Œuvres ouvertes

Jean Carrière, si proche

Présentation du premier volume des oeuvres complètes de Jean Carrière

Quatre ans après sa disparition, les éditions Omnibus publient ce premier volume des Œuvres de Jean Carrière. Il rassemble les récits Retour à Uzès, L’Epervier de Maheux, La Caverne des pestiférés, un livre d’entretien, Le Nez dans l’herbe, et Le Prix d’un Goncourt.

On connaît le parcours difficile de Jean Carrière, surtout après l’obtention du Prix Goncourt en 1972 et la mort du père qui le plongea dans une dépression dont il ne sortit jamais réellement, si l’on se réfère à l’importante chronologie réalisée par Serge Velay qui a édité ce volume et préside l’Association des Amis de Jean Carrière.

On y trouve quelques propos essentiels, comme des maximes, notamment cette phrase prononcée à l’âge de seize ans, et qui annonce toutes les tensions qui seront les siennes par la suite : « Je ne veux pas être écrivain. Je veux écrire, ce n’est pas la même chose ». Et aussi, écrit en 1996, le passage de cette lettre de Robert Laffont à celui qui sera malgré tout devenu écrivain, mais n’aura jamais réellement supporté ce statut :

Tu as vingt raisons de te réjouir. Tu t’appelles Jean Carrière. La fierté de ce nom n’est due qu’à toi-même. Sur des milliards d’individus, combien possèdent cette richesse ? Tu fais le métier que tu as choisi, un des plus beaux du monde, et tu peux toujours l’emporter avec toi… Tu es entouré d’amis fidèles… Ouvre tes fenêtres et regarde la vie et les autres. Tu vis confiné dans une atmosphère irrespirable, confiné en toi-même aussi. Lorsque tu auras fait la somme de tes plus et de tes moins, tu apprendras que tu n’as pas tiré le plus mauvais numéro. Enfin, il y a deux façons de vieillir : l’une, en tirant toute son énergie de soi-même et en allant jusqu’à l’usure et au dégoût ; l’autre, en rassemblant la somme de toutes les expériences contradictoires et en compatissant avec les autres comme avec soi-même, pour parvenir à la sérénité.

Si, dans sa chronologie, Serge Velay nous rend présent Jean Carrière avec force, il nous montre la cohérence de l’œuvre dans une préface qui donne tout son sens à cette édition posthume. Il y est notamment évoqué « l’héroïsme littéraire » de l’écrivain, à partir des quelques mots prononcés par Julien Gracq à sa mort : « La vraie littérature ne trouve plus guère de combattant aussi fougueux et aussi complètement engagé en elle ». Velay reprend la conception deleuzienne de la littérature pour éclairer le parcours de Carrière, qu’il qualifie de « ligne de fuite ». « Désireux de s’affranchir de la société et de soi, écrit Velay, il recourt à l’écriture comme à un moyen pour se métamorphoser et approcher « une vie plus que personnelle ». Dans ses Dialogues avec Claire Parnet, Deleuze dit que « la littérature commence lorsque naît en nous une troisième personne qui nous dessaisit de dire Je », et que l’écrivain doit « perdre son visage et gagner une clandestinité ».

Il faut aussi lire la préface de son premier éditeur, Jean-Jacques Pauvert, qui évoque le malentendu dont Carrière fut l’objet à partir du succès de L’Epervier de Maheux, « splendide roman métaphysique » qu’on présenta comme l’œuvre d’un écrivain régionaliste. Pauvert clôt son texte sur une hypothèse troublante : « Et si tout simplement (....) Jean Carrière avait tout à coup pris peur devant l’énormité de la question qu’il posait ? », se ramenant lui-même à cette figure plus confortable de l’écrivain des Cévennes, « courant les fêtes et les télés régionales, s’engageant dans la cuisine politique locale… abandonnant sur les sables, comme un rocher trop lourd pour lui, le problème sur lequel il avait une fois, et bien imprudemment, posé la main ».

Eclairée par ce faisceau de voix amies, voici donc l’œuvre de Jean Carrière qu’il nous reste à découvrir enfin, si proche désormais.

Lire l’hommage de Serge Velay

© Laurent Margantin _ 29 janvier 2010

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