Œuvres ouvertes

Inculpabilité

Du 2 au 7 octobre, trente-septième chapitre de 2006

Lundi 2 octobre 2006
Visite du site De Defensa qui analyse de façon si précise et profonde l’américanisation de l’armée israélienne et donc son affaiblissement. L’auteur du site, il y écrit tous les jours, c’est impressionnant, est Philippe Grasset. Dans Notre raison d’être il se dit antimoderne. Il reprend cet adjectif d’Antoine Compagnon, ce livre, Les Antimodernes. De Joseph de Maistre à Roland Barthes, qui a fait beaucoup de bruit.
Antimoderne :


L’originalité du terme « antimoderne », ce que Compagnon ne manque pas de mettre en avant continuellement, c’est bien entendu de n’être pas un adversaire du moderne de façon systématique, ou adversaire du Progrès pour dire autrement, mais bien d’être adversaire de ce que le moderne/le Progrès porte de décadence mortelle. Ainsi dit-il justement de Péguy, — à placer comme un des très importants antimodernes avec Maistre, Chateaubriand, Baudelaire, — qu’il était « probablement le seul authentique antimoderne [NDLR : de son temps ?], antimoderne jusqu’au jusqueboutisme, [...] le seul qui puisse dire “nous modernes” tout en dénonçant le moderne ».
Nous comprenons bien : Péguy (comme les autres de son acabit) est le gardien de ce qu’il y a de grand et de nécessaire dans le moderne et le Progrès, et celui qui, par conséquent, traque et dénonce toutes les perversions qui, sous le label usurpé de « modernisme », prétendent être des modernes. Elles n’en sont pas, elles ne sont que des usurpatrices.


Ses dieux : Joseph de Maistre, Jacques Maritain, Charles Péguy, Chateaubriand. Une ambiance vieille-France. Un sens aigu de la grandeur historique et de la dignité. C’est ce que j’appelle la droite scrogneugneu, non sans affection. Mais Joseph de Maistre, je l’enlève de la liste. Je choisis et garde mes affections. Je ne suis pas antirévolutionnaire. Dans ma liste il y a aussi Saint-Just, Babeuf. Diderot. Bon, j’arrête là.
Dans ce même article il développe pourquoi il s’intéresse à l’avion ultra-moderne F-35 (JSF, joint strike fighter), un avion qui n’est toujours pas en service depuis 1983 que son histoire a commencé, selon lui un objet politique par ce qu’il met en jeu de puissance et de souveraineté – un avion de ce genre est, comme un porte-avions, un instrument de puissance, ce qu’on appelle la supériorité aérienne, je suis dans ton ciel comme si j’étais chez moi et de là je peux tout viser et anéantir – et par son échec et ses mensonges un symptôme de la ruine du système et de son virtualisme (ajouter au dictionnaire), autre mot-clé, obsessionnel, dans les articles de ce site. Virtualisme, virtuel, c’est-à-dire non seulement non réel mais selon sa véhémence contre le réel – avec le suffixe -isme parce que c’est une doctrine, un dogme, une habitude mentale, une façon de voir exclusive et excluante.

Dans une récente et prémonitoire interview (du 18 juin [2002], dans Le Monde), le philosophe Michel Serres fait l’apologie de ce que nous nommons le virtualisme. La phrase citée en exergue dit tout : « Le virtuel est la chair même de l’homme. »


Il donne en exemple le choix de Kennedy de lancer le programme de conquête spatiale : il fallait, pour un discours après l’échec de la baie des Cochons, assaut raté contre Cuba déclenchant une crise majeure avec l’URSS, trouver quelque chose de séduisant, il a pris ce programme comme il en aurait pris un autre, au lieu de jouer de la télévision pour faire passer sa politique, comme le fit de Gaulle, c’est la télévision qui fait sa politique. Abandon de toute vision politique, etc.


