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Oeuvres Ouvertes : Va-t-en, va-t-en c'est mieux pour tout le monde, de Christophe Grossi

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Va-t-en, va-t-en c’est mieux pour tout le monde, de Christophe Grossi

par Hervé Jeanney

Au commencement il y a S. S comme Start, S., une femme. Au final il y aura F. F. comme Finish, F., une autre femme. De l’une à l’autre, un parcours étrange, le road movie d’un voyageur sans autres bagages qu’une besace, un sac griffé d’une marque de vêtements et des livres.
Comme un personnage de Wim Wenders, Rudigler Vögler sans son Alice dans les villes, Christophe Grossi avance à coup de bagnoles louées, de trains et de morceaux éclectiques (dont il donne la liste en fin d’ouvrage, douce prolongation de notre errance partagée au bout des doigts grâce à la magie des liens). SF encore, comme Science Fiction du présent.

Sensible, hypersensible, l’auteur (le héros, Christophe, le « Je », ces identités ne font qu’une) écrit son récit initiatique, de presque adolescent à homme, sans le vouloir, sans en faire des tonnes, sans en faire le sujet de son livre. Mais sans le refuser.

Représentant libraire, vagabond placier, itinérant de la littérature, Christophe Grossi relate ses rencontres, brèves le plus souvent, avec les libraires, une espèce aux diverses coutumes. Ces gens n’ont pas tous les mêmes horaires, ne partagent pas tous la même éthique, ne se plient pas tous aux mêmes contraintes. Ils passent. Comme les lieux, accrochés aux titres des chapitres, villes moyennes, villes importantes, Lyon, Troyes, Caen, Montauban, Toulouse, Besançon, Paris, tant d’autres encore. Chapitres intitulés « Dérive intempestive » ou « Virée ». Belles rencontres, rencontres pourries, rendez-vous ratés, de tout.

De temps à autres, en compagnie d’amis chers, Christophe accroche un bout de famille, d’apaisement, et le dis comme dans un soupir de relâchement. « Je rencontre mon ami dramaturge et sa petite famille – moment agréable, un peu rapide ». Puis il repart, le corps et le cœur lourds des chambres inconfortables et des SMS échangés avec F., la route appelle la mue, le voyage l’en détourne. L’en préserve.

Une caméra le suit tout le temps. Il mange, rit, se déplace, change de chanson comme s’il était filmé en permanence, comme si sa vie faite ici de transitions lui échappait, et qu’il voulait en garder des bribes, au moins des bribes, fussent-elles superficielles. « Petit à petit j’entre dans la peau d’un personnage de Jacques Tati dans un film d’Emir Kusturica. Pourquoi refuser ? ». De sorte que l’on regarde à la fois au travers de ses yeux, et par le regard d’un narrateur jamais cité, jamais présent. Un sentiment difficile à décrire que Peter Handke, auquel j’ai pensé souvent en lisant Va-t-en va-t’en, laisse aussi percer dans ses récits. Mais Christophe ne joue pas sa vie, il la voit, il l’observe, fataliste, fatigué, puis vaillant. Du rock, coco, et on repart. Telle ville ne lui plaît pas ? Bah, on s’arrangera pour l’éviter. « Je reviendrai, sans doutes, sans catalogues sous le bras, sans rendez-vous, sans commerce. Et là je verrai bien ».

Comme le suggèrent les nombreuses photos qui émaillent le récit, le film glisse souvent vers une forme plus hachée, une longue rafale photographique. Le temps vécu n’est jamais linéaire, et Va-t’en va-t’en n’est pas une suite d’instantanés mais un récit d’une unité chronologique qui tient fermement l’ensemble.

Au contraire d’un vendeur d’aspirateur qui ne fait pas souvent le ménage, Christophe lit, beaucoup, toujours. Il pense aux auteurs, et pense à écrire. « Ce que j’écris ne parvient pas à pénétrer ce que je vis et tout ce qui passe de l’un à l’autre ne peut être formulé mais simplement échangé entre vivants. Je pose le carnet car je sais que je dois laisser le temps faire son travail, sédimenter, nourrir ou recouvrir ce qui doit l’être ».

C’est ainsi que l’année 2005 se conclut, dans la vie d’un homme qui tourna autour d’un Château au surnom usurpé, qui tourna autour de la France en s’efforçant, tous sens ouverts, de faire son métier de libraire et, clandestinement de lui-même, celui d’écrivain, puis qui retourna « à la case précaire » en disant à F. Va-t’en va-t’en c’est mieux pour tout le monde.

