Œuvres ouvertes

Pays inconnu (97)

un voyage en morceaux

Entre la police et nous, tout va bien. Dès que survient un drame impliquant une victime susceptible d’intéresser notre public, de provoquer chez lui pitié et compassion, nous sommes à fond avec la police dans la recherche du coupable. Ainsi de cette histoire d’homme ayant fait intrusion dans la maison d’une famille exemplaire de notre ville et ayant placé sur la fille de cette famille une bombe qui, après dix heures, s’avéra fausse. A partir d’empreintes digitales laissées sur la bombe et d’une adresse email retrouvée à l’intérieur nous avons pu suivre la trace du coupable, pardon, du présumé coupable, et quand je dis nous c’est bien volontairement, car la police et nous sommes embarqués dans la même enquête : la police nous fournit des informations que nous publions aussitôt sur notre site internet et dans notre édition papier du jour suivant, et nous fournissons automatiquement les résultats de nos propres recherches à nos amis policiers, car nous faisons le même travail : eux comme nous cherchent la vérité, et la vérité se résume pour eux comme pour nous à un maître-mot : la culpabilité. Aussitôt le coupable, pardon, le présumé coupable découvert et arrêté (il avait déjà fui à l’étranger), nous livrons au public toutes les informations dont nous disposons sur celui-ci : ainsi l’homme en question a-t-il un frère aîné qui a eu plusieurs fois maille à partir avec la police et la justice – ce qui veut dire également avec nous, puisque nous en avons parlé dans nos journaux – pour trafic de drogue ; il a été acquitté à chaque fois, mais bon. Nous retraçons toute sa vie depuis ses premières années d’école jusqu’à ses différentes activités professionnelles, nous détectons le moindre problème d’argent et informons le public sur sa vie conjugale, nous déballons tout pour que la police et la justice puissent faire son travail. Hier, nous avons ainsi publié un article dans lequel il était question du passé du présumé poseur de bombe dans un club très select de Hong-Kong : en le lisant, on pouvait y apprendre que celui-ci, lors d’une partie de polo, avait foncé sur le cheval d’un grand banquier, blessant grièvement l’animal qu’il fallut abattre. N’est-ce pas une anecdote révélatrice de la vraie personnalité du présumé poseur de bombe, n’est-ce pas une façon de dévoiler la vérité sur cette affaire, c’est-à-dire sur la culpabilité ancienne de cet individu ?

Nous n’avons pas honte de le dire : nous sommes au service de la police et de la justice, comme la police et la justice sont à notre service. Cette union entre nous est si forte que, dans notre pays, de plus en plus de mariages entre enfants de policiers et enfants de journalistes sont célébrés. Je suis donc confiant en l’avenir de notre police et de notre journalisme. Bientôt, la quête de la vérité aura lieu en couple, dans des familles qui seront des modèles pour la société toute entière.

© Laurent Margantin _ 19 août 2011

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