Œuvres ouvertes

Kostas Axelos, penseur du “Jeu du monde” / Jean-Michel Palmier

Disparition du philosophe Kostas Axelos.

Sans tapage, Kostas Axelos poursuit depuis vingt ans un chemin solitaire et rare. Un “nouveau philosophe ?” Certes non : il veut penser après la mort” de la philosophie, et sait que les nouveautés d’aujourd’hui sont des évidences d’hier. Au large de l’époque, sa route mène loin. Obstiné et tenace, livre après livre, il ouvre une brèche au lieu de clore un système. En publiant Contribution à la logique, Axelos complète la seconde des trois trilogies de son oeuvre. Demain, quand beaucoup seront oubliées, il se peut que cette voix exigeante se révèle primordiale.

Un itinéraire singulier

L’originalité de la pensée de Kostas Axelos c’est qu’elle traverse les champs les plus divers, les philosophies les plus opposées, pour les unir en une totalité souvent contradictoire et brisée. Marx et Heidegger, Freud et Héraclite, les poètes et les théoriciens politiques y voisinent dans la même distance et la même proximité insolite.

Né à Athènes en 1924, il poursuit d’abord des études juridiques et économiques, puis s’oriente vers l’activité politique et prend part à la résistance contre l’occupation allemande et italienne en tant que militant du parti communiste. Exclu, condamné à mort par un gouvernement de droite, il émigre à Paris, où il poursuit ses études de philosophie à la Sorbonne à partir de 1945. Il devint plus tard rédacteur en chef de la revue Arguments(1957-1962), qui réunit un certain nombre d’intellectuels qui tentent un rapprochement du marxisme et des sciences humaines. Autour de cette revue résolument antidogmatique, ouverte sur les disciplines les plus diverses, se rencontreront Jean Duvignaud, Lucien Goldmann, Pierre Fougeyrollas, Edgard Morin, François Châtelet, Josef Gabel, Henri Lefebvre. Arguments fera connaître les oeuvres de Georg Lukacs, Karl Korsch et Herbert Marcuse.

En 1959, Kostas Axelos soutient ses thèses en philosophie : Marx, penseur de la technique, et Héraclite et la philosophie. Avec Vers la pensée planétaire (1964), ces deux livres constituent sa première trilogie, intitulée le Déploiement de l’errance. Par la suite, il en inaugure une seconde, le déploiement du jeu, avec Contribution à la logique (1977), le Jeu du monde ( 1969) et Pour une éthique problématique (1972). La troisième trilogie, encore inachevée, comprend déjà Arguments d’une recherche ( 1969), Horizons du Monde (1974). Problèmes de l’enjeu (en préparation) achèvera le Déploiement d’une enquête. Périodiquement, ce penseur insolite enseigne la philosophie à l’Université.

La démarche d’Axelos refuse toute compromission avec les modes, les courants, les écoles. On ne peut donc s’étonner qu’elle ait déchaîné des réactions violentes et contradictoires. Axelos érige en problème philosophique la modernité, ses illusions, ses déceptions et ses mythes et tente de jeter sur elle un regard lucide, par-delà tout pessimisme et toute utopie. Hostile aux systèmes, il se veut volontiers iconoclaste. Son oeuvre, aussi inquiétante que le palais-labyrinthe du roi Minos, est à l’image de son itinéraire philosophique et politique et défie toute détermination dans laquelle on voudrait l’enfermer.

Marxiste, il refuse de voir dans le marxisme un simple système économique et politique, pour y déceler une mise en question radicale de la modernité. Fasciné par la pensée poétique des pré-socratiques, il unit Héraclite à Freud lorsqu’il s’agit de penser le jeu universel dans lequel se trouvent pris le monde et l’existence. Heideggerien, il tente de faire se rencontrer le marxisme et la métaphysique, pour mieux les briser.

Le monde moderne, la philosophie, l’art et la culture : Kostas Axelos y voit principalement de magnifiques champs de ruines, parmi lesquels il aime à se promener avec ce mélange de joie, de tristesse et de lucidité qui caractérise, pour Nietzsche, ceux qui aiment vivre dans la neige “à la recherche du problématique de l’existence “. Ce qu’il nous enjoint de penser, c’est le désert lui-même, le vide qui pour lui caractérise notre époque. Pourtant, il n’y a là aucun pessimisme. Axelos se veut l’homme de la grande solitude et de la grande liberté. Hegel a proclamé la mort de l’art, Nietzsche, la mort de Dieu, Marx, la fin de l’histoire, Heidegger, la fin de la métaphysique : Axelos s’efforce de prendre en considération cet achèvement. Le jeu, l’errance, l’ironie et la mort sont au coeur de tous ses écrits. Jouer avec lui, c’est découvrir souvent que c’est la mort - comme dans les films de Bergman - qui est le partenaire.

A ceux qui l’interrogent sur le lieu d’où il parle, Axelos pourrait répondre par le Soliloque du dernier des philosophes de Nietzsche : “Je m’appelle le dernier philosophe parce que je suis le dernier homme.”

Article publié dans le Monde des Livres le 22 avril 1977

© Jean-Michel Palmier _ 9 février 2010

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