Œuvres ouvertes

Manuel pour mener une traque des sans-papiers

Du 20 au 24 février, huitième chapitre de 2006.

Lundi 20 février 2006
Lecture de L’Esthétique de la résistance.
Nous sommes dans un entre-deux. Le narrateur est à Paris. Son ami Hodann s’envole du Bourget vers la Norvège. Ceux qui aident les réfugiés à se dissimuler, à partir, à s’enfuir, à se sauver, dans son récit ce sont des sociaux-démocrates radicaux, pas des communistes, certainement des sympathisants de la cause républicaine espagnole, leur engagement le prouve, et pour un front populaire des alliés des communistes, et ce sont des communistes qu’ils aident présentement, mais dans cette même période le parti communiste se raidit, Münzenberg son propagandiste en chef, l’homme qui a rallié les intellectuels à la cause de la paix et de l’antifascisme va bientôt être expulsé du Parti.
Le narrateur a la fièvre, il est logé avec d’autres camarades dans une propriété du banquier Ashberg, sa dernière conversation avec Münzenberg lui revient :


« La France ne se défendra pas contre le fascisme, dit-il, la grande bourgeoisie s’alliera même avec les fascistes afin que plus jamais ne puisse se former un front des travailleurs. » Les mouvements de grève, les actions de masse en train de s’organiser allaient être brisés par les moyens les plus brutaux, la passivité régnerait ensuite. Le mécanisme décrit par Münzenberg, selon lequel les classes dirigeantes renforçaient leur position après chaque crise, prit les dimensions d’un cauchemar.


Et séquence extraordinaire, nous sommes à Stockholm, Bischoff, une militante communiste, visite la ville au bras d’une gardienne à qui elle a donné sa parole qu’elle ne s’enfuirait pas, son expulsion dans quelques jours vers l’Allemagne signifie Gestapo, torture, mort. Ses vues sur la ville sont en même temps liberté et liberté confisquée.


Mardi 21 février 2006
À l’Assemblée nationale, motion de censure déposée par le parti socialiste (PS).
Pure rhétorique : il y a dans cette assemblée 364 députés UMP sur 577, leur motion n’a aucune chance de passer cette masse d’obéissants.
François Hollande, le « premier secrétaire », dit qu’il faut « alerter l’opinion ». Tiens ! Elle ne l’est pas ? Faut-il traduire : « se substituer au mouvement » ? Dire cela, c’est nier que c’est le mouvement qui a « alerté », pas vous.
Ils parlent de leur monde et jugent de tout selon ce qui leur arrive et dans leurs mots. Ils dénoncent la « brutalité » du recours de Dominique de Villepin à l’article 49-3 de la Constitution. Brutalité. Il y a celle qu’ils subissent et celle que nous subissons.
Proposition du PS : un « contrat solidarité formation » pour les 20% de jeunes sans qualification, contrat qui propose aux entreprises « des exonérations supplémentaires de charges sociales », – et hop, en passant ils valident cette politique poursuivie sans relâche par la droite, c’est la leur aussi, de faire des exonérations fiscales à la moindre occasion – proposition accommodée par « une grande négociation avec les partenaires sociaux sur le contrat de travail ». Ils discuteront de « la modulation des cotisations sociales, selon la durée des contrats afin de faire du CDI la forme normale d’emploi ».
Proposition de l’UDF, le petit parti de Giscard d’Estaing compagnon de l’UMP : « un CDI à droits progressifs » et que le salarié ne doit pas être « à la merci d’un renvoi sans justification ». Cette proposition d’apparence tellement humaine et astucieuse, probablement inspirée par celle du CJD (vérifier), le Centre des jeunes dirigeants (entendre : d’entreprises, il n’y en a pas d’autres). Ces jeunes dirigeants sont contre le CPE. « Trop de contrats tuent l’embauche. » Françoise Cocuelle, leur présidente : au lieu de « créer des nouveaux dispositifs à chaque fois qu’il y a un problème […], il faut tout remettre à plat et surtout simplifier ». Elle propose « un contrat unique en CDI avec des droits qui se renforceraient en fonction de l’ancienneté ». Entendre, pas de droits pour commencer. Encore et toujours les droits non pas constitutifs de la personne humaine mais récompense d’une vertu décidée par ceux qui tiennent le manche. Dans la même logique, les droits de vote devraient être attribués en fonction de certificats de bonne conduite délivrés par les policiers chargés de votre immeuble, non ?
Cette proposition discordante de l’UDF c’est discorde chez l’ennemi, comme Charles de Gaulle titrait son étude des rapports entre le commandement allemand et son pouvoir politique pendant la guerre de 14-18. Il doit y avoir bien des enfants de « jeunes dirigeants » dans les amphis protestataires.
Discorde, discorde, peut-être attisée par les rivalités internes tant que le candidat de droite aux prochaines présidentielles n’est pas décidé formellement.