Cette pente, qui est la fascination de la substance pour la forme après que la substance se soit servie de la forme pour s’imposer, est directement la conséquence de cette faiblesse si courante, qu’on nomme justement d’une façon générale « la faiblesse du caractère ». La faiblesse du caractère marque la caractéristique principale de l’homme politique dans la démocratie moderne. Elle est l’envers sombre des « qualités » qui conduisent à sa sélection, le sens du compromis qui devient goût du compromis, l’usage accidentel de l’aménagement de la vérité qui conduit à l’institutionnalisation structurelle du mensonge, la proclamation des nécessités de la morale qui transforme la politique en une leçon de morale, et ainsi de suite. La technique de la communication (le médiatisme, les relations publiques) et ses exigences font le reste. La transformation au long des années 1980, accomplie et bouclée dans les années 1990, fut transcrite directement par la transformation de la « politique-spectacle » en « politique du spectacle » : la forme devenait l’essentiel, elle prenait la place de la substance.


Mardi 3 octobre 2006
Autre mot-clé sur le site De Defensa, américanisme ; synonyme : le système. Il y met la volonté de toute-puissance, l’indifférence à la souffrance du monde, l’hypertrophie de la technologie qui se retourne en impuissance, le « virtualisme » dominant les psychologies et les décisions.
Ce qu’il nomme inculpabilité – le caractère inconcevable de toute culpabilité quelle qu’elle soit – est selon lui le fondement de la psychologie américaniste.
L’article est du 6 mai dernier, il commente un article du New York Times qui reprend les propos d’un officiel de l’état-major états-unien qui dit qu’il a des difficultés à renvoyer des prisonniers de Guantanamo, la prison célèbre pour ses tortures sophistiquées, vers leurs pays parce qu’il craint que ces prisonniers soient maltraités. Le grotesque de cette prétention ne doit pas indigner, il doit être compris. Cette compréhension doit englober la parfaite innocence, sincérité avec laquelle est énoncé le souci que les prisonniers de Guantanamo ne doivent pas être maltraités de retour dans leur pays nécessairement mauvais, terroriste, etc. Philippe Grasset relève le défi et fait une fameuse prise :


L’essentiel à comprendre est qu’il ne s’agit pas, pour l’américanisme, d’écarter ou de discuter les critiques et les jugements selon lesquels un acte commis par une nation ou une communauté est mauvais, blâmable, condamnable, etc. (cela, c’est une recherche de relativisation d’une accusation historique : toutes les nations et communautés se livrent à cet exercice) ; il s’agit d’affirmer et de réaffirmer ad nauseam que l’Amérique est bien absolu et justice pure, et ne connaît par conséquent pas la notion de culpabilité. Il s’agit d’un caractère absolu puisqu’il s’agit d’une conformation formatrice d’une psychologie. Ce caractère conduit à interpréter de façon complètement différente, en noir et blanc, les mêmes actes selon qu’ils sont accomplis par l’Amérique ou par quelque chose qui n’est pas américain. Ce caractère est un « outil » pour fabriquer le jugement et nullement un moyen pour influencer le jugement.
Dans le cas qui nous occupe (tortures) : les USA pratiquent ces actes de torture mais l’unique responsabilité, la culpabilité de cet acte mauvais retombent entièrement sur ceux qui les subissent, parce qu’ils sont ce qu’ils sont (terroristes) et ce qu’ils font (actes de terreur). Cette interprétation absolue basée sur l’inculpabilité est absolument réservée à l’Amérique. Une autre nation ne peut s’en prévaloir. Les pays qui recevront les « terroristes » torturés par les Américains sont avertis qu’ils devront se comporter avec eux d’une façon vertueuse, c’est-à-dire américaniste, — en faisant le contraire de ce que font les Américanistes.



Samedi 7 octobre 2006
Anna Politkovskaïa a été assassinée à Moscou. Elle enquêtait sur les crimes de l’armée et du pouvoir russe en Tchétchénie. En France ont été publiés Voyage en enfer : Journal de Tchétchénie, Robert Laffont, 2000, et Tchétchénie, le déshonneur russe, préface d’André Glucksmann, Buchet-Chastel, 2003, tous les deux traduits par Galia Ackerman. Pour ces livres c’était donc trop tard, la tuer ne servait plus à rien, ils sont dans les librairies ou en copies clandestines. Qu’avait-elle de nouveau à révéler ?


Chapitre précédent : Ce qui devrait tomber : dogme libre-échangiste, capital financier
Chapitre suivant : On ne peut pas continuer à vivre et à travailler de la même façon
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© Laurent Grisel _ 14 mai 2012

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