Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Une nouvelle mesure pour les jeunes : les remettre pieds et poings liés aux mains de leur employeur

Du 16 au 21 janvier, troisième chapitre de 2006



Lundi 16 janvier 2006
Chili. Michelle Bachelet (centre gauche), élue Présidente, six ans, mandat non renouvelable.
53,5% des suffrages.
C’est le matin, ce sont les résultats d’hier soir chez eux, c’est comme si c’était un dimanche soir d’élections chez nous, en France.
Première fois, en Amérique latine, qu’une femme est élue présidente au suffrage direct.
Souvenir du coup d’État du général Pinochet contre Allende le 11 septembre 1973, le peuple terrorisé ; le mot terreur avait un sens. Bien sûr, Un hymne à la paix (16 fois), ce poème d’après-guerre où l’on n’oublie rien, qui n’efface rien du passé, les larmes et la rage chiliennes y sont.
Mais qu’est-ce qu’être de « centre gauche » au Chili aujourd’hui ?
En 1980, Pinochet a négocié avec les centristes et les socialistes un référendum pour voter oui ou non à la continuation de la dictature ; ce plébiscite libre sous régime dictatorial fut finalement organisé en 1988, début octobre, seulement ou quand même 40% pour Pinochet, il doit céder la place, il faut attendre mars 1990 pour que le nouveau Président, le démocrate-chrétien Patricio Aylwin, prenne ses fonctions. Tout ce temps. Tout le temps de se replier en bon ordre, de tout négocier détail par détail, dans chaque détail pèse le rapport de forces cumulé des milliers de torturés, tués, emprisonnés et des lois édictées par les vainqueurs, pas de poursuites, l’intérêt supérieur de la nation, la patrie, l’ordre, la liberté et que les veuves pleurent si elles ne savent que regarder le passé…
Cette dictature, mise en place avec l’aide des États-Unis, avait expérimenté l’économie la plus libre du monde, toutes les injonctions extrémistes libérales de l’école de Chicago, je me souviens d’une histoire : à l’arrêt de bus, le client choisit le bus qu’il prendra, les bus sont en concurrence les uns avec les autres ; le système éducatif aux mains du privé, etc. Je suppose que les lois économiques de guerre de chacun contre tous ont subsisté, ont perduré, ont traversé les changements politiques.
À part ce référendum et cette histoire de bus, je n’ai rien en tête. Il faudrait s’y remettre, garder un œil sur l’actualité là-bas.
Je suis obsédé par la continuation de la guerre dans la paix. Au Chili, la question est : quelle continuation de la dictature après elle ?

Lecture de L’Esthétique de la résistance de Peter Weiss à la galerie des AAB.
Les Brigades internationales sont dissoutes, le narrateur doit quitter l’Espagne. Nous sommes dans un de ces moments de vide, ni action ni débat, le retrait, une disponibilité aux souvenirs et aux paysages, comme dans son appartement vide, à Berlin, dans les jours qui précédaient son départ pour l’Espagne. Avec un ami il regarde dans une revue d’art une reproduction de la toile de Picasso, Guernica.


Le bombardement de la petite ville basque de Guernica, l’après-midi du vingt-six avril dix-neuf-cent-trente-sept, par les avions allemands de la légion Condor, fut un signal, des ravages bien plus importants semblaient s’annoncer à partir de cet espace plat représentant une cuisine remplie d’une foule serrée. La porte derrière la queue de l’animal était ouverte, et même à côté de ceux qui périssaient dans l’incendie faisant rage, l’espace restait largement ouvert. Ce qui avait été fixé ici, c’était un fragment de prophétie, sous une lumière crue, et comme l’ampoule au plafond avec son fil entortillé risquait de s’éteindre bientôt, on avait ajouté l’autre lumière de la conscience, de la connaissance. Dans les premières esquisses le taureau qui, au début, dominait toutes les autres figures de sa large masse, avait cédé de plus en plus de place au cheval abattu qui se redressait aussitôt, dont la blessure mortelle avait été visible dès le début. Ainsi le taureau espagnol, pendant que durait la guerre, avait cherché une possibilité de battre en retraite tandis que le cheval transpercé par la lance, les flèches volant tout autour de lui, se déchaînait au centre du tableau. Tandis que ce dernier nous invitait à ne prendre la première impression que comme prétexte à démonter l’ensemble afin de l’examiner, puis à le recomposer et à nous l’approprier ainsi, se confirmait la règle que je connaissais depuis mes premières études d’œuvres d’art.
Ces représentations surprenantes qui ne partaient pas d’une vision close mais de perspectives multiples, renseignaient davantage et plus profondément sur les mécanismes parmi lesquels nous vivions que ne pouvait le faire une disposition statique. Ce qui frappait en elles c’est qu’elles incitaient l’imagination à chercher des corrélations, des paraboles et à élargir ainsi le domaine de la réceptivité.



