Œuvres ouvertes

La « réconciliation nationale » exige qu’aucune plainte contre les tortionnaires et les criminels ne soit recevable par la justice

Du 27 février au 4 mars, neuvième chapitre de 2006.

Lundi 27 février 2006
Ce soir, dernière séance de lecture de L’Esthétique de la résistance à Paris, avant déménagement définitif, complet, vers notre nouveau logement, tout contre le bois qui descend vers la fontaine.
Galerie des AAB (Ateliers d’artistes de Belleville), rue de la Mare, je descends au métro Ménilmontant et remonte la rue, passe au-dessus d’un pont ? passerelle ?
On installe les chaises, les bancs. Toujours le dos à la vitrine, à la rue, quelques amis et inconnus devant moi, très attentifs.


Le jour qui suivit ce qu’on a appelé la nuit de Cristal nous avions quitté Paris [1].


Le narrateur arrive en Suède. Accepté dans le pays comme réfugié tchécoslovaque, il doit mentir sur tout : son passage par l’Espagne républicaine, ses années en Allemagne qui suffiraient à le faire remettre à la police nazie, etc. Scènes d’usine, de rencontres clandestines. La Suède n’est pas engagée dans le conflit mais on est poursuivis, on doit se cacher. Regards étonnés du narrateur, habitué à la violence ouverte, sur une société qui cache ses violences méthodiquement et avec douceur. Leur manière, dans ce pays, de continuer la guerre dans la paix.


Mardi 28 février 2006
À Alger, publication de l’ordonnance de mise en œuvre de la « charte de réconciliation nationale ». Ordonnance publiée par un pouvoir qui doit tout à l’armée et qui a été salué par de nombreux progressistes parce qu’il sauvait le pays du résultat des élections qui révélaient l’audience des partis qui veulent verser la religion dans toute la société. Progressistes qui tout d’un coup oubliaient leurs clameurs démocratiques et s’en remettaient aux hommes forts. Lesquels bien confortés dans leur puissance font ce qu’ils veulent, sans contrôle. Selon cette ordonnance les « disparus » sont considérés comme morts, c’est fini, familles retirez le certificat de décès auprès du tribunal, on tourne la page. La « réconciliation nationale » exige qu’aucune plainte contre les tortionnaires et les criminels ne soit recevable par la justice.
J’écris cet Hymne à la paix (16 fois) pour toutes celles et ceux qui ne tournent pas la page.


Mercredi 1er mars 2006
Cette nuit, le Sénat suit l’Assemblée et adopte le projet de loi que l’on ne nomme plus que CPE, tel que.

Coup d’orgueil.
Le criminel d’État, Saddam Hussein, ancien président de l’Irak, reconnaît être responsable du massacre de 148 villageois de Doujaïl en 1982. C’est ce motif, le plus étroit possible, qu’ont trouvé les forces d’occupation pour les liquider, lui et leur propre passé. Eh bien, il revendique ses prérogatives présidentielles, il a donné l’ordre.


Vendredi 3 mars 2006
186 000 cas de chikungunya à la Réunion, à peu près le quart de la population, 93 morts.
Dominique de Villepin, notre martial Premier ministre, précise que « personne ne pouvait prévoir cette évolution ». Pourquoi cette précaution ? De quoi se protège-t-il ?
Ces gens veulent toutes les responsabilités et n’en assumer aucune.


Samedi 4 mars 2006
Conséquence de la Charte de réconciliation nationale et de l’ordonnance d’amnistie, les premiers membres des GIA (Groupes islamistes armés) sont sortis de la prison de Serkadji, la prison dite de Barberousse quand elle fut construite dans la casbah d’Alger par les colons français dans les années 1850. Il doit y avoir dans le pays des gens qui ont peur, d’autres ou les mêmes qui sont en colère, certains qui rêvent de se venger non sur ces assassins sortis de prison mais sur les généraux qui leur ont ouvert la porte. La guerre civile continue.


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© Laurent Grisel _ 6 février 2012

[1Peter Weiss, L’Esthétique de la résistance, traduction d’Eliane Kaufholz-Messmer, Klincksieck, 1992, tome 2, p.98.

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