Œuvres ouvertes

Terminale Machine / Le Contrebandier

« Ils croyaient en la Révolution. Nous ne croyons plus qu’au Désastre. »
Un anonyme, année zéro.
Ils affirmaient que ça ne finirait jamais. Il suffisait de modifier nos règles de gestion et d’intégrer de nouveaux paramètres scientifico-managériaux pour que ce monde change et redevienne vivable. Les termes utilisés devaient être techniques, pédants et abscons pour prétendre à l’efficacité. Ainsi s’emparaient-ils des esprits, qui les rabâchaient sans arrêts. On ne connaissait aucun exorcisme contre (...)

« Ils croyaient en la Révolution. Nous ne croyons plus qu’au Désastre. »

Un anonyme, année zéro.

Ils affirmaient que ça ne finirait jamais. Il suffisait de modifier nos règles de gestion et d’intégrer de nouveaux paramètres scientifico-managériaux pour que ce monde change et redevienne vivable. Les termes utilisés devaient être techniques, pédants et abscons pour prétendre à l’efficacité. Ainsi s’emparaient-ils des esprits, qui les rabâchaient sans arrêts. On ne connaissait aucun exorcisme contre cet état de fait (plus personne ne songeait à se retirer entre deux latitudes — l’horizon était bouché, le monde rétréci).
« Durable », disait-on à l’époque. Ce mot circulait dans toutes les bouches, on le collait partout. Il était cuisiné aux diverses sauces de l’expertise. Des certitudes circulaient sur les écrans mobiles : il suffisait de voter pour Eux si l’on souhaitait dix années de plein emploi, de profusion, de pouvoir d’achat. Dix ans de survie. Tous les moyens étaient bons pour garnir le vide nauséeux qui emplissait l’atmosphère.

Le monde était dévasté, pourtant chacun se souciait de sa personne avec un sens du détail inédit.

Les alertes se multipliaient. Elles n’avaient aucun impact sur le niveau d’arrogance, qui n’avait jamais été aussi élevé. Nos « responsables », comme on disait alors, pouvaient affirmer une chose et son contraire sans paraître dérangés le moins du monde. Ils disaient ce qu’ils ne faisaient pas, faisaient ce qu’ils ne disaient pas. Bien sûr, le degré d’anxiété n’avait jamais été aussi haut.

« Danger imminent. Arrêtez tranquillement vos métiers et rendez-vous sans bousculade à l’abri. »

Tel était le message qui, de temps à autre, parvenait jusqu’à nos postes de travail. Nous l’écoutions, personne ne bronchait. Nous nous étions habitués à lui. On s’habitue à tout. Nous ne faisions plus attention à rien. Nous étions inquiets. Les sondages témoignaient de ces tourments avec une régularité d’horloge. Dans les couloirs le bruit était intense, les vitres étaient couvertes de poussière et l’eau s’infiltrait entre les joints. Des flaques étaient visibles, desquelles sortaient nos empreintes de pas. Des plaques d’amiante s’amoncelaient sous les auvents. Nombreux en étaient morts.

Il faut dire que l’époque était glacée comme un papier de belle catégorie. On réalisait des plaquettes de communication multicolores, cela seul retenait l’attention du public. On les frappait du nom d’entreprises ou d’organismes prestigieux. On y affichait les visages refaits et maquillés de gens connus.

Paraissaient des livres que personne ne lisait, sauf si l’auteur avait l’avantage d’une relative célébrité. Si ses phrases pouvaient servir de guirlandes ou de justifications. L’ordre avait malgré tout besoin de soutien ; il faisait feu de tout bois pour assurer ses fondations. Chaque grain de sable devait être impitoyablement banni, relégué, diffamé, travesti, acheté. L’époque, disait-on, était à l’efficacité, à la qualité, à la performance. Des bouches parfaites vous l’annonçaient en affichant une feinte bienveillance ; privées de regards, elles mimaient l’amour avec des micros tenus par de longues mains manucurées. Les formats étaient prévus au millimètre près. Ils s’emparaient des seins, des coiffures, des discours, des postures, des sons, des dents. Le fond de la réalité demeurait brutal, vous disparaissiez si vous n’étiez pas du bon calibre. Vous vous effondriez comme une balle perdue en fin de trajectoire. Pour le reste, l’important était d’avoir de l’allure. Un maximum d’allure avec rien dans le ventre. Les façades reluisaient tandis que les arrière-cours sombraient dans la grisaille. Les rats passaient des unes aux autres.

L’inutile était devenu l’essentiel.

L’époque était grise et industrielle — plutôt post-industrielle, affirmaient les sociologues. Partout c’était le grand nettoyage : cheminées fumantes, effluents toxiques, bâtiments sans soleil et productions sans relâche transitaient selon de brusques sursauts géographiques. La compétitivité se trouvait dans les contrées les moins regardantes, chez celles qui n’avaient pas encore le luxe de l’apparence mais qui faisaient tout pour l’obtenir.

