Éditions Œuvres ouvertes

Henri Michaux ou l’écriture amazone

sur Ecuador, premier récit de voyage

C’est un grand vide qui ouvre Ecuador, le vide de l’absence (" Mais où est-il donc ce voyage ? "), le vide du futur livre (dès le début il est question du voyage qui " fera des pages, c’est tout "), le vide de l’âme qui se pétrifie à l’idée du vide physique qui s’ouvre devant elle (" il faut s’envelopper en soi " pour tenter d’y échapper), et surtout le vide effrayant de l’océan, du " grand désert d’eau ". Le moi s’ouvre au dehors, mais tout de suite constate que l’espace béant l’engloutira (idée ou phantasme du voyage, froid de la Hollande, gouffre de la mer sur laquelle on ne patine qu’en songe, et même en songe elle finit par s’ouvrir et par vous engloutir). Et puis surtout il y a le vide du temps, qui enveloppe tout (mais peut-être le livre, l’océan et le monde entier sont-ils les figurations de ce néant temporel ? Ne peut-on pas échapper au néant ?) : " Voilà deux ans qu’il a commencé ce voyage (...). Est-ce depuis deux ou trois jours qu’on est en mer ? Dans l’anticalendrier de la mer ? ". Et plus loin : " On aura parcouru quatre mille milles et on n’aura rien vu. Un peu de houle, une grosse houle, des embruns, quelques vagues qui déferlent, des paquets d’eau à l’avant, une tempête même et quelques poissons volants ; en un mot : rien ! rien ! ".

1.

La mer est cet espace-temps dans lequel on tombe dès le premier regard, on n’aborde pas sur le bateau, tout de suite on tombe dans la mer, on y sombre corps et âme, la condition d’homme est celle d’un naufragé, " de plain-pied avec la mer ", on finit par se fondre avec elle et à y reconnaître l’espace de toujours : " Cet Atlantique, il me semble que j’y suis depuis cent ans ".

Le vide est au cœur d’Ecuador, comme un piège dont Michaux ne sort pas, vide enveloppant, vide saisissant dans chaque fait et geste, et même au cœur de la forêt vierge, ce monde dense et apparemment trop plein, mais rongé, rongé de l’intérieur. L’arbre des Tropiques peut avoir l’air fort, mais la forêt vierge abrite autant d’arbres morts que vivants, et on ne peut les distinguer : " La forêt n’enterre pas ses cadavres ; quand un arbre meurt et tombe, ils sont tous tout autour, serrés et durs pour le soutenir, et le soutiennent jour et nuit. Les morts s’appuient ainsi jusqu’à ce qu’ils soient pourris. Alors suffit d’un perroquet qui se pose, et ils tombent avec un immense fracas (...) ".

En Equateur, dans la ville Quito ou dans la forêt, Michaux découvre un monde friable et fragile, que le vide menace de l’intérieur, invisible, caché d’abord, puis surgissant de partout, même là où l’on marche : " La terre est tellement friable que si vous renversez le contenu d’une aiguière, au haut de la montagne, ça la tranche sur une profondeur de plus d’un mètre. Parfois on rencontre un immense précipice, mais au-dessus il y a un peu de terre, sur quoi même on bâtit. " Et Michaux de raconter cette expérience (là commence aussi la " connaissance par les gouffres ") : " Parfois, dans une rue, vous entendez un bruit lointain mais net d’eau furieuse ! Vous ne voyez d’abord rien. Vous êtes près d’un petit trou. Machinalement, vous prenez un petit caillou et vous le lancez. Il faut, pour entendre le bruit, tellement de secondes que vous préférez partir. Vous vous sentez pris par le dessous (...) ".

Monde friable, monde partout troué et sol menaçant de se dérober, monde comme le moi, comme la conscience et comme le corps : hanté, habité par le vide. Alors peut commencer le poème qui est au cœur d’Ecuador : "Je suis né troué".

Il souffle un vent terrible.

Ce n’est qu’un petit trou dans ma poitrine,

Mais il y souffle un vent terrible.

