Œuvres ouvertes

La gauche nuageuse et la question du réel

repenser à 2007...

Je relis le livre d’Alain Badiou paru tout de suite après les dernières élections présidentielles en 2007, De quoi Sarkozy est-il le nom ? On sait que ce petit livre a eu énormément de succès, et qu’il a fait connaître son auteur au-delà du petit cercle des spécialistes de philosophie. Il a fait de Badiou l’intellectuel-opposant principal à Sarkozy et au sarkozysme.

A le relire, ce qui m’intéresse le plus ne concerne cependant pas l’actuel président de la République dont une majorité de Français souhaitent le départ en 2012. Ce qui m’intéresse en vérité, c’est ce que Badiou dit de cette élection, de ce qu’elle a révélé sur la gauche et qui semble devoir se répéter. En fait, le premier chapitre aurait très bien pu s’intituler « De quoi Royal est-il le nom ? », car Badiou n’est pas tendre avec la candidate socialiste de 2007, qualifiée de « nuageuse bourgeoise ».

« Pour les deux camps électoraux, en vérité, le monde n’existe pas », écrit Badiou. « Sur des questions comme la Palestine, l’Iran, l’Afghanistan (où des troupes françaises sont engagées), le Liban (où il en va de même), l’Afrique, où nos gesticulations militaires fourmillent, il y a consensus total, et du reste, nul n’envisage d’ouvrir sur ces questions de guerre ou de paix la moindre discussion publique ». On se souvient qu’en 2007, la discussion médiatique tournait autour de la sécurité, suite au soulèvement des banlieues. Tout était axé, dit Badiou, sur la « peur primitive » générée et exploitée par les médias et les politiques de droite. A cette peur répondait une « peur seconde ou d’opposition », ainsi décrite par le philosophe :

« Trop déchargée de réel, ou en partage avec celui de son supposé adversaire, la peur seconde, la peur socialiste, ne peut se fixer que sur le vague, sur l’incertain, sur l’ondoiement des proses sans arrimage dans le monde ».

Je retiens cette expression qui me semble plus que jamais pertinente : « L’ondoiement des proses sans arrimage dans le monde », soit un certain régime de la parole coupée du réel dans sa totalité (hors du seul contexte national, et hors d’une vision étriquée des rapports commerciaux et géopolitiques).

Aujourd’hui, de quoi devraient-ils avoir peur, les opposants à Sarkozy, pour voter socialiste ? On leur dit : de la dette, de la crise, de l’absence d’avenir pour la jeunesse, donc de la dette, et encore de la dette. Est-ce que le monde existe à présent, dans la complexité de ses tensions et de ses problèmes, pour le parti d’opposition ? J’entendais hier, lors d’un meeting, parler d’un partenariat avec l’Afrique, une seule fois pendant toute la campagne des primaires, le nom : Afrique. Je n’ai rien entendu sur l’Afghanistan (Badiou mentionnait déjà cette absence en 2007, avant la perte de tant de vies humaines, notamment celles de soldats envoyés là-bas), rien sur la Syrie.

Je vois et j’entends un candidat au discours très nébuleux et déjà présidentiel (à la mode Ubu, sortez-moi un crochet à dettes !) faire campagne depuis des mois soutenu par un hebdomadaire « social-démocrate » qui a déjà trompé les militants socialistes avec la « nuageuse bourgeoise » au sujet de laquelle Badiou écrivait qu’elle symbolisait « l’ondoiement des proses sans arrimage dans le monde », ajoutant : « C’est ça, Ségolène Royal. Elle est la disposition fantasmatique où s’articule le manque de tout réel, elle est la peur seconde comme exaltation vide. Elle est le néant comme pôle subjectif des peurs qu’organise le rite électoral ».

Nous voici tous à nouveau plus ou moins pris par ce rite (impossible d’y échapper), avec un homme présenté comme providentiel par l’oligarchie des journaux dits de gauche, dont la plupart limitent leur rapport au réel à quelques peurs primitives ou secondes (la délinquance, la dette, la crise, etc.) : quelques mots bien choisis qui tournent en boucle suffisent pour motiver les électeurs, ce sont les mêmes qui font cela depuis trente ans au moins.

« Proposons un théorème, dit Badiou : toute chaîne de peurs conduit au néant, dont le vote est l’opération ». Le PS semble vouloir jouer à nouveau avec la chaîne des peurs primitives ou secondes, dans un rapport de consanguinité avec le pouvoir en place. Celui-ci a déjà choisi son candidat pour jouer avec lui, le « tocard du coin », celui qui, espère-t-on, va l’emporter cette fois. Mais le tocard comme la tocarde perde en général, puisque les électeurs sont plus nombreux à être poussés par la peur primitive (je suis ici les analyses de Badiou jusqu’au bout) . « Le tocard, ou plutôt la tocarde, a perdu, comme elle le méritait », tocard dont la seule arme est « l’ondoiement des proses sans arrimage dans le monde », « aux convictions suspectes et vagues ».

Mais nous n’en sommes pas encore à cette défaite annoncée par Badiou. Peut-être celle qui a eu un mot pour l’Afrique dans un meeting et qui se souvient parfois du réel a-t-elle encore une chance, dimanche.

© Laurent Margantin _ 14 octobre 2011

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