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Oeuvres Ouvertes : Yves di Manno, Objets d'Amérique - lecture d'Auxeméry

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Yves di Manno, Objets d’Amérique - lecture d’Auxeméry

dissémination de mai 2014 sur "l’Amérique"

C’est un fait. N’ayant rien d’un don gratuit, une vocation est chose à construire. S’il y a appel d’être, ce n’est pas faveur à recevoir, mais bien plutôt nécessité à prendre en charge. Une vocation se dessine et s’entretient. Elle se donne à lire au bout du compte comme poursuite et trajet : s’il doit y avoir réalisation, que ce soit par l’action concertée (je veux dire : de concert, i-e en concordance de desseins et de modulations) de la réflexion et de la pratique.

On sait la préoccupation d’Yves di Manno depuis longtemps : conserver à la langue le spectre le plus large possible de manifestations efficaces et probantes par elles-mêmes.

Honnêteté intellectuelle, avant tout, si l’on veut. Je pencherais pour une extrême sensibilité à ce qui doit devenir, ou advenir… À ce qui, de sujet à une interrogation initiale, doit finalement s’affirmer, et demeurer, c’est-à-dire trouver son lieu et sa formule. Sa tonalité.

Et donc, exigence. Exigence de sens par dessus tout. Rien n’aura de sens que filtré, décanté, soumis à maturation par une constante détermination à faire advenir les significations. Et exigence quant à la forme que prend le contenu de ce qui naît ainsi, et par conséquent attention portée à l’ouvrage, qui n’est pas l’œuvre, mais sa promesse, et à tous les moyens qu’il convient de convoquer pour la tenir.

Quelle est l’intention d’Yves di Manno dans ses Objets d’Amérique ?

J’ai un peu vu l’ouvrage se faire, et ma vision particulière considère cet ouvrage sous l’angle de la réalisation, au sens à la fois du faire et de l’accomplissement personnel. Pas de bilan définitif, ici, cependant. Ce n’est pas qu’il soit trop tôt. C’est seulement que la recherche est belle en elle-même, et qu’elle dure, et surtout que le sens est d’abord là : dans le parcours qui mène de ceci à cela, du questionnement à l’affirmation. Examen de soi par conséquent, examen de la chose elle-même en cours de génération.

Ce livre nous offre ainsi le compte-rendu de la construction d’une vocation.

Pour filer autrement la métaphore, plus concrètement – une sorte de plan complet de la demeure où l’écho doit se produire : fondations & masse, façades & entrées, ouvertures & perspectives, circulation des corps & de l’air respirable, paysages alentour & voisinage…

De quoi est-il question ?

De poésie américaine certes, celle du siècle achevé, celle aussi du siècle qui s’entame. De la poésie américaine, celle des États-Unis, en tant que telle, et certes pas selon les angles d’attaque de l’étude universitaire (qui fait bien ce qu’elle fait comme elle doit, et qui n’a rien à voir ici), mais selon les vues précises de qui veut comprendre pour agir, et arpenter en vérité le terrain sur lequel on désire se réaliser.

Donnant accès singulier vers quelque chose qui nous concerne, nous Français également, non donc en tant qu’objet d’étude, mais en tant que matériau à traiter en termes d’efficacité. Pénétrer dans la fabrique même, dans les pièces diverses du bâtiment, y aller voir, les parcourir, et ouvrir les fenêtres. Afin que chacun se fasse à la chose même, en suivant le même mode opératoire : découvrir, épuiser les pistes, se fixer, revenir, savoir les chemins enfin, et les étapes indispensables. Établir le champ d’action, multiple, multidirectionnel, et le plan pour l’investir.

Méthode d’exposition.

Du récit des prémices : des origines des sources, des commencements personnels.

À l’exposé d’un parcours couvrant un bon siècle d’œuvres diverses : récit tout aussi personnel, mais orienté. Un exposé de thèmes et d’étapes.

Au centre, des œuvres-phares (reprenons le mot baudelairien).

À la périphérie de ces ensembles circonstanciés, mais toujours au cœur du travail poétique, des exemples. Des traductions.

Le questionnement commence lorsqu’Yves di Manno se trouve confronté, à la fin des années 70, avec une difficulté, celle de conjuguer, en référence au Paterson de Williams, la « rigueur » à la « beauté ». La sorte de confession à laquelle il se livre au début des Objets d’Amérique peut paraître gratuite. Ce qualificatif-là est évidemment sans aucun à-propos dans ce cas. Il est en fait question des deux parties essentielles qui se jouent sur le théâtre des significations, celle de l’être et celle de la langue. Autrement dit, pour n’employer qu’un seul terme, celle de la forme. La forme que doit prendre une vie, en somme, quand, rêvant de « narration cachée », on se trouve confronté à l’exigence du poème à faire. Et d’abord du poème-clé, ce Paterson, dont on soupçonne les vertus, sans parvenir à en dominer la formulation, – ce poème donc, à traduire. Le poème de Williams a cette particularité qu’il met à mal les codes admis en matière de poésie, quand on est un Français, en ces années-là : au lieu des recettes lyriques ou narratives convenues, Paterson offre une alternance singulière de strophes « bancales » et de blocs de prose, dont le rapport cherche manifestement à écrire et « chanter » (peut-être) une relation à la réalité des choses, des êtres et du monde qui ne se contente plus d’exalter ou de condamner, mais prend à bras le corps cette réalité, et s’attelle à sa transcription, autrement qu’en envolées ou en exorcismes. Une tâche d’homme en quête de véridicité, voilà.

