Oeuvres Ouvertes

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Werner Kofler, par Christine Lecerf

un très bel article paru dans le Monde daté du 14 décembre

Werner Kofler, écrivain et dramaturge autrichien aux accents imprécateurs

L’écrivain et dramaturge Werner Kofler s’est éteint jeudi 8 décembre, à Vienne, à l’âge de 64 ans. Souvent comparé à Thomas Bernhard, pour sa critique impitoyable de l’Autriche et la musicalité de son style, il était de ces Autrichiens pour qui éthique et esthétique ne font qu’un.

Né en 1947, à Villach, en Carinthie, dans une famille modeste, Kofler a retracé dans l’un de ses premiers livres sa jeunesse provinciale rurale dans l’Autriche d’après-guerre. "Conformément à la vérité, toutes les personnes, tous les lieux et tous les événements de ce livre sont des bobards", a-t-il précisé en exergue dans cette anti-idylle à l’autrichienne intitulée Guggile. Subtil montage de souvenirs vécus, de phrases entendues et de citations lues, ces fragments d’une mémoire individuelle et collective sont aujourd’hui considérés comme l’un des récits majeurs, symptomatiques de ce retour sur soi que Thomas Bernhard a appelé le "complexe de l’origine". Werner Kofler a lui-même défini ses textes comme des " actes de vengeance ".

Cet homme farouche n’était ni un acteur à la Karl Kraus ni un metteur en scène à la Thomas Bernhard. Il vivait embusqué " derrière son bureau ", mais fourbissait ses armes contre les mêmes ennemis que ses aînés : le refoulement du passé, la corruption du langage, le saccage de la nature, le carnaval littéraire et la démesure de l’artiste.

Que ce soit dans sa pièce outrageusement intitulée Tanzcafé Treblinka (Caf’ conc’ Treblinka, paru en février 2010 aux éditions Absalon), dans le second tome de sa trilogie alpine Hotel Mordschein (Hôtel Clair de crime) ou dans son dernier livre, tristement prophétique, Zu spät (Trop tard), Kofler n’aura eu de cesse de poser la question de l’art de la représentation après Auschwitz : "Avec du plâtre, du papier mâché (...), des cadavres réels ? Ou bien simplement rien, de l’air, du vide, de la fumée des cheminées ? "Dynamitant toute intrigue réelle ou tout personnage clairement défini, jouant sans cesse avec les perspectives et multipliant les allusions, Kofler a su conduire ses lecteurs avec toujours plus de sûreté au bord de l’abîme. En "bon paysan de la montagne", il comparait d’ailleurs volontiers l’écriture à une escalade et la littérature à une longue cordée, dont il n’était pas le premier. Kleist, Büchner, Kafka, Beckett, Bernhard... le précédaient sur le chemin. Enchaînés les uns aux autres, tous avançaient d’un pas léger. Peut-être, le plus jeune venu reprenait-il ce qu’il avait entendu chantonner par les autres lorsqu’il écrivait : "La destruction de la destruction, un plaisir philosophique" ?

"Brouillé avec le monde"

Werner Kofler est mort avant d’avoir atteint les sommets. Une cruelle maladie était venue le rattraper. Mais qu’aurait-il fait de la célébrité ? "Brouillé avec le monde entier", Kofler s’était composé un personnage taiseux. Seuls ses yeux rieurs, à l’éclat enfantin, laissaient parfois filtrer une certitude, celle d’avoir été entendu. "L’art doit détruire la réalité, c’est ainsi, détruire la réalité au lieu de se soumettre à elle, et cela vaut aussi pour l’écriture... Mais l’effroyable, sachez-le, l’effroyable c’est ceci : la réalité continue sans se gêner, la réalité se fiche bien de la destruction qui lui est infligée par l’art, la réalité est sans pudeur, sans pudeur et incorrigible." La lucidité se paie toujours d’un prix trop élevé. Ses livres disponibles en français ont tous été traduits par Bernard Banoun, dont il faut ici saluer la belle ténacité.

Première mise en ligne le 13 décembre 2011

© Christine Lecerf _ 20 décembre 2014

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