Œuvres ouvertes

Cette expérience, personne ne peut vous l’enlever

Du 13 au 18 mars, onzième chapitre de 2006.

Lundi 13 mars 2006
Une semaine que le député Jean Lassalle est en grève de la faim. On en parle. Sept jours, ce chiffre de l’ordinaire des jours en cycle revenants.
Il s’est installé au pied du buste de Jean Jaurès. Les députés socialistes ne se sentent pas insultés. Ils ne protestent pas en tout cas. Se sentent morveux ? Est-il tellement connu, ce Jaurès, qu’ils l’ont laissé tomber depuis longtemps ? Alors, cette gloire disponible, une affaire à saisir.


Mardi 14 mars 2006
La Roche-sur-Yon, collège Édouard Herriot, deux classes. J’essaie de répondre le plus précisément possible à leurs questions. Il y a les inévitables sur l’argent qu’on gagne à faire de la poésie, pourquoi en écrire – en fait, une seule et même question. Et des questions sur l’engagement, c’est le mot employé pour parler de la politique en littérature. Je n’ai jamais écrit un poème qui parte d’une circonstance précise. Nous ne parlons pas de la lutte anti-CPE ni de ce journal, etc. Je leur raconte que le temps qui s’écoule entre une circonstance, même une intuition initiale, le poème qui apparaît formé devant toi, il n’y a plus qu’à l’écrire – et l’écriture conduite à son terme – il peut s’écouler plusieurs années. Et comment tout cela se tisse dans le texte, imprévisible. Je crains de ne pas me faire comprendre. J’aurais dû dire qu’il n’y a pas d’intention.


Mercredi 15 mars 2006
La Roche-sur-Yon.
IUT, rencontre annulée en raison de la grève contre le CPE. Déjeuner avec la prof.
Soir, Nantes, lecture publique organisée par la maison de la poésie de Nantes à 20h00 au Pannonica, en compagnie de Robert Piccamiglio et de Rüdiger Fischer (Verlag Im Wald / Éditions En forêt), notre traducteur et éditeur. Robert parle beaucoup de sa vie d’ouvrier. Son très beau texte, récrit et publié plusieurs fois, Le Voyage à Bergame, son père mort à l’arrière de la voiture et la conversation qu’il lui fait.


Jeudi 16 mars 2006
La Roche-sur-Yon. À 13h00, quand même deux classes de première, au lycée de Lattre de Tassigny. Architecture très lumineuse, escaliers et couloirs exposés aux regards de tous. Une espèce de théâtre ? Il me semble que les jeunes qui vont d’une classe à l’autre ou sont en discussion sont en représentation.
En classe, après l’échange, lecture de Changeons d’espace et de temps, j’étale les poèmes en matrice par terre et je les parcours plusieurs fois selon différents trajets. Beaucoup de souvenirs de travail, usines, chantiers, bureaux, dans cet ensemble. Des rêves. D’autres vies et civilisations sont possibles.
À 16h00, maison de quartier des Pyramides, peut-être les moments les plus intenses. Il y a là tout un groupe qui travaille l’écriture avec Cathie Barreau et Guénaël Boutouillet depuis plusieurs années pour certains d’entre eux. Leur attention, leurs questions très précises. Joyeux et profond sentiment d’égalité. Je ne sais plus en réponse à quelle question j’étale les quinze poèmes de PP en matrice par terre et le lis, tournant plusieurs fois dans le cycle de vie du polypropylène, puis discussion. Tout d’un coup une des participantes demande : qu’est-ce que le beau ? Des poèmes appellent le monde entier. Un portrait donne en même temps les échanges de regard et d’attention entre modèle, peintre et regardeur et cet échange n’a pas de fin. On dit de ce texte qu’il est beau, il est seulement réussi : inducteur de relations, il vous trouve assez attentif et disponible, vacant, et le circuit s’établit entre vous, ce texte et le monde. Trois complexes en résonance. Cette expérience est unique. Vous ne l’oubliez pas. Si vous la niez, la refoulez, elle ne vous oublie pas, elle reste disponible en vous à jamais. Et cette expérience, personne ne peut vous l’enlever. Aucune humiliation, aucune défaite ne peut vous l’enlever.
Le soir, lecture de La Nasse à la Maison Gueffier. Après lecture, discussion. Jean-Paul Goux me demande : pourquoi s’en prendre à Pierre Bourdieu, nous avons quand même besoin de lui, non ? Pierre Bourdieu traite des questions de diffusion, d’existence publique des œuvres, pour ma part je lie ces conditions aux conditions de création proprement dites. Mais j’ai l’impression de ne pas me faire comprendre. Comme si j’étais le seul à me poser ces questions, à établir cette relation entre diffusion et création au sein du poème même. Je suis fatigué.


