé, seuls nos deux chalets voisins sont occupés. Le maire s’est laissé persuader de ne pas faire dégager la route. Près de trois semaines durant, nous jouerons aux trappeurs dans un décor de carte postale. « D’où provient, écrit-il, le charme ensorcelant de Camprieu, cette envie qu’on éprouve de ne plus le quitter lorsqu’on y a séjourné, cette impression d’éternelles vacances qu’on ressent en toute saison, même au coeur des mois noirs, lorsque les écharpes de brumes s’accrochent au flanc de la montagne ou que la tempête soulève les clameurs d’océan démonté ? C’est peut-être avant tout parce que le temps qu’il fait et le temps qui passe s’y conjuguent de telle sorte qu’on ne les distingue plus l’un de l’autre. »

Il met la dernière main aux Années Sauvages et il prépare des entretiens avec Julien Gracq. Je lis André Dhôtel et Georges Perros et je travaille à ce qui deviendra Lettres de Camprieu. Le soir, on scute le ciel à la lunette et il raconte aux enfants une énième version de la Terrible et Véridique Histoire de l’Equarrisseur Fou de Nasbinals. Le bonheur ? Montre cassée. Temps suspendu.

Malentendu

Chez lui, deux écrivains se livrent une lutte féroce : le classique qui est l’aîné, et son frère cadet, le tremendiste. Le premier est le fruit des amours de la littérature avec l’impossible, le second, le fils bâtard du Spectacle. « Apparu en Espagne au XXe siècle, le tremendisme est, selon Jacques Durand, une tendance artistique qui se caractérise par l’ostentation. » Tremendiste est celui qui flatte le pathos du public candide de l’arène et prend les spectateurs à témoin de sa témérité : « Plutôt que de toréer le toro, il mise sur l’angoisse et la peur. »

À la faveur de ses considérations et de ses déclarations publiques sur le prix Goncourt et ses funestes conséquences, on voit l’écrivain tremendiste prendre décidément le pas sur le classique. Il se met alors à genou et il implore la littérature comme un jour le célèbre Belmonte défia le toro qui l’avait débordé : « Tue-moi, salaud, tue-moi ! » Dans L’Art du birlibirloque, José Bergamin observe : « L’excès de courage du tremendiste est la preuve la plus évidente de sa peur. » (Et sa figure triste de mercredi des Cendres, la preuve de son désespoir.) Conséquences. En réduisant son oeuvre à un chapelet de cancans pour concierges, on a occulté son propos en même temps que ses qualités de style. De sorte que personne, ou presque, ne s’est aperçu qu’à la différence de la plupart des littérateurs, au lieu de faire son fonds de commerce des « terribles malheurs de l’humanité », il avait produit de l’intérieur une détresse propre. Que dans ces temps de pesanteur, l’indignation était sa grâce. Et qu’avec Un jardin pour l’éternel, une fois encore il avait donné un grand livre.

Listes

Présent que j’ai reçus de lui : Sept fugitifs de Frédéric Prokosch, Apologie des Sens de John Cowper Powys et L’Aventure, l’Ennui, le Sérieux de Vladimir Jankélévitch, annotés de sa main. Une baguette de sureau taillée et peinte en blanc par son père, chef d’orchestre. Le manuscrit définitif de son étude sur le peintre Fusaro. Un dictaphone de poche semblable à celui dont il se servait parfois pour « écrire sans voir sa main ».

Présents que je lui ai faits : un reprint du portrait de Rimbaud par Carjat. Bureau de Tabac de Fernando Pessoa, dans la traduction de Rémy Hourcade. Un exemplaire de l’édition originale de L’Intempestif, illustré par Claude Viallat. Un morceau de lave de l’Etna. Kind of Porgy and Bess, du trompettiste sarde Paolo Fresu.

Bouquet

Accroupi dans l’herbe, une main posée au sol et l’autre montrant le ciel, comme on se lance un défi, il prend la mesure de l’infiniment petit et de l’infiniment grand. (Le vertige qu’il éprouve est communicatif.)

Je n’ai pas gardé d’image nette de lui marchant dans la rue. « Nîmes, répétait-il, n’est plus une ville pour moi… » Au vrai, il déteste la ville. Il ne quitte sa tanière que sous bonne escorte et pour se mettre au plus à l’abri dans une autre. (Je ne me souviens plus qui a dit : « Les artistes sont des nourrissons exigeants et maternés. » Lors de ce meeting, Jack Lang s’est perdu dans le désordre de ses feuillets et son discours tourne en boucle, interminablement. (En coulisse, il se gausse de l’orateur qui peine à conclure, tout en reluquant les jambes de danseuses transies de froid.) Lorsqu’on a tiré les feux d’artifice, il trépignait de joie en levant son verre. On a passablement arrosé le Nouvel An. À l’aube, on pianote encore à quatre mains nos standarts préférés. (Quand tout le monde est enfin couché, il s’installe à sa table.) Chasseur, sans cesse sur le qui-vive, ce qui l’intéresse de ce qu’il voit et entend, il le consigne dans le carnet qu’il a toujours à portée de main. (Je me souviens de : « rancunier comme un mineur cévenol ». Il ne m’a jamais reversé de droits d’auteur pour cette formule qui l’amusait et dont il a beaucoup usé.) Son état exigeait qu’on le place en coma artificiel. Le jour de Noël, le pronostic des médecins était encore réservé.

