Œuvres ouvertes

Sarkozy d’extrême droite

Du 17 au 23 avril, seizième chapitre de 2006

Lundi 17 avril 2006
Tel Aviv, foule devant l’ancienne gare routière. Une explosion, un homme ou une femme s’est fait sauter. Neuf morts, soixante-deux blessés.
Revendication par les Brigades des martyrs d’Al-Aqsa et par le Jihad islamique.
Le Hamas publie un communiqué dans lequel il prétend qu’il s’agit d’un acte de légitime défense. C’est absurde et abject, ceux qui s’attaquent à eux ce sont des artilleurs, des aviateurs, des fantassins et ceux qui les commandent. Pas cette foule dans la rue.
Je ne comprends pas qu’ils ne s’en prennent pas aux militaires et seulement à eux.
Tout juste capables d’unifier le peuple israélien derrière son gouvernement d’extrême droite.


Vendredi 21 avril 2006
Il y a donc, depuis aujourd’hui, une loi n° 2006-457 du 21 avril 2006 sur l’accès des jeunes à la vie active en entreprise qui abroge l’article 8 de la loi du 31 mars 2006.
Le reste de la loi n° 2006-396 du 31 mars 2006, dite obscènement « pour l’égalité des chances », a été conservé.
Ne pas oublier qu’elle a été proposée par le ministre « de l’Emploi, de la Cohésion sociale et du Logement », M. Jean-Louis Borloo. Ne pas oublier son nom.
Elle avait été annoncée par M. de Villepin comme une réponse aux révoltes de l’automne 2005 dans les banlieues.
Les dispositions cachées par le scandale du CPE et qui sont passées :

  • un apprentissage en alternance à partir de l’âge de quatorze ans, surtout sans aucune réflexion sur les enseignements donnés en apprentissage, le statut de l’apprenti, le compagnonnage, le statut des tuteurs en entreprises, l’apprentissage de la vie collective et des droits, etc. ;
  • la suppression du droit à l’indemnité à hauteur de leur incapacité permanente en cas d’accident au cours de leurs stages pour trois catégories d’étudiants stagiaires (les étudiants en sciences et sciences appliquées, les étudiants en économie, les étudiants qui font un stage dans un organisme public ou privé) – et en quoi cela facilite l’emploi des jeunes, et leur insertion dans le radieux monde de l’entreprise, de pouvoir vivoter handicapés sans cette indemnité ?
  • des classes préparatoires aux concours des grandes écoles dans les zones d’éducation prioritaires ; on fait passer une mesure de validation et d’élargissement du système de sélection et d’abrutissement des élites pour une mesure progressiste, alors que c’est ce système de grandes écoles et la dévalorisation concomitante de tout le système d’enseignement qu’il faut abattre et remplacer ;
  • la création de nouvelles zones franches urbaines (ZFU), gros cadeaux aux entreprises qui s’y installeront, elles auront des subventions de l’État, sous forme d’allégement d’impôts principalement, histoire de bien faire plaisir aux partisans reaganiens de la baisse des impôts tous azimuts – et qui embauchera-t-on ? pour « certaines subventions », lesquelles ? les entreprises devront embaucher en CDI des personnes résidant dans les ZFU, oh que ça fait charité et bonnes œuvres et renforcement des ghettos tout ça ;
  • la création d’une Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances (ANCSEC), une agence ! alors que tout dans la société est fait pour favoriser les riches et enfoncer les pauvres, y compris les stagiaires accidentés, dans la même loi ;
  • l’abrogation de la loi n° 64-701 du 10 juillet 1964 relative au Fonds d’action sociale pour les travailleurs étrangers ; peut-être ce FAS, à la longue, menait-il trop d’actions sociales, culturelles, en faveur des immigrés ; on ne peut pas ne pas rapprocher cette mesure des lois promues par ailleurs par N. Sarkozy sur l’immigration dite ignominieusement « choisie » et pour l’organisation de la chasse aux clandestins que ces lois promulguées à tour de bras fabriquent ; cet article d’abrogation est en quelque sorte la jointure entre les deux lois, la loi Borloo-de Villepin, et la loi Sarkozy, ces politiciens sont liés par le même esprit comme des frères siamois par la même membrane ;
  • le renforcement des pouvoirs de la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (HALDE) et la reconnaissance du testing comme preuve juridique dans le cadre des affaires de discrimination, ça c’est le côté chiraquien peut-être, ses concessions à son élection contre Le Pen alors que tant d’autres mesures mises en œuvre sous son règne valident et autorisent et popularisent les discours d’extrême droite ;
  • et pour rendre visible la charité faite aux bons immigrés, des « actions en faveur de la cohésion sociale et de la lutte contre les discriminations » seront menées dans le domaine de l’audiovisuel, il y aura des présentateurs et présentatrices qui présentent bien et qui énonceront distinctement la propagande dans la télévision et dans le poste ;
  • sans rien lâcher du paternalisme à l’égard de ces salauds de pauvres, un « contrat de responsabilité parentale » grâce auquel un président de Conseil général peut sanctionner les parents d’un enfant absentéiste et « qui porte des troubles au fonctionnement de l’établissement dans lequel il est scolarisé », en suspendant le versement des allocations familiales – en vertu du principe selon lequel les droits ne sont pas des droits mais des récompenses données aux plus méritants ;
  • la mise en place d’un « Service civil volontaire », mesure d’accompagnement d’une autre loi, une des grandes œuvres de Jacques Chirac, la suppression du service militaire et son remplacement par une armée de métier – sans aucune réflexion dans la nation, pas même à l’extrême gauche – où sont passés les « comités de soldats » ? – sur l’armée, la défense, l’armement des citoyens – quant à la Patrie, n’en parlons pas ;
  • et pour couronner le tout, toujours par amour des jeunes et de leur insertion dans le « monde du travail », l’autorisation du travail de nuit à partir de quinze ans, bien sûr limitée aux quelques métiers qui l’ont demandé, comme s’il s’agissait là d’une restriction, et dérogation renouvelée tous les ans par un inspecteur du travail, avec des contrôles effectués et des limites strictes au niveau des horaires, comme s’il s’agissait d’une protection alors que par ailleurs tout est fait pour réduire le nombre des inspecteurs du travail à des proportions dramatiquement basses – cela sans aucune réflexion sur les raisons du manque de jeunes dans les métiers artisanaux, sur le travail manuel, sur la sale réputation faite à ces métiers par des profs du secondaire qui projettent leurs préjugés de classe contre les métiers à mains, etc.