(...)

...ce n’est qu’un vent, un vide.

Malédiction sur toute la terre, sur toute la civilisation, sur tous les êtres à la surface de toutes les planètes, à cause de ce vide.

(...)

Ce vide, voilà ma réponse.

2.

" Quel désert, ce désert haletant ! ". A écouter Michaux, à le voir partir pour un autre continent, on se demande quel voyage il accomplit là, quelles dimensions prennent la géographie et le déplacement physique pour lui, tellement préoccupé de toujours " revenir à soi ", de " s’envelopper en soi ", comme si l’espace réel ne pouvait pas l’intéresser ou l’attirer, comme si Michaux ne pouvait pas sortir de soi au risque de se perdre et d’être englouti. Et en même temps on se doute que chaque geste, chaque perception, chaque observation a pour lui valeur de connaissance, et d’auto-connaissance, comme si le moi qui s’extériorise, obligé de le faire par une force physique que rien ne peut empêcher, revenait à lui dans l’instant même où il sort de lui, transformant l’expérimentation du réel en une expérience intérieure abyssale, plus profonde que toutes les observations du monde psychique.

Car si l’expérience principale du voyage est le vide, celle-ci conduit à la perte de repères ou de limites entre l’intérieur et l’extérieur, entre le moi à défendre des agressions du monde et les paysages, les bruits, les lueurs, tout ce qui surgit autour de Michaux comme des hallucinations, au point que parfois il devient difficile de distinguer les deux univers, celui de la pensée et de la perception, du monde qui se découvre à l’entour. Michaux constate : " Peu me sépare de l’extérieur ", et se déclare " sollicité sans relâche par le dehors et le grand espace du futur ". Il fait l’expérience de choses et de paysages qui le pénètrent, l’envahissent comme des songes ou des visions imaginaires, sous l’effet parfois de l’éther qu’il dit préférer à l’opium, parce qu’il " arrache l’homme de soi ".

Plus le temps passe, et plus l’esprit - sous l’effet de la drogue certes, mais aussi motivé par un certain intérêt pour la réalité du pays - perd ses défenses, et s’ouvre et se mêle aux choses, comme capté par elles, comme attiré vers elles, oubliant son effroi devant le vide spatial, oubliant sa hantise des gouffres du réel. D’observateur souvent ironique et acerbe, Michaux devient le proche, l’ami, et s’adresse aux animaux, aux plantes et aux paysages comme à des semblables (je pense surtout à ce texte sur le lac de San Pablo où il parle aux eaux sombres du lac comme à un compagnon de voyage), et ressent fortement la perte qu’éprouve un homme dont le cheval a chuté dans un précipice. Et peu avant de partir pour l’Amazonie, il déclare : " Equateur, Equateur, j’ai pensé bien du mal de toi. Toutefois, quand on est près de s’en aller... Equateur, tu es tout de même un sacré pays... ".

3.

Mais c’est malgré tout la souffrance qui est au cœur d’Ecuador. Au cœur : écho du nom du pays traversé, questionnement lancinant sur l’état de ce cœur dont Michaux connaît la faiblesse et qui est le gouffre le plus menaçant qu’il transporte avec lui, pouvant s’ouvrir à chaque instant et l’engloutir (alors revenir à soi serait aussi risquer la chute définitive ?), ce cœur qui est sa vie et sa mort, le début et la fin du voyage, ce grand fleuve qu’il faut descendre chaque jour...

Cette attirance pour la souffrance, ce sentiment - dont Michaux n’ignore pas l’origine chrétienne - qu’il faut souffrir pour voir le monde tel qu’il est (au-delà de toutes les illusions qui anime l’âme humaine, mais est-elle seulement possible cette vision ?), pour en ressentir la vie la plus profonde et la plus réelle (expérience qui conduit justement aux visions les plus hallucinées), cette recherche du point où la douleur peut commencer, va commencer - qu’il s’agisse des risques de paludisme, d’empoisonnement, d’attaques par les Jivaros, de lèpre - la liste complète de tous les dangers qui guettent le voyageur dans la forêt amazonienne serait très longue, et Michaux l’établit avec soin -, voilà ce qui motive le voyage, voilà le vrai mouvement qui porte l’homme en marche et anime l’écriture du voyage, ce dont Michaux est toujours conscient, comme si quelque chose le poussait en lui à faire l’expérience de la souffrance jusqu’au bout, jusqu’au bord de l’abîme, au nom d’un impératif de connaissance.