Il est affaibli et très amaigri. Sur sa table, une pile de livres qu’il ne lit pas. « On me gave de sucreries. » Dans le saucisson que j’ai apporté, je taille des tranches épaisses qu’il avale comme des hosties.

Le vent du nord a astiqué le ciel. L’aube sur l’Aigoual découvre l’un après l’autre les massifs, de sorte qu’au loin on distingue parfaitement le Canigou. (Le seul jour de l’été où il a mis le nez dehors.)

Durant les trois années où nous avons habité sa maison familiale, rue Maurice Ravel, il ne nous a pas rendu visite une seule fois : « Trop de souvenirs, trop d’absents… » Il ne trouve rien à redire à ce rite en usage chez les gitans, qui consiste à faire un grand feu avec les effets, les objets personnels et la roulotte du mort. Il se demande souvent : « Comment fait-on pour ne pas croire aux fantômes ? » (Moi aussi.)

Requiem

On a tort de tenir pour des coquetteries les citations qui figurent en exergue des livres. Passions futiles, son ultime bouteille à la mer, il l’a ornée de cette pensée de Seymour Anderson : « Il est trop tard pour mourir. Il va falloir trouver une autre solution. » La pensée de la mort est sa plus proche voisine. Séparés par un mur mitoyen, sans cesse ils se repoussent et s’attirent : il écrit pour apaiser le mal dont il souffre et ce qu’il écrit le rapproche de ce qu’il cherche à fuir. Dans le carnet où il a consigné ses dernières volontés, il a noirci beaucoup de pages, conçu maints scénarios. À ses obsèques, on jouera notamment le Requiem de Gabriel Fauré, une pièce où la douceur triomphe de la terreur et de l’effroi. Le rebelle s’est résigné. Tels de loyaux adversaires, entre mauvais voisins on s’est réconciliés. La délivrance qui est heureuse, ressemble à la sérénité.

Note. J’ai oublié ma phrase… (Quinze Minuscules en mémoire de Jean Carrière) a été publié en novembre 2005 par l’association des Libraires en Languedoc-Roussillon (Libelr), précédé de l’Avertissement suivant : « Malgré la solitude et l’ennui qui les accablent, les morts que nous avons aimés sont espiègles mais généreux ; et parce qu’aiguiser des souvenirs peut être un motif de consolation, ils battent pour nous le rappel des images qui peuplent les écrans blêmes du chagrin.

Jean Carrière nous a quittés le 8 mai 2005. Dans les semaines qui ont suivi, une sorte d’engourdissement de l’esprit a succédé à la tristesse. Je manque d’énergie et de vivacité. Cet état désagréable, proche de l’hébétude, peine à se dissiper. Je rumine. Je marine. J’attends. Tous les défunts sont tyranniques, même ceux auxquels la mort n’a rien pris parce qu’ils avaient tout donné. Dans les provocations de son fantôme malicieux et inquiet, je reconnais bien mon ami, et je crois avoir entendu sa requête. « Quand on vit, disait-il à peu près, on n’est jamais vraiment vivant, et quand on meurt, on n’est jamais réellement mort. » En même temps qu’il me presse de décrire une infirmité, il me met au défi de faire la preuve de sa croyance. Les morts, tous les morts se réjouissent au spectacle du léger tremblement qui agite les lèvres des vivants quand ils racontent. « Nous avons une histoire, dit le conteur, et elle va continuer… » Tout va continuer car celui qui raconte a, en point de mire, un nouvel horizon. Quand de sa voix menue, le conteur déploie des guirlandes de paroles comme on craque des allumettes dans le noir, chacun se prend à croire au pouvoir des mots et à la résurrection des corps. Il échouera peut-être à capturer les ombres, il échouera sans doute à trouver la formule pour percer le secret de l’or jaune du temps, mais celui qui raconte et ceux qui l’écoutent seront épargnés par les troubles du présent. Je ne souscris pas aux rites d’exorcisme moderne, ni à leurs raisons. Si je compose avec leurs entreprises surprenantes, mes héros n’appartiennent pas à la fiction romanesque ; leur ressemblance avec des contemporains, vivants ou disparus, est délibérée ; quant à certaines similitudes de noms propres, elles ne doivent rien au hasard. Tout est vrai. Rien n’est faux. Tout est vrai, à condition d’admettre que les vérités que je rapporte sont tissées d’une vérité supérieure de mensonge. Voilà. Ici commence : J’ai oublié ma phrase… »


Ce texte vient de reparaître aux éditions Domens, suivi d’un autre très bel hommage à Jean Carrière dont Serge Velay a été l’ami pendant près de trente ans.

Première mise en ligne le 17 janvier 2010

© Serge Velay _ 16 février 2016

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