Dans le privé, 12% des effectifs salariés sont employés précaires, 16% dans la fonction publique, selon l’Institut de statistiques du ministère de l’Emploi. C’est dans l’administration que s’applique en priorité le dogme libéral, car c’est là que les politiques donnent des gages au « marché », qu’ils doivent administrer la médecine reconnue, donner les preuves de leur bon vouloir ; ce sont les financiers qui donnent l’autorisation d’accéder au pouvoir.


Jeudi 23 février 2006
Dernière représentation de La Nasse dans la mise en scène de Mariette Lancelevée à la Maison de la poésie de Saint-Quentin-en-Yvelines. Les quatre langues sont là : Rüdiger pour l’allemand, Stefano pour l’italien, (David) Stephen pour l’anglais, moi pour le français.
J’ai écrit ce poème, début 1994, comme un compte rendu de lecture du livre de Pierre Bourdieu et Hans Haacke, Libre-échange. J’étais étonné, attristé, atterré de voir Pierre Bourdieu y défendre des thèses du genre « la valeur des œuvres est négativement corrélée avec l’étendue de leur marché » – d’abord c’est faux, les contre-exemples sont innombrables, ensuite c’est aller avec l’élitisme enfantin de ceux qui se prennent pour des créateurs, surtout c’est nous détourner du défi, de création et politique en même temps, de s’adresser à tous, tout le monde, on ne sait qui, toute personne qui saura saisir, sans qu’on en sache rien, la force d’émancipation de ce que nous aurions écrit. Ces lieux communs de consolation et de fierté des artistes sont stérilisants, les tiennent dans ce que j’appelle la nasse, c’est-à-dire l’entre-soi des artistes et de ceux qui partagent leur cinéma. Je ne veux pas de cette impuissance-là. Poème en cinq parties, cinq fois on va de la colère contre telle ou telle aporie de la vulgate progressiste à une délivrance, sortie apaisée hors du piège vers le large.
Ce poème publié par Rüdiger Fischer en quatre langues, quatre colonnes sur chaque double page, résonances des rythmes et interrogations en français, allemand, italien et anglais, d’une langue, d’une civilisation et d’une histoire littéraire à l’autre.
Mariette Lancelevée et plusieurs des comédiens, durant les près de deux ans qu’a duré ce travail, en lutte ou débat avec mes façons de voir. J’ai énormément appris du travail d’acteur, émerveillé de le constater aussi précis, exigeant, rigoureux que celui de poésie. Elle a su mettre contradictions et improvisations dans le jeu.
Dernière de cinq dates dans cette maison, une jolie salle ronde propice à l’écoute et à la concentration, public de quelques amis, de beaucoup d’inconnus ; l’association des Fioretti du monastère de Saorge et le Trianon transatlantique, à Sotteville-lès-Rouen, ont permis que cela existe.


Vendredi 24 février 2006
Hier, cérémonie à la synagogue de la rue de la Victoire à Paris à la mémoire d’Ilan Halimi, un jeune juif de 23 ans, découvert en train de mourir le 13 février dernier, dans l’Essonne ; il avait été séquestré et torturé plus de trois semaines par un groupe de petites frappes qui se faisaient appeler « le gang des barbares ». L’inhumanité revendiquée. C’est vrai, on en a marre de se laisser intimider par les bien-pensants.
Assistaient à la cérémonie Jacques Chirac et Dominique de Villepin. Que faisait à cette heure M. Sarkozy, ministre de l’Intérieur et de la police qui sait tout et qui ne laisse pas passer la moindre infraction à l’ordre public ?

Je l’apprends par le GISTI, les ministres de l’Intérieur (Sarkozy) et de la Justice (Pascal Clément) ont envoyé aux préfets et aux procureurs, le 21 février 2006, une circulaire sur « les conditions d’interpellation d’un étranger en situation irrégulière ».
Les préfets et les procureurs sur le même rang : officiers chargés d’appliquer la politique décidée en haut lieu et d’y entraîner leurs troupes. Aux ordres.
Cette circulaire, « un véritable manuel pour mener une traque des sans-papiers ». Dans quelles conditions et où les « clandestins » peuvent être arrêtés, y compris leurs refuges, les locaux des associations et les hôpitaux. Ainsi, les lieux d’entraide transformés en souricières.
Le Syndicat de la Magistrature et le collectif « Unis contre l’immigration jetable » ont décidé de déposer une requête en annulation devant le Conseil d’État. L’un de leurs arguments étant que cette circulaire applique « aux étrangers des mesures dérogatoires ».


Chapitre précédent : Une nouvelle génération.
Chapitre suivant : La « réconciliation nationale » exige qu’aucune plainte contre les tortionnaires et les criminels ne soit recevable par la justice.
Lire la présentation et revenir au sommaire.

© Laurent Grisel _ 2 février 2012

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