Œuvres ouvertes

C’est vous qui êtes perdus, l’espoir appartient à ceux que vous avez abandonnés

Du 30 janvier au 5 février, cinquième chapitre de 2006

Lundi 30 janvier 2006
Lecture de L’Esthétique de la résistance. Début du deuxième tome, changement complet de décor, le narrateur et ses compagnons de fuite sont hébergés dans un palais second Empire, la bibliothèque du Cercle des Nations, rue Casimir-Périer. Son propriétaire est le banquier suédois Ashberg qui l’a « mis à la disposition [1] du Mouvement mondial pour la paix et du Comité pour la création d’un Front populaire allemand ». Découverte du récit de deux survivants, Savigny et Corréard, du radeau de La Méduse, ce fut un grand scandale à l’époque. Cette frégate, La Méduse, doit apporter infanterie de marine, médecins et administrateurs au Sénégal pour reprendre possession de la ville de Saint-Louis, centre du trafic des esclaves. Le commandant de Chaumaray, médiocre, lâche, mauvais navigateur, sourd à ses subordonnés qui en savent plus que lui, échoue au large de la Mauritanie sur le banc d’Arguin. Il va vers le rivage, six chaloupes et canots chargés des importants et de ses proches, promet d’aller chercher du secours, laisse près de cent cinquante marins et soldats sur un radeau qui dérive, on y meurt, on s’y entremange et dans ce désespoir à l’horizon une voile, celle de l’Argus qui recueillera les quinze survivants. Le tableau de Géricault saisit ce moment, au milieu de l’agonie l’espoir d’être sauvé par d’autres humains.
À la fin du volume précédent, dans les moments de vacance avant l’embarquement vers la France, les républicains quittent l’Espagne défaite par les armées de Franco, le narrateur et un de ses amis, Ayschmann, ont regardé une reproduction du tableau de Géricault dans un magazine d’art. La lecture du récit de Savigny et Corréard en est en quelque sorte la deuxième vision. Le narrateur sort du palais de la rue Casimir-Périer, franchit la Seine, entre dans le musée du Louvre et s’arrête longuement devant le tableau, enfin, troisième vision.


Debout une fois encore sous la masse sombre de son œuvre [2], le jeudi vingt-deux septembre, je remarquai combien les traits des visages et les gestes du groupe fondu en un ensemble émergeaient de leur environnement obscur. Le spectateur, ainsi le peintre l’avait-il voulu, devait, même si aucun des naufragés ne tournait un regard vers lui, se croire dans la proximité immédiate du radeau comme s’il s’accrochait avec la main crispée à l’une des planches qui débordaient, trop épuisé déjà pour survivre jusqu’au moment du sauvetage. Ce qui se préparait très loin au-dessus de lui ne le concernait plus. Vous qui vous tenez devant ce tableau, ainsi parlait le peintre, c’est vous qui êtes perdus, l’espoir appartient à ceux que vous avez abandonnés.



Mercredi 1er février 2006
Des députés ont proposé une loi, elle a été adoptée le 23 février 2005, selon eux, selon elle, il faut enseigner dans les écoles que « la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord » a eu un « rôle positif » dans l’histoire de ces pays. Oui, et un rôle négatif. Cette vérité historique unilatérale par la loi, quel mépris et quelle méconnaissance de la liberté d’enseigner au plus près des données de la recherche, et donc négation de la recherche, de toute recherche. Ce sont les mêmes qui brandissent le régime soviétique pour faire coucher les critiques.
Mais le Conseil constitutionnel a pris une décision [3] hier, très subtile : les programmes scolaires sont du domaine de la réglementation, pas de la loi, donc cet article de loi doit être retiré.
On n’est pas vraiment tranquilles. Il peut donc y avoir, légalement, des règlements qui dictent des vérités historiques ?

L’Argentine et le Brésil ont signé un accord de protection des productions mises en danger par l’un ou l’autre. Un Mécanisme d’adaptation compétitive (MAC) permet de fixer des droits de douane sur tel ou tel produit pour trois ans, renouvelable une fois. On se prévient mutuellement, on se donne le droit mutuellement. On évite de se faire la guerre. On ne fait pas semblant d’être en paix sans contradiction. On se fait la paix en partant des contradictions.


Dimanche 5 février 2006
Reçu de D., dimanche 5 février 2006, 13h32, une pétition irakienne, « les intellectuels [sont des] cibles ».
Un appel au « rapporteur spécial sur les exécutions sommaires » (cela existe ! quelle peut être l’existence d’une telle personne ? un rapporteur) devant le Comité des Nations unies sur les droits humains.
Appel à l’action pour sauver les universitaires d’Irak. En CAPITALES. En cinq langues : anglais, arabe, néerlandais, portugais, japonais.


« Un aspect peu connu de la tragédie irakienne est la liquidation systématique » [ici : souligné ; lu et relu : mais qui ? quel plan ? quelle volonté ? pourquoi ? pourquoi à ce point ? pourquoi de cette façon ? je ne peux croire le fait ; je ne peux saisir aucune des questions induites par le fait ; à ce stade, je ne peux croire aucun fait] « des universitaires du pays. »


Selon les estimations les plus prudentes : 250 assassinés, plusieurs centaines de disparus, des milliers qui fuient le pays pour sauver leur peau.
Le communiqué dit aussi que cette classe moyenne a refusé « to be co-opted by the US occupation ».
Déjà le 14 juillet 2004 le journaliste Robert Fisk avait rapporté que le personnel des universités craignait une campagne visant à vider l’Irak de ses universitaires. « Destruction de l’identité culturelle de l’Irak », disent-ils.
On se souvient : les vols massifs d’objets dans les musées, l’armée d’occupation qui garde le ministère du Pétrole et délaisse les musées...
Selon l’Université des Nations unies, 84% des établissements d’enseignement supérieur ont été frappés par cette vague.
L’occupant laisse faire.
Demande d’une enquête internationale indépendante, etc.
Je ne signe rien.
Pour suivre l’affaire, une page du Tribunal de BRussell, mauvais jeu de mots sur le prestigieux Tribunal Russell.


Chapitre précédent : Le meurtre symbolique prépare les meurtres physiques.
Chapitre suivant : Le PDG de General Electric, adulé des rentiers.
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© Laurent Grisel _ 23 janvier 2012

[1Peter Weiss, ouvrage cité, page 11.

[2Ibidem, page 32.

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