Va-t-en, va-t-en c’est mieux pour tout le monde, de Christophe Grossi, éditions Publie.net,146 pages

© Hervé Jeanney _ 1er novembre 2011

Messages

  • Va-t’en va-t’en c’est mieux pour tout le monde – Christophe Grossi

    « Va-t’en va-t’en, c’est mieux pour tout le monde », paru en août 2011 chez publie.net, est le premier livre - numérique par surcroît - de Christophe Grossi ; son titre percutant est de bien mauvaise augure ; à priori, il semblerait induire des situations plutôt pénibles, et ses titres de chapitres, « Dérives » en alternance avec « Virées » ne sont-ils pas perturbants eux aussi ? Mais avant d’en juger, attendons le déroulement de ce road-movie bien écrit, en quinze chapitres, illustré de musiques appropriées (Alain Bashung, Noir Désir, Stéphane Eicher, Serge Reggiani…et bien d’autres), de photos dépouillées et parsemé de clins d’œil littéraires, qui se lit comme un roman.

    Première impression : Le texte est extrêmement vivant. L’on est happé par les questions qui nous assaillent, il y a de l’émotion et du suspense…Que va faire le narrateur dans cette galère ? se demande t-on… L’auteur parle à la première personne, instaurant d’emblée une relation privilégiée entre lui et le lecteur qui recueille ses confidences… ; en l’année 2005, il a parcouru la France représentant une édition de théâtre, « Les solitaires intempestifs », auprès des libraires, et raconte son histoire en toute confiance.

    A Besançon, la maison, siège social des éditions, appelée « château » non sans prétention, est délabrée, « elle se laisse visiter par les vents qui tourbillonnent » ; le narrateur a peur, le cœur serré, il part avec sa besace, un grand sac plastique et des livres… : « Me voici devenu représentant, VRP, commercial pour l’éditeur au ciel bleu et aux nuages blancs : je m’en vais vendre du ciel de ville en ville, de librairie en librairie, du ciel et des mots : le théâtre de la vie – son décor et tout ce qu’il faut pour l’habiter - ».

    Sur la route, le temps passe vite - sauf quand il se trompe d’itinéraire ! - …, du temps à rêvasser en écoutant la musique à fond ; il pense aussi aux absents, à tous ces morts qui se rappellent à lui... Il traverse des paysages, prévoit la météo, « fume sans trêve et sans répit »…
    Préoccupations sentimentales aussi : S. et F. l’accompagnent, décisions à prendre… : « même les yeux fermés F. ne me quitte plus, elle est partout ».
    Au bord du lac d’Annecy, il évoque le décor d’un tableau romantique allemand (peut-être, « Paysage côtier dans la lumière du soir » ? ) de Caspar David Friedrich : très beau. Il est tenaillé par le désir d’écrire : « Penser aux histoires qui se racontent, celles qu’on se fait, qu’on voudrait écrire, aux mots de dedans qui font mal à ceux du dehors… Ecrire en terrasse dans une ville que je ne fréquente pas d’ordinaire me donne toujours une impression de vacance, de disparition, d’évaporation , de temps suspendu »…
    Christophe a une façon très lyrique de personnifier la nature : « … interroger cet arbre… et lui dire… je te salue, toi qui t’ébroues, qui me fait signe quand le vent se glisse entre les feuilles. Je te regarde et te salue »…
    Avec humour, il « salue les vaches ». Sa valise est lourde « mais elle ne se plaint pas ».
    De la vie toujours : « Les nuages jouent à saute-mouton ».
    Description sensuelle à Quimper :… « l’océan m’arrache des vagues de tendresse, l’écume au bord des lèvres ».
    Encore une belle apparition dans un bar : « La femme qui brosse avec régularité ses longs cheveux… Elle porte en elle la mélancolie de ceux qui ont trop regardé les tableaux de Hopper ».
    Et la beauté des villes de Bruxelles et Lille : « désir de se plonger dans cette lumière que j’aime dans les tableaux des maîtres flamands ».

    Très beau livre émouvant écrit avec passion, au style concis, poétique, imagé et musical où Christophe Grossi laisse aussi une place à la fantaisie, à l’humour, à la drôlerie pour détendre l’atmosphère, et qui se lit agréablement d’une seule traite.

    Yvette Bierry

    Extrait : Le plaisir originel du libraire

    Comme au premier jour le plaisir est intact alors que je ne suis jamais venu ici – sans doute parce que cet endroit me ramène à l’originel. Pousser la porte d’une librairie, saluer ses gens, remettre en place un livre égaré, attendre qu’on vienne vous chercher, découvrir un texte qu’on ne connaissait pas encore, se présenter, écouter le/la libraire, se reconnaître un peu dans leurs gestes et les mots qu’ils utilisent, se mettre à parler aussi, gagner l’échange et la confiance, … ce plaisir-là, ce quelque chose qui se passe une fois encore, je ne sais pourquoi mais il me rassure et me fait dire de manière un peu trop affectée sans doute : voilà ce que nous sommes. Christophe Grossi

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