Mardi 17 janvier 2006
Brouhaha des nouvelles à la radio. Hier, le Premier ministre Dominique de Villepin a annoncé une nouvelle mesure miracle pour l’emploi des jeunes : les remettre pieds et poings liés aux mains de leur employeur. Le nom de la chose, « contrat première embauche » (CPE), est plein de promesses et de menaces.


Mercredi 18 janvier 2006
Le journal Le Monde se mouille. On sent que l’heure est grave et solennelle, il faut prendre parti. Au plus haut niveau, éditorial titré « Le pari de l’emploi » :


Quand le taux de chômage est encore à 9,6 %, soit, à la fin novembre 2005, 2 329 900 demandeurs d’emploi, le devoir d’un gouvernement, qu’il soit de gauche ou de droite, est de tout entreprendre pour éradiquer le mal. Il faut reconnaître à Dominique de Villepin d’engager avec énergie la bataille contre le chômage, sachant qu’un succès constituera un atout maître pour l’élection présidentielle de 2007. En la matière, le premier ministre fait sien le principe de Tony Blair selon lequel « ce qui compte, c’est ce qui marche ». Sans se soucier d’éventuels procès en libéralisme.
[...]
Quand on a un taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans de 22 % (contre 15,1 % en Allemagne et 12,1 % au Royaume-Uni), il y a urgence à inventer de nouveaux remèdes. Mais encore ne faut-il pas soigner le mal par un autre fléau, en accentuant la précarité, alors que, dans près de 70 % des cas, le premier emploi des jeunes est déjà un CDD.


Ah, ils vont prendre parti contre ce CPE !
Mais non.
Nuances en deux temps. Premier temps :


Dans son nouveau dispositif, annoncé le 16 janvier, M. de Villepin innove avec un contrat première embauche (CPE) pour les jeunes de moins de 26 ans qui est le cousin germain du CNE [contrat nouvelle embauche, créé en août 2005 pour les entreprises de 20 salariés au plus]. Le CPE est un CNE un peu plus sécurisé : les stages, formations en alternance ou CDD accomplis dans la même entreprise seront déduits de la période d’essai de deux ans (ce qui n’aura qu’un effet très marginal) et des droits seront garantis en matière de formation et d’indemnisation du chômage. Le premier ministre, qui a ouvert le chantier de la sécurisation des parcours professionnels - un thème mis en avant par la CGT -, ne pouvait pas faire moins [1].


Après ce « un peu plus sécurisé », le deuxième temps :


Tous les moyens doivent être mis en œuvre contre le chômage à condition de ne pas développer l’insécurité sociale chez les salariés. Avec le CPE, M. de Villepin fait un nouveau pari. Chiche !


On résume : le CPE ? Chiche !
Quel bon journal.
Comme de juste l’éditorial donne la ligne à suivre. Un article de Christophe Jakubyszyn et Joël Morio : « M. Villepin ou l’art de « faire ce qu’on n’avait pas prévu ». Pour donner le ton, l’entame :


« Il est quand même gonflé Villepin ! » L’appréciation, admirative, vient du ministre délégué au budget Jean-François Copé. L’un des six ministres présents à la tribune, lundi 16 janvier, pour écouter le premier ministre présenter le deuxième volet de la bataille pour l’emploi. Gonflé d’avoir élargi le contrat nouvelles embauches (CNE) aux jeunes de moins de 26 ans, d’avoir ouvert le chantier du travail au-delà de 60 ans, de faire sauter le verrou des 35 heures en autorisant le cumul emploi à temps plein et intérim et d’annoncer la refondation prochaine du contrat à durée indéterminée et du droit du licenciement..