Ces confidences autobiographiques n’ont d’autre rôle que de poser les termes de l’équation : comment entrer dans une œuvre dont on sait, parce qu’on le sent organiquement en quelque sorte, qu’elle est porteuse d’une pertinence qui nourrira l’être en devenir que l’on est, et qui doit accéder au réel.

On a là un phénomène comparable, par au moins un aspect – la navigation à l’intérieur du domaine de soi, essentiellement – à l’entreprise d’un Segalen, disposant ses stèles selon des directions inscrites sur un sol à investir, et où l’on sait qu’un destin, le sien propre, est en jeu. Et où l’« auteur » disparaît, précisément, dans le mouvement qui engendre l’œuvre. Où l’un et l’autre ne se distinguent plus, où le nom même qui désigne le poème est celui de l’être qui signe. Paterson est le poème de la cité, où la voix qui parle est celle du lieu où les êtres s’accomplissent.

Traduire Paterson fut donc pour Yves di Manno l’acte inaugural par lequel on accède à ce qui doit advenir du réel. Autoportrait, certes, dans ce prologue ; mais surtout pierres sur quoi bâtir.

Le reste découle de cet acte de fondation, et va aboutir à la dernière partie du livre, intitulée « L’épopée entravée ». Di Manno ne livre pas là une analyse exhaustive de ce qui a caractérisé la poésie nord-américaine de langue anglaise (devenue tout autre que la matrice originelle) ; il nous en donne plutôt un aperçu vivant, à la fois apparemment limité en son propos, mais compensant cela par une extrême densité. Les grandes lignes sont tracées des figures essentielles, Whitman et Pound, à ce qui se donne à lire de meilleur dans le dernier avatar, celui des language poets… Sont successivement abordées les étapes de cette quête du « chant » du réel. L’Imagisme, terme inventé par Pound en exil volontaire à Londres, sous la bannière duquel se place l’œuvre de H.D., qui dépasse largement le cadre d’une « école » de quelque nom que ce soit, puisque l’image chez cette poétesse est, bien plutôt qu’une marque de fabrique, le médium qui conduit à une herméneutique très précise, dans laquelle tout l’être est engagé. Les œuvres des Objectivistes, groupement opéré dans les années 30 par Zukofsky, au moment de la Dépression, et dans la lignée de Pound et Williams, et caractérisé par une salutaire résistance aux conformismes ambiants : « artisans », oui, au sens le plus noble du terme, Oppen, Reznikoff, Rakosi… chacun préoccupé plus de se colleter à la description exacte des vices de forme de la société américaine que de promouvoir leur ego. Mention particulière, de mon point de vue, pour Reznikoff, à qui me lie une émotion profonde ; mais pour Yves di Manno, c’est vers George Oppen que l’attention se portera. Enfin, les « projectivistes » (le mot est employé par certains) dont la figure dominante (« séminale » comme disent les aficionados) est Charles Olson, mis en avant au début des années 60 par une célèbre anthologie de Don Allen, avec ces assesseurs (au moins ceux-là, oui) très différents, Robert Creeley, ou Robert Duncan, qui, lui, a pour caractéristique de participer à la fois des mouvements de la côte Ouest et de l’aventure de Black Mountain College.

Deux ou trois points sur lesquels je veux mettre l’accent à mon tour, pour inviter le lecteur à aller se plonger dans ces Objets d’Amérique. Un, le rôle tenu par un nombre très important de femmes dans l’évolution de la poésie nord-américaine, outre H.D., et avant elle Emily Dickinson : citons bien sûr Marianne Moore, Mina Loy, Denise Levertov…

Deux, une manière de fil rouge qui court d’un bout à l’autre de cet exposé, et lui donne son titre : les États-Unis d’Amérique sont ce pays sans nom autre que celui de cette fédération, pays jeune et conquérant, marqué par une histoire coloniale très violente, par un esprit d’investissement relevant d’une volonté de s’installer et de prospérer sur le territoire de sa « vision », et pays confondu avec une « nation » en marche, qui dans sa détermination, est cependant rongé de doutes sur sa propre légitimité. D’où cette constante recherche du poème de quelque longueur (au sens odysséen) qui condenserait l’essence du récit fondateur de légitimité historique : on passe ainsi de l’optimisme « démocratique » des Feuilles d’herbe de Whitman (sans compter ces antécédents curieux : le conte artificiellement emprunté à la légende locale d’avant la colonisation du sol par Longfellow, et les machineries intellectuelles de Poe) aux Poèmes de Maximus d’Olson, dans la lignée de Paterson, avec ce correctif, que c’est non seulement la vie de la cité, dans son quotidien, qui est là examinée, mais toutes les déterminations qui lui donnent son épaisseur, et sa densité historique : mouvement de la civilisation – de la vie de la « cité » donc, précisément – des origines sumériennes à l’exploitation du Nouveau Monde, mythes locaux et mythes importés, idéologies (impérialisme, puritanisme, règne du profit, « dépotoir » finalement, dira Olson), actions humaines s’inscrivant dans le cadastre, la géographie ou la géologie, etc.

