Œuvres ouvertes

A chaque livre sa place au soleil, par Antoine Diamant-Berger

suite de la discussion à partir du texte de Laurent Margantin, "Auteurs et éditeurs dans l’impasse"

La course vers la lumière dans la jungle du papier

Le rôle historique d’un éditeur, c’est de faire des paris financiers
entre les coûts relatifs à l’édition d’un livre, et le produit de ses
ventes aux distributeurs. Il donne une avance aux auteurs, paie les
coûts de correction, de mise en page, de publicité (y compris la
couverture), d’impression, de distribution aux détaillants, de retours
etc. Pour chaque ouvrage mis sur le marché, les coûts fixes sont très
importants, et doivent être amortis sur le nombre de livre vendus.
S’il est courant qu’un livre soit un "échec" au sens où la marge
rapportée n’est pas suffisante, c’est en la compensant par les ventes
d’autres livres "best-sellers" que l’équilibre financier est atteint.
Dans ces conditions, il est "compréhensible" que certains éditeurs
délaissent une démarche orientée sur la qualité, au profit d’une
politique plus "commerciale". Si en temps de bons résultats il semble
possible d’ouvrir le catalogue à des titres ou des genres un peu plus
risqués, en temps de vache maigre, il leur est logique de se
recentrer sur les filons les plus rentables. Exit alors la création,
il vaut mieux suivre les recettes qui marchent (les siennes ou celles
d’un autre éditeur). Dans certains cas, il peut s’agir de s’adresser à
un public "oublié", considéré comme non consommateur (voire
l’explosion de la littérature ados après Harry-Potter par exemple),
dans d’autre cas, c’est tout simplement jouer sur la médiocrité
(Loana, où es tu ?).

Un effet amplificateur est que la place sur les présentoirs du
revendeur (libraire ou grand distributeur) est limitée, les nouveautés
d’une quinzaine étant remplacées par celles de la quinzaine suivante,
ne laissant pas forcément à un ouvrage de qualité le temps de
s’imposer, de s’inscrire dans la durée. Un auteur ne se faisant
connaître qu’à son cinquième livre ne pourra vraisemblablement pas
profiter de cette bonne impression pour faire connaitre ses livres
précédents (indisponibles en rayon), qui pourraient servir aux
lecteurs de point d’évaluation supplémentaire.

A partir de là, le lecteur n’a comme "boussole" que la taille de la
pile de livre, le bandeau rouge "façon prix littéraire", et peut-être
l’avis du libraire. Pour peu que ce dernier ne soit pas intéressé par
le genre voulu, au final, le client n’aura que la "pression marketing"
de l’éditeur pour prendre sa décision.

Du soleil pour tous

Plusieurs piliers de cette construction s’effondrent lorsqu’on prend
en compte le livre numérique :

D’une part les coûts fixes sont grandement réduits (plus d’impression,
de stockage et de retours, réduction drastique des frais de
distribution...). Du côté des éditeurs, cela devrait leur permettre de
baisser sensiblement les prix, ou de diversifier les oeuvres publiées.
Du côté des auteurs, cela baisse suffisamment la barrière d’entrée
pour qu’ils envisagent d’auto-publier leurs oeuvres.

D’autre part, conserver un livre numérique "en rayon" a un coût
quasiment nul, quand aux problèmes liés aux stocks, ils disparaissent
complètement. Dans ces conditions, on peut considérer les étagères des
librairies électroniques comme infinies, aussi bien dans le nombre de
références que dans la durée. Dès lors, les barrières d’entrées dans
les espaces de ventes virtuels peuvent s’ouvrir.

En combinant ces deux effets, une librairie virtuelle peut proposer un
catalogue d’oeuvres bien plus divers qu’avec le livre papier et en
augmentation constante. Autre avantage de la librairie virtuelle : si
l’on n’aime pas le catalogue de l’une, on peut sans soucis ni
contraintes (sous réserve de compatibilités DRMs et géo-restrictions)
aller consulter celui d’une autre. A partir de là, il est évident que
les livres (même d’un genre mineur ou délaissé par les éditeurs ou le
grand public) trouveront plus d’espace de vente dans le numérique que
s’ils restent cantonnés au papier. Pour peu qu’il soit publié en
format numérique, on peut donc considérer que chaque livre a sa petite
place au soleil.

Par contre, avec tant de choix, comment le lecteur pourra-t-il s’y
retrouver ? C’est une autre question... Et un autre billet.

Antoine Diamant-Berger :

Lecteur. Numérique, certes. Anglophone, aussi. Engagé, un peu.
Curieux, absolument. Geek, certainement... mais lecteur, surtout.
Antoine Diamant-Berger est complexé par ses gouts de lectures et un geek engagé
pour les droits, ceux des lecteurs comme ceux des auteurs. Interpellé
par l’essor du livre numérique outre-atlantique, il est à cheval entre
l’enthousiasme américain pour la facilité de publication, de
transmission et la technologie, et une réserve bien française quand
aux courants de "merchandising" venu de l’ouest.

© Antoine Diamant-Berger _ 7 septembre 2011

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)