Oeuvres Ouvertes

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Maurice Nadeau | Une littérature en marche

un texte de 1953 qui nous parle aujourd’hui

Paru en 1963, ce panorama du roman français d’après-guerre dressé par Maurice Nadeau est impressionnant : on y trouve tous les auteurs qui ont compté dans les cinquante années qui ont suivi jusqu’à nous, parmi eux Gracq, Yourcenar, Duras, Bataille, Beckett, Genet, et bien sûr Sartre et Camus.

En annexe, quelques essais sur le roman et la littérature, de Barthes, Sartre, Queneau ou Robbe-Grillet, et parmi ceux-ci un texte écrit par Nadeau pour présenter la revue qu’il a fondée dix ans plus tôt, Les Lettres Nouvelles. Je donne ici ce texte en entier, dont la vivacité et l’ampleur de vue me semblent toujours valoir pour notre époque. J’en souligne notamment un passage crucial pour nous, dans la mutation qui nous occupe, où il est question de littérature comme art, c’est-à-dire comme technique : "Cette technique peut revêtir toutes les apparences, procéder de tous les attendus". Qu’une des conditions de la littérature énoncée par Nadeau soit justement cet aspect totalement ignoré par tant de nos contemporains, voilà qui devrait peut-être faire réfléchir...

J’invite également le lecteur à découvrir ou redécouvrir les photos que nous avons prises chez Maurice Nadeau.

 

Maurice Nadeau | Une littérature en marche


La revue Les Lettres Nouvelles veut servir avant tout la littérature. Écrasée sous les idéologies et les partis pris, arme de propagande ou échappatoire, assimilée le plus souvent à un discours pour ne rien dire, la littérature est pourtant autre chose qu’un souci d’esthète, qu’une forme plus ou moins distinguée de distraction, qu’un moyen inavouable pour des fins qui la ruinent. Maintenir la littérature dans sa dignité peut suffire à notre dessein.

Il se fonde sur quelques principes simples :

La littérature est expression. Expression de l’homme qui écrit, cela va sans dire et, au-delà, expression de tous les hommes qui se reconnaissent en lui. Le domaine de l’homme est vaste et particulier. Il comprend aussi bien les formes de la vie idéologique et sociale que les formes individuelles de la sensibilité. Celle-ci peut être monstrueuse ou aberrante, il n’importe. Toute littérature est licite du moment qu’elle s’établit comme moyen privilégié de communication hors de toute censure morale, politique, ou même logique. Elle ne relève que de ses propres critères.

La littérature est création. Produit de l’activité de certains hommes, elle vise, par l’intermédiaire de l’écrit, à commander, influencer, modifier à son tour d’autres hommes. Activité désintéressée et tirant sa valeur de sa liberté même, elle répugne autant à s’établir dans les musées et les académies qu’à fournir des mots d’ordre pour l’action immédiate. C’est par de plus subtils chemins qu’elle se transforme en pensées, en sentiments, en motifs nouveaux de comportements, qu’elle est vie s’incorporant à la vie.

La littérature est art. C’est-à-dire forme d’expression liée à une technique. Cette technique peut revêtir toutes les apparences, procéder de tous les attendus ; elle peut même être invisible ; il n’empêche que son absence est l’absence même de la littérature.

Si, fût-ce pour les meilleures raisons du monde, l’une de ces conditions disparaît ou s’estompe, elle emporte avec elle la littérature, dont il ne reste que les sous-produits. Si, au contraire, elle s’affirme, elle mène par l’art à la vie, qui n’est pas seulement la vie durable des chefs d’œuvre, mais également cet univers de pensées, de sentiments, de sensations, de désirs, où chacun d’entre nous se meut, le plus souvent, aveuglément, avant que la littérature qui, à ce prix, est à la fois conscience et maîtrise, lui en donne la clé.

Il est faux qu’à des époques menacées comme la nôtre la littérature doive perdre de son intérêt ou de son importance puisqu’elle s’établit précisément contre l’obnubilation des consciences et qu’en tous temps, fût-ce clandestinement, elle fait entendre notre voix la plus grave et la plus profonde.

Nous voulons donner à cette voix la possibilité de se faire mieux entendre, en laissant les gloires assises à leur admiration mutuelle, les vedettes et chefs de files à leurs querelles ou leurs parades, en accueillant tous ceux qui ont quelque chose à dire et qui s’efforcent de le dire aussi bien que possible. Il suffit que le moins averti de leur lecteur perçoive l’adéquation de leurs moyens à la fin qu’ils se sont donnée, autrement dit : leur probité.

Il n’existe pas d’autre critère, en France, à l’heure actuelle, pour défendre et illustrer une littérature qui ne saurait être, passée, présente ou à venir, qu’une littérature en marche.

Première mise en ligne le 2 décembre 2011

© Maurice Nadeau _ 6 octobre 2015

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