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Le zoo humain, par Desmond Morris (Prolégomènes 1)

Il ne faut pas comparer le citadin avec l’animal sauvage, mais avec l’animal captif

Les pressions de la vie moderne deviennent accablantes, et le citadin harassé qualifie souvent ce monde grouillant où il vit de jungle de béton. Expression pittoresque qui veut décrire le mode de vie dans un centre urbain à forte densité de population, mais qui n’en est pas moins inexacte, comme pourrait le confirmer quiconque a étudié une vraie jungle.

Dans des conditions normales et dans leur habitat naturel, les animaux sauvages ne se mutilent pas, n’attaquent pas leur progéniture, ne se masturbent pas, n’ont pas d’ulcère à l’estomac, ne deviennent pas fétichistes, ne souffrent pas d’obésité, ne forment pas de couples homosexuels et ne commettent pas de meurtres. Chez les humains citadins, inutile de dire que tout cela se produit. Cela traduirait-il alors une différence fondamentale entre l’espèce humaine et les animaux ? Au premier abord, il le semblerait ; mais ce n’est là qu’une illusion trompeuse. D’autres animaux ont en effet ces comportements dans certaines circonstances, et plus précisément lorsqu’ils sont soumis aux conditions anormales qu’impose la captivité. L’animal de zoo, en cage, présente toutes ces anomalies que nous connaissons si bien pour les avoir observées sur nos congénères humains. Il est dès lors évident que la ville n’est pas une jungle de béton, mais un zoo humain.

Il ne faut pas comparer le citadin avec l’animal sauvage, mais avec l’animal captif. Le moderne animal humain ne vit plus dans des conditions naturelles pour son espèce. Pris au piège, non par un chasseur travaillant pour un zoo, mais par sa propre et brillante intelligence, il s’est installé dans une ménagerie où, incapable de trouver le repos, il court constamment le danger de craquer sous cette tension impitoyable. Toutefois, malgré ces tensions, les avantages sont substantiels. Le monde du zoo, comme un parent gigantesque, protège ses pensionnaires : on leur assure nourriture, boisson, abri, hygiène et soins médicaux ; les problèmes fondamentaux de la survie se trouvent donc réduits au minimum. Les pensionnaires ont donc du temps de libre. La façon d’utiliser ce temps dans un zoo non humain varie bien sûr d’une espèce à l’autre : certains animaux se détendent tranquillement en sommeillant au soleil ; d’autres trouvent l’inactivité prolongée de plus en plus difficile à supporter. Si vous êtes pensionnaire d’un zoo humain, vous appartenez inévitablement à cette seconde catégorie. Doté d’un cerveau inventif et qui a le goût profond de la nouveauté, vous ne parviendrez pas à vous détendre très longtemps. Vous serez poussés inlassablement vers des activités de plus en plus élaborées. Vous chercherez, vous organiserez, vous créerez et, au bout du compte, vous vous serez plongés plus profondément encore dans une captivité plus étroite.

Avec chaque raffinement nouveau, vous vous retrouverez un peu plus éloigné de votre état naturel tribal, cet état dans lequel vos ancêtres ont vécu pendant un million d’années.

L’histoire de l’homme est l’histoire de sa lutte pour s’accommoder des conséquences de cette difficile progression. C’est une situation qui prête à confusion, en partie à cause de sa complexité même, et en partie parce que nous jouons là un double rôle puisque nous sommes tout à la fois spectateurs et participants.

Si j’ai l’air de dire : "Faites marche arrière, vous courez à la catastrophe", laissez-moi vous assurer qu’il n’en est rien. Au cours de l’infatigable évolution de notre société, nous avons triomphalement lâché la bride à nos puissants instincts d’invention et d’exploration : ils sont partie intégrante de notre héritage biologique ; ils n’ont rien d’artificiel, d’antinaturel. Ils sont à l’origine de notre grande force tout autant que de notre grande faiblesse. Ce que j’essaie de montrer, c’est le prix de plus en plus lourd qu’il nous faut payer pour satisfaire ces instincts et quelle ingéniosité nous déployons pour régler cette facture, si exorbitante qu’elle soit. Les mises sont tous les jours plus élevées, les jeux plus risqués, les pertes plus stupéfiantes, le rythme de la partie plus endiablé. Mais malgré les dangers qu’il présente, c’est le jeu le plus passionnant que le monde ait jamais vu. Il serait stupide de suggérer qu’on devrait donner un coup de sifflet pour tenter de l’interrompre. Néanmoins, il y a différentes façons d’y jouer, et en comprenant mieux la vraie nature des participants, il devrait être possible de rendre le jeu encore plus profitable, sans qu’il devienne pour autant plus dangereux, ni même en fin de compte désastreux pour l’espèce entière.

© Desmond Morris _ 9 août 2011

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