Victime des obscurs arbitrages entre lois liberticides et lois d’apparence humanitaire, le « CV anonyme », mesure soutenue par les organisations antiracistes, a été retiré par le gouvernement.
Toute cette loi n° 2006-396 du 31 mars 2006, « pour l’égalité des chances », il n’y a qu’à la lire pour voir à quel point elle est typique du brouillage giscardien, style ère 1974 : mesures « mode » et mesures ultraréactionnaires. Brouillage sémantique. Désorientation de l’adversaire. Les leçons du Club de l’Horloge ou du GRECE, je ne sais plus, faut voir, bien apprises. Voilà pour la recette. L’événement politique est que la recette a échoué. L’enrobage « mode » n’a pas fait avaler la pilule amère. Elle a été recrachée.
Cela veut-il dire qu’aucun brouillage jamais plus ne sera tenté ?
Non, ils n’ont pas grand-chose d’autre dans leur boîte à outils. Mieux, ou pire, cette tactique leur convient profondément bien.
Cela veut-il dire que les futurs brouillages ne marcheront plus ?
Non, on trouve toujours des gogos. Mais ce n’est pas forcément important.
Chaque fois, l’échec partiel, le succès partiel, recrutent des désillusionnés, des critiques astucieux, des défaitistes fatigués qui ne croient plus à rien, etc. Un mélange de rage et de lassitude, d’impuissance et de fatigue qui ne durera peut-être pas.
Il y aura toujours un public pour la confusion, mais je ne suis pas sûr que ses proportions, encore moins son influence sur les événements, soient constantes ni toujours considérables. Son ampleur et son poids varient avec l’ampleur des défaites et des victoires.
Les défaits peuvent avoir le dernier mot d’un épisode de défaite, ils n’ont pas le dernier mot de l’histoire.


Dimanche 23 avril 2006
Hier meeting UMP, 2500 personnes. Bonne puanteur.
Il y a d’abord ces paroles rapportées partout : « On en a plus qu’assez d’avoir en permanence le sentiment de s’excuser d’être français. On ne peut pas changer ses lois, ses coutumes parce qu’elles ne plaisent pas à une infime minorité. » Applaudissement. Rires. Libération. Autorisation de rire.
Sarkozy d’extrême droite.


