Oeuvres Ouvertes

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Liberté de Heinrich Heine

paru dans la Quinzaine littéraire, 1er avril 2012

La formule est fameuse et juste : Heinrich Heine est « le plus français des auteurs allemands ». Expatrié – il quitte l’Allemagne en 1831 pour des raisons politiques, mais aussi à cause de l’impasse personnelle dans laquelle il se trouve, l’université allemande lui ayant fermé ses portes parce qu’il est juif –, il reste jusqu’à sa mort en 1856 à Paris, où il est d’ailleurs enterré au cimetière de Montmartre. Dans son testament, on peut lire ces lignes, emblématiques de son travail à la fois littéraire et journalistique : « La grande affaire de ma vie était de travailler à l’entente cordiale entre l’Allemagne et la France et à déjouer les artifices des ennemis de la démocratie qui exploitent à leur profit le animosités et les préjugés internationaux ».

Dans le contexte qui est le nôtre, où des politiciens n’hésitent pas à réveiller des tensions anciennes entre les deux pays – après Bismarck, remontera-t-on à Othon le Grand pour parler de la chancelière actuelle ? –, il est important de lire Heine qui, par-delà les nationalismes, fustigeait l’absence de liberté démocratique dans l’Allemagne de son temps en même temps qu’il analysait sans complaisance la société française sous la monarchie de Juillet. Les textes de Lutetia sont des articles que Heine a d’abord rédigés en allemand dans les années 1840-48 pour la Gazette d’Augsbourg, puis qu’il a fait traduire et repris lui-même en français pour les publier en volume en France. La présente édition repose cependant sur le texte allemand, plus complet, puisque Heine avait retranché du manuscrit français certains passages et articles plus sévères à l’égard de son pays d’accueil. D’autre part, Lutetia est la dernière œuvre à laquelle a travaillé le poète : à partir d’articles écrits quinze an plus tôt, il compose un ensemble neuf, donnant sa vision définitive de la France politique et culturelle qu’il avait observée pendant tant d’années, au point de se sentir lui-même français et de publier sous le nom de Henri Heine.

On croise dans Lutetia de nombreux écrivains et penseurs, notamment George Sand (un long et magnifique portrait), Victor Hugo (qui « n’aime que lui » et serait par conséquent « hugoïste »), ou Victor Cousin. Heine s’intéresse de très près à la situation politique, il se place volontiers comme un correspondant de son journal rapportant les faits les plus importants et les plus significatifs. Dans une période de tensions avec l’Angleterre causées par des crises au Proche-Orient, il informe les lecteurs allemands de la construction de navires de guerre dans les ports français, et défend la fiabilité de ses informations : « Un quotidien de Leipzig a contesté assez brusquement cette affirmation ; je ne puis répondre à cela que par un haussement d’épaules, car je ne puise pas ces informations dans de simples rumeurs, mais dans mes propres observations ». En effet, Heine ne reste pas à Paris, il se déplace, et plusieurs de ses articles sont consacrés à des voyages en Bretagne ou dans les Pyrénées. Il se moque des partis et des coteries, conscient de devoir circuler et voir librement s’il veut être capable de rendre la vie même de son époque.

Comment fait-il alors pour combiner sa passion de l’actualité et un désir affirmé d’écrire l’histoire, soit de surplomber les événements ? Lutetia doit être un « honnête daguerréotype », écrit Heine dans un « épître dédicatoire », il « doit rendre une mouche avec autant de fidélité que le plus fier cheval ». D’où, à chaque page, cette impression de vie quotidienne mêlée à l’histoire en train de se faire : d’un portrait de Thiers (figure qui fascine Heine parce qu’il est « pénétré du sentiment national français »), on passe à la présence dans les rues des villes françaises de « mendiants allemands qui vivent de chansons et ne savent pas beaucoup la réputation de la musique allemande ».

Mais surtout, Heine est un formidable analyste des mécanismes sociaux. Il aime comparer la France et l’Allemagne, et, à propos de chaque pays, asséner des vérités qui ne plaisent pas forcément, au point qu’il supprime ces passages dans l’édition française de Lutèce, notamment celui où il est question des journaux en France. « La presse quotidienne française est en quelque sorte une oligarchie, et non une démocratie », écrit-il. Certes, il n’y a pas de censure officielle comme en Allemagne à l’époque – et Heine sait de quoi il parle, car il y a vu plusieurs de ses articles censurés –, mais il dénonce cependant un système où les journaux dépendent « des capitalistes ou autres industriels qui fournissent l’argent ». Tout ce passage est une charge violente contre les rédactions de ces journaux qui publient des articles en fonction des intérêts d’un groupe mêlant des hommes politiques et des financiers – charge qui reste bien entendu d’une actualité brûlante.

Cette réalité du capitalisme industriel en plein essor pousse Heine à s’intéresser de très près à un phénomène politique encore marginal, le communisme, et en particulier à l’un de ses fondateurs, Pierre Leroux, qu’il connaît personnellement et qu’il semble apprécier, puisqu’en plus de grandes capacités intellectuelles, il possède « un cœur capable de se plonger jusque dans les tréfonds de la douleur populaire ». Dans un autre texte concernant la réforme des prisons débattue à la Chambre des députés, le poète allemand exprime la même sensibilité au malheur des hommes condamnés à la réclusion en cellule, sans se départir de cette ironie qui lui est propre : « Ces oubliettes de la nouvelle chevalerie bourgeoise, le peuple les démolira avec la même colère qui lui fit jadis détruire la Bastille de la noblesse ». On sent poindre déjà l’appel à l’insurrection populaire qui sera bientôt celui de Bakounine : après la noblesse renversée par la bourgeoisie en 1789, c’est au tour de celle-ci d’être renversée par le peuple qu’elle ne sert plus mais opprime de plus en plus durement.

En 1840, Heine nomme et décrit déjà les instruments de la domination bourgeoise : parmi eux la classe politique, les industriels, mais aussi la presse et le système carcéral, la première pour contrôler les esprits, la seconde pour enfermer les corps. Il n’en tirera pas toutes les conséquences politiques et philosophiques, mais il aura sans conteste, avec d’autres, ouvert la voie, et selon une perspective qui englobe deux des plus grandes puissances européennes de l’âge moderne.

Cette capacité d’empathie autant intellectuelle qu’émotionnelle propre à Heine rend la lecture de Lutetia passionnante : on découvre la France à un moment-clé de son histoire, celui du passage à une organisation sociale commandée par l’idéologie et la réalité industrielles (organisation qui est évidemment encore la nôtre, même si elle est en déclin) : artistes, journalistes, hommes politiques, spéculateurs y sont des figures quotidiennes que Heinrich Heine fait défiler devant nous avec une liberté de ton et une qualité d’écriture qui forcent l’admiration et annoncent l’autre grand peintre parisien de la vie de son siècle, Charles Baudelaire.

Heinrich Heine, Lutetia, Correspondances sur la politique, l’art et la vie du peuple, traduction, annotation et postface par Marie-Ange Maillet, éditions du Cerf, 370 pages.

Première mise en ligne le 22 avril 2012

© Laurent Margantin _ 7 janvier 2014

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