Œuvres ouvertes

Le Gardien du feu, par Anatole Le Braz

par Noëlle Rollet

Le feu du phare est resté allumé toute la nuit. Au matin, on signale une disparition et deux cadavres sous clé. Voilà les faits terribles et étranges sur lequel s’ouvre le roman d’Anatole Le Braz, relatés sur le ton objectif et laconique d’un rapport officiel très vite relayé (dès les premières pages) par la voix du gardien de feu. Dans sa lettre, il explique à « son ingénieur » par quel enchaînement de faits il en est venu à de tels actes, lui qui avait jusque-là été un employé exemplaire.
Il se lance ainsi dans l’histoire de sa vie et raconte son tempérament, ses aspirations, son parcours et, surtout, son unique amour, avec une précision toute de sensibilité, et sans détails superflus. La menace plane, bien sûr, puisque le lecteur sait d’emblée que ce récit prépare le drame, qui gronde au moment même où le gardien écrit : les événements du phare surgissent entre deux épisodes, interrompant violemment le calme de la narration qui en acquiert un angoissant relief. Tout en mettant en place la trame de cette scène finale, l’auteur prend pourtant le temps de promener le lecteur parmi les paysages et caractères de Bretagne, du Léon peuplé d’hommes austères (le narrateur, léonard, a d’abord voulu être prêtre) au doux et frivole Trégor d’Adèle, la femme du gardien, avant de le mener au rude pays des Capistes. Chaque personnage apparaît ainsi sur fond d’un terroir dont il est le fruit et dont il exprime le « génie » (l’ingenium) particulier. Dès lors, ni les voyages ni les « transplantations » ne sont anodins dans le parcours du gardien, qu’ils sèment d’avertissements et de présages. Déraciné, il finit lui-même par n’apparaître plus que comme un fantôme aux yeux de sa mère, entrevue de loin une dernière fois, à la veille d’accomplir son terrible dessein.

« J’étais, du reste, à présent que j’y songe, l’homme le plus enclin à être dupe. » annonce le gardien en guise de présentation. Dupe d’Adèle et de son amour, assurément. Mais jouet, aussi, de forces moins humaines, au même titre que tous ces personnages, parfaitement croqués en quelques phrases, mais dont le tempérament comme le destin sont de peu de poids face à la nature qui les surplombe. La tragédie du gardien de feu ne pouvait s’achever qu’à l’écart des hommes, dans la violence d’une mer déchaînée. Au tomber du rideau, après le spectacle diversement cruel de la vie des hommes, au-delà des histoires qu’on raconte, la plaine amère aura tout englouti. « Par ailleurs rien à signaler. »

Mais, lorsque nous nous fûmes engagés dans la route du Cap, ses yeux s’assombrirent devant ces vastes étendues dénudées, à peine hérissées çà et là d’un bouquet d’ormes rachitiques, et dont la mélancolie du soir d’octobre accentuait encore la tristesse et la sauvagerie. Des vols de corbeaux se levaient des labours, regagnant leurs gîtes dans les pinèdes lointaines, vers Beuzec et Douarnenez. De distance en distance, se profilait un manoir isolé, d’aspect tragique, et sur qui semblait planer le souvenir d’un crime.

La mer demeurait invisible, mais on entendait son grondement sourd et, par intervalles, des coups de ressac si puissants qu’ils ébranlaient le sol, faisaient trembler la terre dans ses profondeurs. À partir de Plogoff, Adèle ne parla plus. Moi-même je me taisais, écoutant sonner les sabots de l’attelage sur les dalles de granit brut dont le chemin était comme pavé. Une brume, d’heure en heure plus épaisse, flottait maintenant sur les choses, ainsi qu’une poussière salée ou quelque mystérieuse fumée d’océan. Dans cette brume, une sorte de cime s’estompa. Notre conducteur, nous la désignant du manche de son fouet, dit :
– C’est la Pointe !

Le Gardien du feu, d’Anatole Le Braz, éditions Publie.net, 261 pages

© Noëlle Rollet _ 1er mars 2012

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