Là, ce n’est pas le « un peu plus sécurisé » de l’éditorial. Ils jubilent, ces messieurs.
Ensuite :


Jusqu’à la veille au soir, Matignon n’avait avoué que sa volonté de s’attaquer à l’emploi des jeunes.


Oui, les ambitions sont grandes et ce n’est pas qu’aux jeunes qu’on s’attaque.
Suit une enquête sur les positions des uns et des autres qui pose M. de Villepin en grand stratège et arbitre. Prose de larbin, admiratrice des agitations et des ruses des maîtres :


[…] ...jusqu’à dimanche soir où M. Villepin crée la surprise : il va ouvrir plusieurs chantiers en même temps, faire sauter les verrous. Mieux, il annoncera, le lendemain, la perspective d’un troisième plan emploi ... « On a la chance d’être à la fin du quinquennat, la chance inouïe de pouvoir faire bouger les choses, de faire ce qu’on n’avait pas prévu », justifiera-t-il lundi 16 janvier.


Le reste de l’article insiste sur l’ambition large, sur les millions héroïquement sacrifiés par le budget qui multiplie les exonérations fiscales (tout en chantant les louanges de la réduction d’impôts ? Ils vont où, comme ça ?). Conclusion :


À moins que l’hostilité des salariés et des syndicats ne mette un coup d’arrêt aux ambitions du premier ministre ? « Je connais mon histoire [sociale]. Ça peut difficilement être pire qu’aujourd’hui », se rassure M. de Villepin.


Autrement dit : le plan est bon, pourvu qu’il passe !


Jeudi 19 janvier 2006
Liste de discussion « Champs » (autour de Pierre Bourdieu), l’abondance de pétitions est relevée par C. T. Il dit que ça ne touche pas beaucoup les puissants auxquels elles sont adressées. C’est vrai pour n’importe quelle pétition prise en elle-même. Mais comment se fait-il que certaines fassent plier, ou reculer, ou percent pour un temps, une soirée, le mur des médias ? Pas parce qu’elles sont fortes, elles sont faibles, mais parce que d’autres actions vont avec. La pétition contre la loi Disney (dite DADvSI) était accompagnée d’autres actions auprès des parlementaires, de la presse, etc. De même, la pétition « Sauvons la recherche », accompagnée de menaces de démission, etc.
Il propose de suivre l’exemple de Pierre Bourdieu : une signature efficace (il y en a, donc ?) est rare. Oui.
Après lui avoir répondu, oui, tu as raison, je me dis que non, c’est idiot ou plutôt incomplet : certes une signature connue suit cette loi de rareté mais les inconnus sont soumis à la loi inverse, celle du nombre. Nous, nous nous devons de signer beaucoup et souvent.

Le CPE.
Cette chance réservée aux salariés de moins de vingt-six ans, seulement dans les entreprises de plus de vingt salariés.
Exonération de cotisations patronales pendant une durée de trois ans.
Pendant les deux premières années, l’employeur et le salarié peuvent rompre le contrat de travail (licenciement ou démission) sans avoir à donner de motif.
La période de préavis est réduite à quinze jours au lieu d’un mois si la période d’essai était inférieure à six mois.
Si l’employeur est à l’origine de la rupture et si la rupture intervient après trois mois passés dans l’entreprise, le salarié bénéficie d’une indemnité de rupture de 8% (du montant total de sa rémunération brute due depuis la conclusion du contrat) sauf faute grave de sa part.
S’il y a rupture dans les trois premiers mois, aucune indemnité n’est prévue.
Si l’employeur rompt le contrat après quatre mois passés dans l’entreprise, le titulaire d’un CPE touchera de l’État une allocation forfaitaire de 490€ par mois, pendant deux mois. Grosse indemnité pendant longtemps.
Après deux ans, si le salarié a survécu dans le poste et que son patron ne l’a pas encore remplacé par un autre jeune encore mieux exploitable, les mêmes conditions de rupture de contrat qu’un CDI de plus de deux ans classique s’appliquent : préavis de deux mois, entretien préalable, etc.
Raffinement : si l’employeur rompt le contrat dans les deux premières années, le salarié ne peut se voir proposer un nouveau CPE pour le même poste (entre la même entreprise et le même salarié) qu’après un délai de trois mois. Et le temps de travail du premier CPE effectué au cours des deux dernières années est déduit de la « période de consolidation » du nouveau contrat (entre la même entreprise et le même salarié).
Dans cet océan de non-droit, quelques droits peu usités dans la vie réelle en entreprise tels que le droit individuel à la formation, l’accès à une caution solidaire de l’État pour les loyers.