Le quotidien équatorien est expérience du malheur, du malheur parfois infime et invisible, mais il suffit de prêter attention pour reconnaître aussitôt les agressions du réel. " Dans le quotidien de ce pays, il y a l’issang. Vous passez dans l’herbe humide. Ça vous démange bientôt. Ils sont déjà vingt à vos pieds, visibles difficilement, sauf à la loupe, petits points rouges mais plus roses que le sang. Trois semaine après, vous n’êtes plus qu’une plaie jusqu’au genou, avec une vingtaine d’entonnoirs d’un centimètre et demi et purulents ". Les anecdotes se multiplient : enfant vampirisé par une chauve-souris, présence larvée du boa non loin de l’embarcation, petite fille atteinte du paludisme (" Tu n’as jamais eu le paludisme, toi ? " demande-t-elle à Michaux, et lui : " Non, dis-je, avec douceur, mais cela viendra sûrement "), hommes souffrant du vomito-negro qui vous tue en trois heures... C’est la litanie du voyage amazonien : les maux dont souffrent les hommes et toute la nature, parasites, microbes, maladies brutales, la substance du monde c’est le mal, le mal qui court dans les veines de l’homme comme dans celles de l’arbre, et cette présence hallucinante du mal dans la structure même du vivant, présence dont Michaux s’enivre plus que de l’éther et de l’alcool, confirme l’expérience initiale du vide comme menace constante et intérieure à l’être, constitutive de l’être. Les images, les hallucinations générées par l’esprit, pas forcément sous l’influence d’une drogue, sont l’expression de cette conscience intense de ce qui court et se déplace dans les corps et dans la matière, l’hallucination est donc bel et bien connaissance du vivant... Qu’est-ce alors que l’écriture du voyage en Equateur, sinon l’expression de la nature même de l’hallucination, qui est finalement le vecteur de connaissance le plus efficace, le plus fidèle à ce qui se trame dans le vide grouillant du monde, et qui aura tant d’importance par la suite pour Michaux ?

4.

On voudrait voir le monde, se mêler à lui, " s’abandonner à la nature, vivre de plain-pied avec elle ", comme en Europe, dit Michaux, et finalement, même si on s’est découvert " semblable à la nature ", on a passé un an à se méfier d’elle, à s’apercevoir qu’en elle, malgré sa beauté et sa grandeur, tout était menace. L’Occidental revient alors au pays chargé d’une nouvelle connaissance, il ne verra plus le monde du même œil, il saura reconnaître les poisons qui rôdent, et vivra conscient que le monde est traversé de milliers de forces microscopiques au sein desquelles l’homme est " de plain-pied ", manipulé et emporté par elles.

A la fin d’Ecuador, Michaux se plaint de n’avoir pas vu l’Amazone (et d’ailleurs il ne consacre que quelques pages à la traversée de plusieurs milliers de kilomètres !) : " Mais où est donc l’Amazone ? se demande-t-on, et jamais on n’en voit davantage. Il faut monter. Il faut l’avion. Je n’ai donc pas vu l’Amazone. Je n’en parlerai donc pas. " Il ne l’a peut-être pas vu, mais il l’a traversé, et en profondeur, pour en ramener une écriture elle-même enivrante et ensorcelante. Cette écriture, il ne cessera pas de la reprendre, de la perfectionner, seule capable de générer les hallucinations, seule capable de dévoiler le tissu de l’homme habité par le grouillement du réel.

Première mise en ligne de ce texte en 2001 sur le site de Jean-Michel Maulpoix.

© Laurent Margantin _ 15 février 2014

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)