« Et d’ailleurs, s’il y en a que ça gêne d’être en France, je le dis avec le sourire, mais avec fermeté, qu’ils ne se gênent pas pour quitter un pays qu’ils n’aiment pas ! »


Applaudissements.
« […] avec le sourire » fait écho aux rires qu’il vient d’entendre, mais sur un registre contenu. Les approuve. Confirme l’autorisation de rire. Entend et dit qu’il tient sous contrôle les lâchetés qu’il vient de libérer.
Dans quelques organes de presse (au moins Le Monde) la formule rapportée inexactement : « Si certains n’aiment pas la France, qu’ils ne se gênent pas pour la quitter. »
« La France, tu l’aimes ou tu la quittes ». Formule attribuée dans cet article signé lemonde.fr Avec AFP | 23.04.06 | 09h03 • Mis à jour le 23.04.06 | 13h25 à Philippe de Villiers, président du Mouvement pour la France (MPF). Lequel en fait l’a volée au Front national. Au Front national de la jeunesse ? Si je me souviens bien d’affiches, vues pour la première fois il y a combien de temps ?
Employer cette formule après la défaite du CPE, c’est juger la défaite mineure, au moins vouloir le faire croire.
On comprend. On entend bien. Si vous lâchez un peu, c’est pour continuer de plus belle.
Indication sur leur répertoire tactique : dès que recul, se reprendre par l’extrême droite. Là sont leurs ressources. C’est plus qu’une tactique. Si c’est profond comme je le crois, alors ils répéteront, recommenceront, ne pourront plus s’arrêter.


« Je veux aussi m’adresser à la gauche populaire, à tous ceux qui ont cru au Parti communiste. J’ai plus de respect pour les anciens ouvriers qui ont travaillé toute leur vie en usine que pour les mondains qui n’ont pas vu les crimes de Staline. »


Il s’en prend à « une gauche qui n’a pas de leçons de morale » à lui donner, « une gauche responsable de la montée du Front national ».
Brouillages typiques de l’extrême droite, on est descendu des hauteurs du GRECE ou du Club de l’Horloge, ou d’Alain Soral, etc. – tous ces gens qui ont renouvelé la philosophie de l’extrême droite et ont voulu la faire adopter par la droite, qui citent Gramsci, qui ont théorisé la lutte des symboles, des mots, qui ont gagné des places dans les médias, les agences de relations publiques.
Très grand rendement de la formule. D’un seul mot, « les mondains », on fait de l’anti-intellectualisme, on recrute à la gauche des petits-bourgeois du PS, on recrute au FN, on recrute dans les logements sociaux, dans les campagnes, dans les boutiques sur le point de disparaître alors qu’on ouvre grand les vannes du grand commerce qui les avale, et ainsi de suite.
C’est profond.
Il a acquis une belle position de tir, cet ambitieux, en haut d’une colline, d’où il peut tirer dans toutes les directions, sur tous ses ennemis.
Contre Dominique de Villepin :


« Avec le CPE, un jeune pouvait se faire licencier sans motif. Je ne veux pas faire cadeau de l’esprit de justice à la gauche et que la droite soit associée à la précarité. La gauche sait exploiter nos erreurs, je ne ferai pas cadeau à la gauche de nos erreurs. »


Contre Lionel Jospin, l’ex-Premier ministre socialiste, champion des privatisations mais dont il veut qu’on se souvienne seulement qu’il avait procédé à des régularisations de sans-papiers :


« S’il était candidat [en 2007], ce serait l’occasion de lui demander des explications. »


À ces mots Sarkozy rit, rapportent les journaux. Son rire cette fois. Pas besoin de retenue, impossible même. On ne peut retenir ni réduire une autorisation qu’on s’est donnée à soi-même. Rire content. Il est contenté. Ne peut s’empêcher de jouir d’avance des avantages que sa position nouvellement acquise lui donne.
La bataille est engagée et il dit à l’avance quelles seront les insultes et à qui les lancer. Il provoque l’indignation et la disqualifie d’un seul mouvement.
Il est ministre de l’Intérieur, il a son projet de loi sur l’immigration, il veut supprimer « les régularisations au fil de l’eau [1] ». De cette posture, ce ne peut être que le début d’une liste de mesures qui n’aura jamais de fin.
Je ne suis pas indigné. Je refuse de m’indigner. Non pas parce qu’il disqualifie l’indignation, ce n’est pas lui qui va dicter mes réactions. Non, justement pas. Mais parce que s’indigner me paraît faux, inapproprié, stupide. Pourquoi ? Il faut que je réfléchisse un peu. On verra ça la semaine prochaine si on a le temps.


Chapitre précédent : La mélodie de l’ordre.
Chapitre suivant : Vote de la gauche pour la droite.
Lire la présentation et revenir au sommaire.

© Laurent Grisel _ 1er mars 2012

[1Celles qui sont attribuées sans difficulté aux personnes qui peuvent prouver qu’elles sont en France depuis plus de dix ans.

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