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Oeuvres Ouvertes : Où est notre authenticité ? par Isabelle Pariente-Butterlin

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Où est notre authenticité ? par Isabelle Pariente-Butterlin

vases communicants d’octobre

Isabelle Pariente-Butterlin a publié Carnets lointains et Manuel anti-onirique aux éditions Publie.net. On peut la lire également sur son blog intitulé Aux bords des mondes, où elle réussit quotidiennement à concilier rigueur de pensée et écriture littéraire.

Comme, dans le cadre de ces Vases communicants, je lui avais proposé un texte sur la question de la représentation et du langage (le dicible et l’indicible) chez Novalis, Isabelle a souhaité me répondre avec une interrogation sur une problématique voisine - qu’elle en soit vivement remerciée.

 

Isabelle Pariente-Butterlin | Où est notre authenticité ?


Le monde est saturé de langage. Le monde est saturé de mensonges. Les deux propositions vont de pair. Car la possibilité du langage est la possibilité du mensonge. Si notre monde est saturé de langage, il va de soi qu’il est aussi saturé de mensonges. C’est à la fois la force et la faiblesse de nos langues vernaculaires, tout à la fois leur force et leur faiblesse, comme celles de notre rapport au monde. Le langage dit. Il dit le monde. Le monde est là. Silencieux. Mais sans le langage, nous n’aurions pas la possibilité de n’être pas englués en lui.

J’éprouve depuis longtemps une fascination pour ce langage, qui nous décolle des choses en nous permettant de les viser, qui nous plonge en elles au moment où il nous en décolle. Car nous les visons, dans une tension de notre esprit, tension non démentie, qu’on appelle intention. L’intention, certes, agrippe le monde, se coltine avec lui, l’attrape par le paletot, le retient, sans quoi il faudrait craindre une disjonction entre notre esprit et le monde. Mais, dans le même temps, les mots n’adhèrent pas aux choses. Ils nous permettent de dire autre chose.
Autre chose que ce qui est. Autre chose que ce que nous pensons. Autre chose que ce dont nous sommes convaincus. Et l’authenticité du propos est en question. Quand sommes-nous authentiques ? Je ne sais plus quand nous sommes authentiques … Il suffit de s’entendre énoncer, dans le déroulement d’une journée, ce que les autres attendent de nous, ce qu’ils attendent que nous énoncions, qui est contenu dans leurs questions béantes. Et qui pourrait prétendre n’avoir jamais simplement dit ce que les autres attendaient de lui entendre dire ? L’intention est bonne, certes, mais elle nous perd à nous-mêmes, nous éloigne de nous. Insensiblement.

On a même soutenu qu’un critère juste de la valeur de nos actions était que nous soyons en mesure de les justifier. Dire ce que l’on a fait, pourquoi on l’a fait, pour quelles raisons on l’a fait, pour quel motif, au regard de quels critères intervenant dans la discussion avec un autre, n’importe quel autre, ici, de quel autre il s’agit, cela n’importe pas : ce serait donc là un bon critère pour savoir si nous agissons justement. On agirait justement si, de son action, on était en mesure de se justifier. L’inquisition est là. Dans la personne de l’autre. Qui peut me demander de me justifier de ce que je pense, de ce que je sens, de ce que j’ai soupesé, en moi, dans mon inquiétude propre ?

Voilà. J’ai agi ainsi mais cela ne suffit pas. Là aussi je devrais rajouter des strates et des strates de langage, qu’on appellera justifications, raisons d’agir, qu’on acceptera de discuter. Pourquoi je suis intervenu (ou pas) dans le monde, mais après tout c’est moi qui suis intervenu. Moi et personne d’autre. J’étais là. J’ai fait comme j’ai pu. Je l’ai retenu. Pas assez. J’ai fait ce que j’ai pu. Je ne savais pas quoi faire. Et à présent, me voilà démuni face à mes juges. Si ces raisons d’agir, je ne les connais, si je n’ai pas les cartes en mains au moment où j’ai agi, ai-je eu tort d’agir comme je l’ai fait ? Faut-il ici aussi mettre du langage ?

Jon Elster en convient : il serait cynique de prétendre qu’on doit être capable de se justifier au regard des autres. En revanche, il paraît raisonnable de penser qu’une personne doit être capable de vivre avec les décisions qu’elle a prises, que c’est cela qui l’assure de leur valeur, et qu’au fond, elle doit être capable de la justifier à ses propres yeux
. Il reste donc tout de même cette fine strate de langage entre soi et soi, même si Elster a éliminé la plupart de nos tentatives désespérées de convaincre les autres, il reste tout de même cette fine couche de langage, comme un vernis de ce moi que nous devons vernisser, au moins pour soi.

Moi âpre, brut, brutal, qu’il faut vernisser, au moins pour soi, je ne parle pas des conventions sociales, mais simplement, dans le rapport qu’on entretient à soi, qu’il faut être capable de dire, de se dire à soi, dans le silence des nuits, et le désespoir du quotidien.

Stendhal, sur ce point, a excellé, on le sait, et les méandres de son autobiographie nous entraîne dans les constructions complexes de cette authenticité problématique : « Je pense, écrit Elster, que Valéry a fait au moins une faute logique quand il a attribué à Stendhal le désir d’impressionner par sa sincérité : ‘j’y crois distinguer un certain calcul, une spéculation sur le lecteur futur, une intention sensible de séduire par le négligé et l’impromptu apparent. C’est vrai, Stendhal, dans son autobiographie, a le lecteur en tête ; il se peut très bien aussi qu’il ait anticipé la possibilité que le lecteur soit séduit par sa franchise, et qu’il s’en soit réjoui. Mais cela n’implique pas qu’il ait écrit dans le but de séduire le lecteur par sa franchise. Il faut faire une distinction entre les conséquences d’un acte pour lesquelles précisément il est accompli, et les conséquences que nous pouvons lui prévoir et qui en constitueront les bénéfices secondaires. Si nous demandons à un artiste ce qu’il fait, il répondra « qu’il essaie de faire bien et non pas qu’il essaie d’impressionner le public, bien qu’il puisse savoir que le public sera impressionné s’il y parvient ».

Où est notre authenticité ? On peut la chercher, bien sûr, dans le geste, dans la réaction immédiate aux situations du monde, dans le geste que nous accomplissons, dans l’élan du monde qui nous emporte, et bien sûr, au delà du geste, dans l’action que nous assumons, la décision qui entraîne un élan dont nous ne pouvons pas nous abstenir. Mais elle peut tout aussi bien être dans le portrait affiné, que nous donnons de nous. L’authenticité sans doute peut être silencieuse. Mais elle peut être aussi enveloppée de langage.

© Isabelle Pariente-Butterlin _ 7 octobre 2011

Messages

  • un texte qui se mérite, qui doit être relu plusieurs fois, en particulier le deuxième paragraphe "une fascination pour ce langage qui nous décolle..." "les mots n’adhèrent pas aux choses" "ils nous permettent de dire autre chose"... Je suis dans la lecture des textes de Lagarce, de cette parole qui, plus elle dit, plus elle se reprend pour être précise, dit de moins en moins. L’un des personnages de "Derniers remords avant l’oubli" dit après un long monologue : "Je n’ai rien à dire. C’est ce que je souhaite vous faire entendre."
    Quant à l’authenticité... je viendrai vous relire, mais votre démarche, elle, est authentique, nul doute là-dessus. Merci.

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