Œuvres ouvertes

Un rapt qui ne peut être exécuté qu’en plein jour, sur la place publique

Du 21 au 26 mars, douzième chapitre de 2006.

Mardi 21 mars 2006
Un ami s’esclaffe, Ah, Lassalle, il se bat pour sa gloire et sa réélection ! Je le regarde dans les yeux. Je pense : toi, qu’as-tu fait ? Qu’as-tu jamais fait pour des grévistes ? Il se tait. Je n’ai rien dit.


Mercredi 22 mars 2006
Ces jours derniers, quatrième Forum mondial de l’eau à Mexico. 140 États et associations « organisations non gouvernementales », dénomination assez abstraite pour désigner en même temps et sans rougir de la contradiction des organisations de citoyens et des organisations d’industriels.
Forum « axé sur les actions locales ».
Focalisation.
Se concentrer sur les actions locales.
Occupez-vous, petits.
Ne pas parler des monstres.
Et cette forfanterie : « réduire de moitié d’ici 2015 le nombre de personnes n’ayant pas accès à l’eau, suivant les Objectifs du millénaire pour le développement ». Calembredaine. Imitée des objectifs délirants et criminels affichés par les grands dirigeants de multinationales, genre Jack Welch, héros des rentiers, des actionnaires volatiles et fébriles, qui a transformé General Electric en machine à cash, une révolution permanente qui ne laisse aucun employé en repos, met chaque personne sous tension, menacée de licenciement si la rentabilité financière maximale et même impossible à atteindre n’est pas obtenue tout de suite, dans le trimestre, dans le mois ; et pour que la menace soit crédible, en effet licencier massivement, régulièrement, c’est irrésistible, on ne peut que penser aux purges, au règne par la terreur. Sociétés staliniennes.
Tant de bonté canalisée. Qui ne contrarie pas les manœuvres qui l’utilisent. Qui ne compense pas la cruauté.


Jeudi 23 mars 2006
Nouvelle manifestation contre le CPE. Heurts place d’Italie à Paris.


Vendredi 24 mars 2006
Dans le journal Le Monde un article sur les marges de la manifestation d’hier, marges qui doivent prendre la première place.
On ne peut pas interdire une manifestation. On peut quand même déplacer les projecteurs, prendre les mots d’ordre des manifestants et leur substituer les préoccupations de la propagande de l’ordre et de la sécurité ; on peut remplacer, dans les cerveaux dont on occupe l’attention, un cortège de centaines de milliers de personnes en colère par celui d’une centaine de voyous goguenards et violents ; et ce rapt ne peut être exécuté qu’en plein jour, sur la place publique.
L’article est titré « Au cœur d’une bande du "9-3", le plaisir de la violence », il est paru aujourd’hui en début d’après-midi dans l’édition datée de demain, 25 mars, il est écrit par Luc Bronner.
Entre autres, il a cette phrase : « Après une heure de violences continues dirigées contre des manifestants blancs mais aussi, à deux reprises, d’origine maghrébine, ils se lassent. »


Samedi 25 mars 2006
Une enquête judiciaire pour « abus de biens sociaux » est en cours dans l’affaire de la vente de frégates à Taiwan en 1991. Cette enquête traîne depuis 2001. Ces frégates ont été vendues à l’aide de pots-de-vin. Une partie de cet argent détourné serait revenue dans les poches d’un parti politique, peut-être la campagne avortée en faveur de M. Balladur qui était, à l’époque, le candidat de la modernité, des journaux dynamiques et dopés à la publicité impartiale, candidat des réformes, de la guerre contre la société, contre la Sécurité sociale, l’école publique, tous ces marchés en friche que les grandes sociétés sont impatientes de mettre en valeur grâce à leur efficacité et à leur équité légendaires. Se souvenir que M. Sarkozy se trouvait dans son sillage, trahissant ainsi M. Chirac qui l’avait introduit et promu dans la bergerie du parti dit gaulliste.
Développement d’une nouvelle branche dans cette affaire, du coup rebaptisée « affaire Clearstream », du nom de la société qui aurait servi de véhicule aux flux d’argent – Clearstream, comment traduire cela ? Flux clairs ? Flots purifiés ? Probablement un jeu de mots sur clearing, compensation en français.
Des perquisitions sont en cours au centre de recherche de EADS [1] à Suresnes.
On ne comprend pas grand-chose.
On ne comprend même pas pourquoi ils en parlent, si ce n’est pour nous rendre cette affaire spectaculaire et inintelligible. Ne devrait-elle pas être non pas spectaculaire mais sérieuse, intéressante, instructive, pleine d’enseignements sur les rapports entre pouvoirs politiques, judiciaire, financier ?
Il y a dans l’actualité, ainsi, des blocs d’énigme, d’incompréhension.
Ces blocs obscurs font partie du tableau. Ils en sont l’ombre, le relief.


Dimanche 26 mars 2006
Une autre manifestation.
Nous sommes place de la République.
Cette manifestation d’aujourd’hui, dimanche 26 mars, prend place entre les manifestations de jeudi dernier, salariés et jeunes unis contre le projet de contrat de travail spécialement précaire spécialement pour les jeunes – marquées par des incidents provoqués par des bandes, de fait des auxiliaires de police bénévoles – et celle de mardi prochain, 28 mars, à nouveau contre le CPE, qu’on annonce importante, un point culminant – je n’aime pas ça, je trouve cette annonce de la presse dangereuse, elle voudrait nous enlever la liberté de décider nous-mêmes, si les circonstances l’exigent, d’une autre manifestation qui serait encore plus importante et culminante, plus tard, à un meilleur moment.
Nous manifestons « contre l’immigration jetable ».
Déclaration universelle des droits de l’homme. Article 13-2. « Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays. »

11h12, de M., un appel à signer en faveur du festival Voix de la Méditerranée, à Lodève, menacé pour cause de baisse ou suppression de subventions.
Je signe, tout en pestant contre la dépendance aux subventions.
Pourquoi les protestations ne s’accompagnent-elles pas d’une réflexion partagée sur l’indépendance et d’actes ?
Vaut-il mieux que le public paie un peu (et sache pourquoi) (et soit associé à la fabrication du festival et à ses suites) (et réduire la part des subventions) (et dépenser à un niveau qui serait un compromis entre une taille et des dispositifs propices aux rencontres et une proportion de ressources propres sur subventions qui serait un taux d’indépendance ou de dépendance) ou dépendre à ce point (devoir s’arrêter ! même plus pouvoir réaménager ! et repartir !) d’un roitelet de région, etc. ?


Chapitre précédent : Cette expérience, personne ne peut vous l’enlever.
Chapitre suivant : The Disposable American.
Lire la présentation et revenir au sommaire.

© Laurent Grisel _ 16 février 2012

[1Groupe européen d’aéronautique et de défense, etc. Site en français.

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