Un jour, peut-être.

Jamais.

L’essentiel désormais nous remplit le ventre. Et c’est tout. A présent manque l’indispensable. Nous sommes brutalement revenus au corps, à son épaisseur de chair et d’os, de faim et de jouissance. Ils se sont trompés, ceux qui prédisaient notre renaissance sur le mode virtuel. La Terre contre l’Ether numérique. Nous sommes revenus au temps de la Subsistance. Nous errons en hordes disparates, trainant nos carcasses usées et musculeuses. Ces corps, nos corps, nous avions failli les oublier. Ils étaient devenus machines, qui n’avaient d’humain plus que l’apparence. Les ingénieurs avaient dédiés nos corps au fonctionnement d’autres mécaniques, qui elles n’avaient rien d’humain : elles n’étaient pas faillibles, elles ne se fatiguaient pas, elles travaillaient jour et nuit.

Opérateurs et machines allaient ensemble, imbriqués l’un dans l’autre, l’humain soumis au rythme de la fonction — hommes-machines et organisations-machines. Tous outils de production, programmés pour marcher droit et produire, produire, produire.

Produire.

Machines,

nous avons épuisé le monde

et nous nous sommes épuisés nous-mêmes.

Au début, les technologies masquèrent la fatigue générale qui nous accablait. Nous semblions toujours plus forts, plus importants. Des tas d’objets nous divertissaient les sens. L’attention, nos émotions, fusaient au gré des courriels, des appels, des visio-conversations. Nous changions d’allure tous les deux mois, le temps filait à toute vitesse. Il allait à vide mais semblait bien rempli. Nous nous déplacions vite, la terre à portée d’ailes et de kérosène. L’idée de pénurie était présente, l’idée seulement.

Lorsque la fin à commencé, le manque n’a pas immédiatement suivi. Nous faisions comme d’habitude. Les prix montaient mais nous avions besoin d’énergie pour gagner notre vie. Nous étions si fatigués. Travailler, consommer, il fallait dépenser beaucoup d’énergie pour cela. Bien sûr, au fil du temps, nous nous sommes aperçus d’un fait : la dépense l’emportait sur le gain. Nous nous activions pour plus grand-chose. Puis pour rien. Pourquoi ? demandèrent certains. Personne n’avait la réponse à cette question ; personne ne savait pourquoi. C’était une question d’habitude. Nous avions digéré nos programmations jusqu’aux recoins les plus profonds de notre cerveau. Puces et implants avaient favorisé cette intrusion qu’on déclarait « apprentissage spontané » en roulant de gros yeux enamourés dans les orbites.

Comme un rideau, un matin l’énergie tomba. Un ordre du monde chuta avec elle. La terre redevint plate. Nous n’avions plus le courage d’en saisir la rondeur. Nous restions les bras ballants à sa surface. Notre souffle était creux. Personne n’avait rejoint son poste de travail.

Ce n’était pas la grève générale, ce rêve de révolutionnaire, c’était le temps de la Fatigue générale. On (le commanditaire demeura anonyme et impersonnel comme il était d’usage) commanda alors au scribe que j’étais une série de chroniques qui porterait le titre Chroniques de la fatigue générale. C’était la première fois qu’une telle mission m’était confiée, je m’y adonnai avec une énergie neuve, un élan hors du commun. On me prévint pourtant : aucun salaire ne me serait versé, aucun journal ne les publierait. Elles seraient écrites pour rien. Je trouvai cette proposition suffisante.

Dehors, l’herbe et les broussailles continuaient de pousser. Des arbustes, qui deviendraient des arbres, fissuraient les dalles de béton des grands édifices. Le lierre courbait les machines, des renards nichaient dans les cantines et terminaient les restes. La Terre, pour une fois, profitait de cette fatigue générale, qui démembrait les artifices.

Mais déjà nos enfants tiraient sur nos vêtements. Ils nous prenaient par la manche. Le vent soufflait dans leurs cheveux. Des espaces étaient redevenus vastes. Ils voulaient nous entrainer dans leur sillage ; nous résistions comme des corps morts. Leur mémoire conserverait la trace de nos vanités fatales. Ils devaient prendre patience afin que la maturité défasse les liens qui les attachaient à nous. Le temps qu’ils rompent avec nos habitudes. Le temps qu’ils aillent à leur guise dépenser leur vie nouvelle.

Il leur fallait le temps nécessaire à la création du monde qui toujours vibrait dans leurs yeux. Ils puiseraient dans leurs seules forces. Ils trouveraient le feu des grands départs.

© Le Contrebandier _ 19 janvier 2010

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