Vendredi 17 mars 2006
En fin d’après-midi, très belle lumière, « La très petite librairie » de Clisson. Bel accueil de Laurence Neveu, tout est généreux ici. Je suis émerveillé de l’énergie, de la continuité, de tous les concours qu’il a fallu réunir pour lancer une telle affaire.
Reprise de la lecture de L’Esthétique de la résistance où je l’avais laissée à Paris, à la galerie des AAB. À Paris comme à Clisson le même esprit de partage.
Ce soir, trois épisodes successifs, l’affrontement de la mort et de l’espoir persistant : l’asservissement de la Tchécoslovaquie par Hitler, l’angoisse d’y savoir ses parents, ne pouvoir les aider, le concours des pays démocratiques aux coups de force nazis ; la rencontre avec un tableau de Géricault, deux têtes de guillotinés, un homme et une femme, tournées l’une vers l’autre et qui font revenir ses souvenirs de Paris, d’une gravure de Meryon qu’il a copiée, de « quelques vers de Dante qui contenaient tout l’abandon, tout l’exil du monde » ; les retrouvailles avec son ami le médecin Hodann, plus critique que jamais à l’égard de Staline et du Parti qui lui est soumis, et qui décrit la conséquence de toute critique : le dénigrement et l’exécution – Hodann tourné vers de nouveaux projets de recherche.
C’est la contemplation assidue, répétée, des œuvres d’art qui donne des clés, qui relance les questions :


La fascination que la mort avait exercée sur lui [Géricault] correspondait à son besoin de se mesurer à l’instant où tout est fini. Je commençai à comprendre pourquoi il avait besoin de ce pôle opposé à son activité. Ce qu’il mettait ainsi à l’épreuve, c’était son besoin de vérité. Le point final, l’immuable, son œuvre ne devait pas le redouter. Devant les morts s’effritait en lui tout résidu de vanité et d’illusion sur lui-même.


C’est ainsi qu’on avance ; sans vanité, sans illusion.


Samedi 18 mars 2006
Retour à la maison. La grande affaire, ce sont les heurts entre policiers et casseurs.
Cet après-midi la manifestation part de Denfert-Rochereau, foule serrée, jeunes et retraités, lycéens et salariés. Cet ajointement de forces, une démonstration à elle seule.
Les syndicats font le service d’ordre. Les Oh et les Ah de la presse font assez pression pour que la crainte de voir le mouvement dévié par les violences occupe les esprits, influence l’organisation et l’ambiance, probablement dissuade en partie de se joindre à la foule.
Un fort service d’ordre fait barrière entre nous, honnêtes gens qui manifestent, et les voyous qu’on laisse aux policiers. Suppose deux choses : que la barrière tienne, que les policiers fassent leur travail.
Beaucoup de policiers aussi, visibles. On peut le prendre comme une marque de bonne volonté, voire une coopération sans contact ni concertation, convergence seulement, entre services d’ordre et forces de l’ordre ; ordre, ordre.
Toute cette ambiance défensive marque, en fait, que la lutte a commencé de se déplacer sur le terrain de la violence ou non, alors que le seul débat devrait être celui de l’acceptation ou du refus de la destruction des contrats de travail.
Heurts en fin de manifestation place de la Nation. Tout ce qui tranche, cogne et brûle. Un blessé grave. C’est gagné, on ne parle plus que de cela.
Comme toujours. Je ne comprends pas que nous répétions ce qui est connu, prévu, attendu. Tant qu’on respectera l’ordre qui sépare services d’ordre et forces de l’ordre il y aura de tels désordres. Il faudrait, contre les voyous, plutôt que de braves longues chaînes humaines, un genre de dispositif musclé qui les cueille et les remette à la police embarrassée sous l’œil de nos caméras.


Chapitre précédent : Ambiance de débâcle.
Chapitre suivant : Un rapt qui ne peut être exécuté qu’en plein jour, sur la place publique.
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© Laurent Grisel _ 13 février 2012

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