Œuvres ouvertes

Lecture du Journal d’André Gide, par Philippe Didion

comment lire

Gros morceau. Et pour venir à bout des gros morceaux, je ne connais que deux méthodes : le morcellement et l’isolement. Le morcellement consiste à cheminer dans le livre de façon durable à raison d’un certain nombre de pages par jour. Cela peut prendre des années, mais rien n’y résiste, à coup de cinquante, vingt, ou dix pages quotidiennes. Une seule suffit parfois, le morcellement tournant alors à l’émiettement : c’est ainsi que j’ai pu lire la Bible, dans deux langues différentes, en un lieu où je ne me rends jamais accompagné. Cette méthode m’a permis de venir à bout du Journal littéraire de Léautaud, de L’Idiot de la famille, des Mémoires d’outre-tombe, de Finnegans Wake et de bien d’autres pavés qui semblent illisibles à première vue. L’isolement, c’est la lecture exclusive en un lieu éloigné et abrité des tentations que peuvent provoquer l’actualité littéraire ou la présence proche d’une bibliothèque ou d’une librairie. Les vacances sont bien sûr propices à cette pratique et comme les vacances constituent mon second métier et ma vocation, elles m’ont au cours des ans permis d’ingurgiter Les Thibault, L’homme sans qualités, les Carnets de notes de Bergounioux et autres pavés considérables. Il n’est pas de livre illisible par sa taille. La littérature, c’est comme le poivre, quand on en achète un pot de cent grammes on pense qu’on n’en verra jamais le fond et pourtant vient le jour où il faut en racheter. Le Journal de Gide, du moins sa première partie car il en reste autant à lire, aura bénéficié de l’isolement creusois que je me suis infligé avec délices pendant deux semaines. Il en restait quelques bribes que je viens de terminer. C’est donc un gros morceau mais il aurait pu être plus gros encore. Gide a multiplié au cours de sa vie les journaux parallèles à celui-ci, dont certains ont paru en volumes : les journaux de voyage, celui consacré au Foyer franco-belge qui l’occupa pendant la guerre de 14, celui consacré à ses relations avec Madeleine sa femme, etc. Ne nous plaignons pas, donc. Cette deuxième édition dans la Pléiade a été enrichie de plusieurs parties inédites par rapport aux éditions des Oeuvres complètes (1932-1939) et de la Pléiade première manière (1939, premier volume de la collection consacré à un auteur vivant). Ces inédits concernent principalement les années de jeunesse, en gros 1887-89. On y découvre un jeune homme préoccupé d’esthétique, de morale, de religion, qui livre avant tout ses états intérieurs et quelques bribes de poèmes. C’est un journal de travail, non factuel, plein de lectures*, d’oeuvres en cours ou à venir. A aucun moment ne se pose la question du travail salarié : Gide n’en a pas besoin et sa vocation ne souffre aucun doute. Il est né pour écrire, il écrit et il écrira. Il faut atteindre l’année 1905 pour voir démarrer ce qu’on peut appeler un véritable journal littéraire, un journal ouvert sur le monde extérieur, avec les rencontres, les conversations, les amitiés, les sorties, la naissance de la NRf, les voyages, l’affirmation de la pédérastie. L’oeuvre se construit en parallèle, Les Nourritures terrestres, L’Immoraliste, La Porte étroite, Les Caves du Vatican et ainsi de suite. Sans grand succès public mais Gide s’en moque, il n’écrit pas pour les "douze bons lecteurs" qu’il se compte en 1898 mais pour les générations à venir. Il ne connaît pas le doute dans ce domaine, et parmi ses contemporains, seuls Valéry et Claudel l’impressionnent. Surtout Claudel : "Devant Claudel, je n’ai sentiment que de mes manques ; il me domine ; il me surplombe ; il a plus de base et de surface, plus de santé, d’argent, de génie, de puissance, d’enfants, de foi, etc. que moi. Je ne songe qu’à filer doux" (15 mai 1925). On se demande d’ailleurs comment il trouve le temps de lire et d’écrire avec la vie sociale qu’il mène : ce ne sont que discussions, visites, spectacles, repas (apparemment jamais moins de douze personnes à table à Cuverville ou dans la maison d’Auteuil), sans oublier la pratique quotidienne du piano et les séances d’horticulture à Cuverville. Même s’il peut aujourd’hui apparaître comme un écrivain classique, voire désuet, Gide se montre à l’affût de toutes les nouveautés : il assiste à la première d’Ubu roi, soutient les Fauves contre Vauxcelles, suit les actions Dada même s’il ne les cautionne pas, lit Freud dès que celui-ci est disponible. Dans ce flot redoutable, on note deux ruptures importantes. Celle de 1914 d’abord : la déclaration de guerre infléchit fortement le Journal qui abandonne l’égocentrisme pour devenir le récit des événements historiques en cours. Ce sont, pendant quelques semaines, des pages passionnantes sur Paris et ses habitants qui découvrent la guerre : le saccage d’une laiterie Maggi, les fausses rumeurs colportées pour rabaisser l’ennemi (celle des quatre mille enfants auxquels les Allemands auraient coupé la main droite), l’empressement de l’hôtel du Rhin à mettre sa literie à disposition de la Croix Rouge "cédant encore plus à la crainte d’être mis à sac en raison de son nom qu’à un élan de générosité", etc. L’autre rupture survient en novembre 1918 lorsqu’il découvre que Madeleine a détruit toutes ses lettres. L’épouse fidèle et intouchée, qui a jusqu’à présent accepté toutes les frasques de Gide, se rebelle : la liaison affichée de celui-ci avec le jeune Marc Allégret a fait déborder le vase. En premier lieu, on l’attendait bien là, Gide déplore la perte d’un trésor littéraire mais la froideur dont Madeleine fait dorénavant preuve à son égard l’amène à prendre conscience de l’amour qu’il lui porte. Les choses ne risquent pas de s’arranger : à la fin de ce volume, Madeleine n’est toujours pas au courant de l’existence de Catherine, la fille que Gide a eue en 1923 avec Elisabeth Van Rysselberghe, la fille de sa meilleure amie.

* Gide est un lecteur pointu. Il remarque ainsi que, dans L’Education sentimentale, Flaubert utilise la forme "saillissait" comme imparfait de l’indicatif du verbe saillir. Son jugement sur les Goncourt est très juste : "Gardez-vous de confondre art et manière. La manière des Goncourt, par quoi ils paraissent si "artistes" de leur temps, est cause aujourd’hui de leur ruine. Ils avaient des sens délicats ; mais une intelligence insuffisante les fit s’extasier sur la délicatesse de leurs sensations et mettre en avant ce qui doit être subordonné. On ne lit point une page d’eux où n’éclate entre les lignes cette bonne opinion qu’ils ont d’eux-mêmes ; ils cèdent infailliblement à cette complaisance qui les fait penser "Ah ! que nous sommes donc artistes ! Ah ! que les autres écrivains sont épais !" (1921).

Journal I 1887-1925 (André Gide, Gallimard, bibliothèque de la Pléiade n° 54, 1996, édition établie, présentée et annotée par Eric Marty ; 1756 p., 74,70 €).

Extrait des Notules dominicales de culture domestique, dimanche 21 août 2011 http://pdidion.free.fr

© Philippe Didion _ 21 août 2011

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