Oeuvres Ouvertes

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A Vienne avec Werner Kofler

un des plus grands prosateurs de langue allemande

8 décembre 2011 - J’apprends avec beaucoup de tristesse par la presse autrichienne la disparition de Werner Kofler que j’avais rencontré à Vienne l’an dernier. Je le savais - à travers son traducteur Bernard Banoun - très malade.

Je mets en ligne un article sur cette rencontre paru il y a quelques semaines dans la Quinzaine littéraire (les éditions Absalon lui avaient transmis cet article qui, m’a-t-on rapporté, lui a fait plaisir).

On peut lire ici même plusieurs textes de Werner Kofler, à télécharger Les Urbanz, également trois textes extraits de différentes oeuvres, tous traduits par Bernard Banoun qu’il faut saluer et auquel je pense avec amitié ce soir, notamment parce qu’il m’a permis de rencontrer Kofler que je souhaitais revoir un autre jour à Vienne.

 

Laurent Margantin | A Vienne avec Werner Kofler



J’ai rencontré Werner Kofler après avoir suivi une espèce de jeu de pistes. Il était en vérité comme l’un de ses personnages, caché dans l’un de ses livres, toujours fuyant. On m’a guidé jusqu’à lui à travers une série de « contacts » (comme dans les romans policiers qu’affectionne l’auteur autrichien), d’abord son traducteur, puis une amie de Kofler (qui lui a transmis un mail, car il n’a pas d’ordinateur). Suite à cela, l’amie obtient son autorisation de me communiquer et son adresse postale et son numéro de téléphone privé… Ce n’est que le début de mon enquête pour arriver jusqu’à l’auteur de Derrière mon bureau, car, une fois à Vienne, il me faudra attendre plusieurs jours d’essais infructueux avant de pouvoir entrer en contact avec lui et convenir d’un rendez-vous.

Par la poste, j’envoie à Kofler les articles que j’ai rédigés pour la Quinzaine sur ses trois premiers livres publiés en français chez un courageux éditeur nancéen. En voici d’ailleurs un quatrième, suite du « Triptyque alpestre » (publié en allemand à la fin des années 90), Hôtel Clair de Crime, toujours traduit par Bernard Banoun, dont il faut saluer l’engagement, récompensé par le prix de traduction Gérard de Nerval. C’est ce dernier livre que j’ai avec moi lors de mon voyage à Vienne.

Werner Kofler est l’auteur d’une œuvre considérable, récompensée par plusieurs prix prestigieux en Autriche (le prix Arno-Schmidt par exemple). On le présente systématiquement comme le successeur de Thomas Bernhard. Comme lui, il s’attaque à une Autriche pleinement engagée dans le nazisme, mais qui, après la Seconde guerre mondiale, se présenta comme un pays victime de Hitler, d’où un silence pesant qui s’éternisa sur la responsabilité autrichienne dans les crimes commis par de nombreux dignitaires nazis qui n’étaient pas tous allemands, loin de là. Comme Bernhard, Kofler remue le stylo dans la plaie, et fait plonger le lecteur dans cet inconscient collectif. Mais, écrit le germaniste Wendelin Schmidt-Dengler (en postface de ce dernier volume), Kofler « est resté jusqu’ici ce grand inconnu que la critique n’a pas su percevoir de manière adéquate », au point qu’il m’a été impossible de trouver ses livres dans les librairies viennoises…

C’est dans un café du centre de Vienne que je retrouve Kofler un après-midi pluvieux. On m’avait dit qu’il était capable, lors d’une telle rencontre, de se taire une demi-heure, et je suis donc surpris, après coup, que le contact ait été si aisé avec lui. Durant cet échange, il est justement question de Bernhard : « Son écriture est monotone, c’est toujours la même chose », dit-il, agacé d’être présenté comme son héritier, alors qu’il suffit de lire une seule page de Kofler pour se rendre compte qu’il n’y a rien de commun entre les soliloques obsessionnels des personnages de Bernhard et sa propre écriture polyphonique où la figure du narrateur est totalement abolie, ou plutôt démolie par le processus d’écriture lui-même. Est-ce la raison pour laquelle son œuvre est dispersée chez plusieurs éditeurs. « Des éditeurs, j’en ai beaucoup ! », plaisante Kofler, conscient d’en avoir épuisé quelques-uns par ses récits qui n’en sont pas vraiment, à contre-courant de tout ce qui s’écrit et se publie en Allemagne ou en Autriche.

