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Oeuvres Ouvertes : Première souffrance

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Première souffrance

écrit entre février et avril 1922

Un trapéziste – l’art de ces acrobates, pratiqué tout en haut des coupoles des scènes de spectacle, est, comme on le sait, l’un des plus difficiles parmi ceux qui sont accessibles aux hommes –, un trapéziste, que motivait d’abord la volonté de se perfectionner, puis plus tard l’habitude devenue tyrannique, avait organisé sa vie de telle façon qu’il restait jour et nuit sur son trapèze aussi longtemps qu’il travaillait dans le même établissement. Des domestiques qui se relayaient satisfaisaient ses besoins qui n’étaient guère nombreux ; ils étaient postés en bas et tout ce qui était nécessaire était monté et descendu dans des récipients fabriqués à cet effet. Ce mode de vie ne posait aucun problème autour de lui ; ce qui était juste un peu gênant pendant les autres numéros, c’était qu’il restait en haut, ce qu’on ne pouvait dissimuler, et qu’il attirait de temps en temps l’attention du public, quand bien même il restait le plus souvent tranquille. La direction ne lui en tenait cependant pas rigueur, car il était un artiste exceptionnel, irremplaçable. On se rendait bien compte qu’il ne vivait pas ainsi par malice, et qu’en vérité c’était seulement grâce à un entraînement permanent qu’il pouvait continuer à maîtriser parfaitement son art.
En haut, la vie était saine, et quand, pendant les mois plus chauds de l’année, on ouvrait les fenêtres latérales sur toute la surface de la coupole, et qu’avec l’air frais le soleil pénétrait avec vigueur dans la salle encore tout juste éclairée, on s’y trouvait même bien. Certes, ses rapports avec les autres étaient limités, il arrivait parfois qu’un collègue gymnaste grimpe jusqu’à lui sur l’échelle de corde et qu’ils bavardent assis tous les deux sur le trapèze, appuyés contre la corde chacun de leur côté, ou bien des ouvriers réparaient le toit et échangeaient quelques mots avec lui à travers une fenêtre ouverte, ou encore le pompier vérifiait l’éclairage de secours sur la galerie supérieure et lui criait quelque chose empreint de respect, mais difficilement compréhensible. A part cela tout était silencieux autour de lui ; parfois, l’après-midi, un employé égaré dans le théâtre désert levait les yeux, pensif, vers cette hauteur qui échappait presque au regard où le trapéziste, qui ne pouvait savoir qu’on l’observait, pratiquait son art ou se reposait.
C’est ainsi que le trapéziste aurait pu vivre paisiblement s’il n’y avait eu tous les inévitables voyages d’un lieu à un autre, voyages qui lui étaient pénibles. L’imprésario, il est vrai, faisait tout pour qu’on épargne au trapéziste toute prolongation inutile de ce qui le faisait souffrir : pour les parcours en ville, on utilisait des voitures de course dans lesquelles, si possible de nuit ou dans les premières heures de la journée, on fonçait à travers les rues désertes, même si c’était encore trop lentement pour le trapéziste ; dans le train, on réservait tout un compartiment dans lequel il passait tout le voyage dans le filet à bagages, piteuse situation certes, mais qui convenait à peu près à sa façon de vivre habituelle ; dans la prochaine ville où avait lieu le spectacle, le trapèze était à sa place longtemps avant l’arrivée du trapéziste, les portes qui conduisaient à la salle du théâtre étaient grandes ouvertes, tous les couloirs étaient libres – mais le moment le plus beau dans la vie de l’imprésario, c’était quand le trapéziste posait son pied sur l’échelle de corde et qu’enfin, en un rien de temps, il était là-haut, de nouveau suspendu à son trapèze.
L’imprésario pouvait bien avoir organisé de nombreux voyages avec succès : chaque nouveau déplacement était une souffrance pour lui, car les voyages, le reste mis à part, avaient à chaque fois un effet destructeur sur les nerfs du trapéziste.
Ils étaient ainsi une nouvelle fois en route ensemble, le trapéziste allongé dans le filet à bagages, l’imprésario en face de lui appuyé contre un coin de la fenêtre, en train de lire. L’imprésario était toujours à sa disposition. En se mordant les lèvres, le trapéziste dit qu’il lui fallait avoir en permanence, pour sa gymnastique, deux trapèzes au lieu d’un seul, deux côte-à-côte, et l’imprésario fut tout de suite d’accord. Mais le trapéziste, comme s’il avait voulu montrer que le consentement de l’imprésario était aussi insignifiant que l’aurait été son désaccord, dit qu’il ne s’entraînerait plus jamais et sous aucune condition sur un seul trapèze. Il sembla frémir à l’idée que cela pourrait bien arriver un jour. L’imprésario, hésitant et attentif, expliqua à nouveau qu’il était totalement d’accord, convaincu que deux trapèzes étaient mieux qu’un seul, ajoutant que cette nouvelle installation était avantageuse, car elle rendait le numéro plus riche en variations. C’est alors que le trapéziste se mit à pleurer. Sous le choc, l’imprésario bondit et demanda ce qui était arrivé, et comme il ne reçut pas de réponse, il monta sur la banquette, le caressa en mettant son visage contre le sien, si bien qu’il fut lui aussi inondé par les larmes du trapéziste. Mais c’est seulement après toute une série de questions et des mots gentils que le trapéziste finit par dire en sanglotant : « Cette seule barre dans la main – Comment puis-je donc vivre ! ». Il était désormais plus facile de consoler le trapéziste ; il promit d’envoyer, depuis la prochaine gare, un télégramme au sujet du deuxième trapèze aux organisateurs du prochain spectacle ; il se fit à lui-même des reproches d’avoir laissé le trapéziste travailler sur un seul trapèze, le remercia et le félicita à plusieurs reprises de lui avoir signalé enfin cette faute. L’imprésario réussit de cette manière à calmer peu à peu le trapéziste, et il put revenir à sa place. Mais lui, il n’était pas calmé, et, très inquiet, il regardait le trapéziste en cachette par-dessus son livre. Si de telles pensées commençaient à le torturer, pouvaient-elles cesser totalement ? Ne devaient-elles pas continuer à se développer ? N’allaient-elles pas menacer son existence ? Et sur le lisse front d’enfant du trapéziste qui semblait plongé dans un sommeil paisible où les pleurs avaient cessé, l’imprésario crut vraiment voir se dessiner les premières rides.


© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 14 octobre 2016

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