Trois, point qui complète le précédent : au centre du problème (l’Amérique, cette encombrante métonymie !), ces Cantos poundiens, œuvre où la chose apparaît de façon exacerbée, et que di Manno résume ainsi : « Cet oubli de soi dans l’écriture, qui va largement à l’encontre du lyrisme ordinaire, met […] l’accent sur tout ce qui est d’ordre matériel dans la fabrique du poème. De surcroît, il déplace […] l’enjeu du travail poétique, que Pound comme Williams veulent réinscrire dans l’espace de la Cité. Il aboutit enfin, par l’élargissement de sa sphère, à une profonde redéfinition culturelle, battant en brèche l’ethnocentrisme occidental. » Disparition du moi, non totalement achevée chez Pound, comme le remarquait Olson dans ses lettes écrites en pays Maya : le « bec de l’ego » va dans les Cantos piocher dans les données historiques ce qui satisfait sa « vision »… mais « oubli de soi » en effet, en ce que Pound, toutefois, compose, dans une remarquable absence de mise en avant de ses complexions sentimentales, par exemple, et affirmant plutôt, et développant, tout autre chose, le noyau dur du poème se résumant à l’adage Amo ergo sum. En quoi, Pound rejoint son maître Dante… Les Cantos sont bien la traversée du monde de ce temps, et habités par une pensée solide qui fait fi des accidents, pour se tenir à la substance du réel. Affaire de langage, oui, aussi. Et de recentrement sur ce qui constitue l’essentiel de la communication (certes, pas cette affaire de simple « publicité » bruyante et obscène qui pollue les oreilles et les yeux) : la vie de la communauté humaine dans sa plus grande extension, et qu’Olson reprendra à son compte, en lui donnant une définition plus précise encore.

D’où le troisième aspect de la chose mis ici en valeur par di Manno, et qui aboutit chez lui à la traduction (la défense et l’illustration) des Techniciens du sacré de Jerome Rothenberg, auquel il consacre un chapitre pivotal. Entreprise de confrontation avec la parole poétique dans toute la diversité de ses manifestations ; interrogation active sur les fins et les moyens de cette parole ; creusement de cet objet verbal nommé « poème », jusqu’à atteindre la moelle qui en fait la saveur interne (les modulations des voix, les modes de fonctionnement), et le sang qui l’irrigue (les mythes, les énergies qui sont à l’œuvre dans le chant ou le récit, l’« incantation » étant ici revisitée en profondeur comme en étendue, dans une prise en compte de la circulation de ces énergies).

Yves di Manno, avec intelligence, nous offre, pour faire lien entre ces exposés, des exemples de son travail de traducteur, mettant l’accent sur ce qui est pour lui de l’ordre des « affinités électives ». Choix qu’on ne saurait contester, puisqu’il y va de la sincérité personnelle et de la conscience, précise et argumentée, d’une nécessité intérieure.

Ces Objets d’Amérique font d’ores et déjà partie de ces livres qui marqueront une date. Des jeunes gens, chez nous, j’en suis certain, trouveront là une base à partir de laquelle leur propre réflexion trouvera à se nourrir, réflexion sur notre langue, dans ses rapports avec le traitement de la langue d’un autre pays dans une situation inverse de la nôtre : la France est un pays de longue tradition qui donne largement l’impression de vivre dans une sorte de considération effarée, de fascination pour son propre épuisement, alors que les poètes des États-Unis d’Amérique en sont toujours à tenter de fonder une tradition qui soit propre à leur pays, dans la contradiction permanente entre l’affirmation et le doute, dans l’exaltation et la mise en cause de leur histoire et de leurs mythes fondateurs, et de la langue même, en ce qu’elle est chargée de tout ce qui fait la substance des êtres. Contradiction entre désir de solidité (l’aplomb, ou le cynisme même, de l’Empire ne constitue pas une légitimité en soi !), et constat de faiblesse, de cette sorte de déficience interne qui résulte de la conscience de l’écart entre prétentions universalistes, et réalisations platement égoïstes et autocentrées.

Ce livre est donc un guide pratique, en quelque sorte. À partir de là, et sur l’exemple livré par l’auteur, comment faire, comment devenir, comment user de la parole. Programme.

Auxeméry, 3 février 2010

D’Auxeméry, lire également sa superbe autobiographie poétique sur Poezibao

et son compte-rendu des Techniciens du sacré de Jérôme Rothenberg

© Auxeméry _ 30 mai 2014

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