Comment avoir un quelconque succès littéraire avec des récits sans intrigue réelle, sans personnages clairement identifiables ni même narrateur, tel Hôtel Clair de Crime, la deuxième des trois proses qui donne son titre au livre ? Kofler part d’un fait divers qui s’est réellement produit à Klagenfurt : un écrivain viennois avait poignardé le portier de nuit d’un hôtel, l’hôtel Mondschein (« Clair de lune »), qui devient l’hôtel Mordschein (« Clair de crime »), par l’effet d’un glissement de consonnes (du n au r) à travers lequel est révélée la vraie nature du lieu. Le meurtrier était, selon les médias, sous l’emprise de psychotropes et d’alcool. Au début du récit, il parle à la première personne, interné dans un hôpital psychiatrique où on le « soigne ». De ce traitement naît un récit halluciné où toutes sortes de visions sont évoquées par la voix du meurtrier, frappé d’amnésie quant au crime lui-même, puis par d’autres voix, dont celle du narrateur, mis sans cesse à distance, personnage de fiction à part entière. C’est que, pour tout le monde, « le déroulement du crime et son motif demeurent obscurs », et Kofler travaille avant tout à rendre le vertige dans lequel se trouvent tous les protagonistes, dont fait partie le narrateur, emporté, troublé par les différentes hypothèses évoquées par les journaux. Hôtel Clair de Crime est le récit d’un crime auquel personne n’a assisté et dont tout le monde parle, la parole collective étant rendue frénétique du fait même de cette absence de témoin (ce qui n’est pas sans nous rappeler un événement récent).

Assis en face de moi, Werner Kofler cite – je ne sais plus trop comment nous en sommes arrivés à parler de cinéma – de deux films de Bertrand Tavernier, Coup de torchon et Le Juge et l’assassin. Je sais que le souvenir de certains films joue un rôle important dans ses textes, qu’un critique littéraire allemand a qualifiés de « haute école de l’allusion ». Deux films où il est question de crimes, l’un peut-être rêvé dans le premier – scène finale : on voit Philippe Noiret, personnage principal, assis sous un arbre comme s’il avait imaginé toutes les scènes du film –, et les crimes du Juge et l’assassin (Kofler m’en signale en passant la source littéraire, Dürrenmatt), où celui qui enquête et traque le vagabond violeur de jeunes bergers est lui aussi pris de pulsions violentes.

Pas de narration au sens classique du terme chez Kofler, mais un montage qui parodie les techniques cinématographiques (« Mais tiens donc, changement de plan : appartement, intérieur, petit matin » ; « la caméra légère pivote »). Il est aussi question d’un appareil que l’on met en marche (mais qui ? le narrateur ayant disparu pour laisser la place à des voix multiples), appareil est au cœur des récits de Kofler, qui multiplie les perspectives et les allusions. Du cœur de l’amnésie surgissent en effet des images difficiles à décrypter, des noms que l’appareil de notes réalisé par le traducteur nous permet d’identifier : plusieurs sont ceux de criminels nazis d’origine autrichienne, parmi lesquels Coldewey, caporal-chef SS qui s’improvisa « dentiste » à Buchenwald, un tortionnaire donc. Sous l’effet des drogues et de l’alcool, l’amnésie de l’assassin de l’Hôtel Clair de Crime ne cesse de pointer vers les abîmes de la mémoire autrichienne…

J’ai donc en face de moi, à Vienne, un maître de l’allusion. Peu bavard, certes, mais capable, comme dans ses récits, de distiller quelques informations sur ce qui est au cœur de sa propre écriture : le cinéma et l’art du montage, mais aussi l’œuvre de Beckett, et en particulier Molloy : « J’ai commencé à comprendre en le relisant à partir de la deuxième partie », me dit-il. Il en est de même avec Hôtel Clair de Crime et ses autres récits : il faut les relire, les reprendre pour pouvoir, peu à peu, en dénouer quelques fils noués ensemble de manière très complexe.

Werner Kofler me parle encore d’une prochaine édition critique de ses œuvres, d’un voyage en France (Tours, Paris) dans l’espoir sans doute, comme Bernhard jadis, de contourner l’incompréhension du public autrichien. Il m’enverra son nouveau livre, intitulé Zu spät, « trop tard ».

Kofler a une soixantaine d’années et est l’auteur d’une œuvre capitale : il n’est pas trop tard pour la découvrir et la faire connaître d’un public plus large, pour lui apporter aussi la reconnaissance critique qu’elle mérite.

Werner Kofler, Hôtel Clair de Crime, Triptyque alpestre II, traduction de Bernard Banoun, éditions Absalon, 222 pages.

Première mise en ligne le 8 décembre 2011

Photographie de l’auteur

© Laurent Margantin _ 10 décembre 2015

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