Vendredi 20 janvier 2006
Relu le manuscrit de Un hymne à la paix (16 fois). Écouté ce que je cherche, que dans ce texte écrit aujourd’hui et pour demain on ait sous-jacent le dix-septième siècle, ou plutôt une épaisseur de temps de ce temps-là. Dans le siècle de Descartes et encore bien après, la physiologie comme l’univers entier vue comme combinatoire de quatre forces ou états ou substances opposées deux à deux : air, eau, terre, feu.
Ce sont bien les quatre voix de ce texte.
Voix d’Homme : l’air, le large.
Voix de Femme : la terre.
Voix de Bourreau : le feu qui divise.
Voix de Justice : l’eau qui lie.
Nous y sommes. On peut refaire le monde.

Pétition dite Schengen Opera.
Des organisateurs d’événements artistiques qui font venir des artistes d’Afrique et d’ailleurs en ont assez de devoir annuler des spectacles au dernier moment parce que le génial instrumentiste, pourvu de tous les papiers, est refoulé à l’aéroport d’arrivée, ou ne peut même pas partir.
L’appel est daté du 14 décembre, notre dernière réunion, mais on se l’envoie encore aujourd’hui pour les ultimes chicaneries de rédaction collective.
Donc nous contribuons nous aussi à l’augmentation du nombre de pétitions – à leur nombrosité.
Ma réponse d’hier sur la rareté des signatures, j’approuvais qu’elles devaient être rares et fortes, décidément incomplète. Il ne faut pas considérer seulement l’efficacité sur ceux qui reçoivent mais aussi et peut-être surtout sur ceux qui envoient. Les très longues discussions de mise au point ont révélé les risques que prennent ou croient prendre les rédacteurs, les signataires ; risques personnels, professionnels.
Entre autres, dans le texte ce passage :


Nous constatons que ces pratiques policières, discriminatoires, illogiques, polluent la mise en œuvre des projets artistiques et aboutissent à une forme de censure insidieuse car intégrée par les programmateurs, artistes, tutelles…


« […] une forme de censure insidieuse car intégrée par les programmateurs, artistes, tutelles ». Certains n’ont pas supporté. Ils ont quitté le collectif. Ce départ, un aveu. Et chez ceux qui sont restés, une détermination ; il faut vraiment beaucoup d’insupportable pour que ces gens qui baignent dans la demande de subventions toute la journée écrivent cela et l’assument publiquement. S’il y a du courage chez ceux qui écrivent, il y en a aussi chez ceux qui signent. Qui donnent leur nom. Leur nom, ils le savent, sera noté.

Nous avons décidé de quitter Paris. L’écriture ni la traduction ne paient guère. La formule, c’est de travailler plus, là-bas on sera tranquilles, et dépenser moins. La maison a été trouvée l’été dernier, c’est le bout d’une ferme au bord d’un bois en pente. Beaucoup de fins de semaine à faire l’aller-retour dans notre voiture remplie d’affaires depuis l’automne dernier. Cette fois-ci on prend une camionnette. Nous avons passé une bonne partie de la journée à ramasser des cartons, demain en route vers la campagne.

Samedi 21 janvier 2006
Cinquante-quatre ans révolus ce matin.


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© Laurent Grisel _ 16 janvier 2012

[1C’est moi qui souligne.

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