Œuvres ouvertes

La notion d’économie virtuelle est une fiction ; l’argent et les dettes sont réels

Du 30 octobre au 5 novembre, quarante-et-unième chapitre de 2006

Lundi 30 octobre 2006
Commencé la lecture du bouquin d’Anne-Sylvaine Chassany et Jean-Philippe Lacour sur la faillite d’Enron.
Remerciements. Le livre n’aurait jamais existé sans le quotidien La Tribune qui a envoyé les auteurs en reportage à Houston et Washington (États-Unis) en mai 2002.
Enron est une société qui a commencé dans la distribution de gaz et qui a fini dans le négoce et la faillite. Elle a été créée par Kenneth Lay, l’histoire de l’homme et celle de la compagnie ne font qu’une.
Chapitre 1.
Kenneth (Ken) Lay est un fils de paysans né au milieu de la guerre (1942) qui veut quitter la misère et sa campagne, veut grimper. Le monde des affaires est l’idéal, les études la voie pour y accéder, c’est un bon élève, excellent, adorateur de tout ce qui est en haut, il se lie d’amitié avec son professeur d’économie à l’université du Missouri, « Pinkney Walter, un libéral convaincu » (p. 16).
Comme de juste ses amitiés politiques, côté républicain, lui permettent d’échapper à la guerre du Vietnam (pour les États-Unis, ça commence en 1961, ils prennent la fuite au printemps 1975). Il fait son service militaire au sommet, au Pentagone (le ministère des Armées logé dans un bâtiment à cinq côtés, peut-être une citation lointaine des forteresses à la Vauban ?). Il doit étudier l’impact de la guerre sur l’économie américaine. Il en démontre les dégâts. Se range ainsi dans la tradition isolationniste, les libertariens le sont. Son prof d’économie l’emmène avec lui à la commission fédérale de réglementation de l’énergie créée par Nixon pour en finir avec l’économie d’État, le socialisme, le communisme légués par les démocrates, le marché est réglementé, rigide, inefficace et ainsi de suite, enfin démanteler les monopoles, libéraliser tout ça, on a mis réglementation dans le nom de la commission c’est pour déréglementer. Il écrit, dit et popularise et traduit en nouveau langage la revanche et la cupidité, nouvelles injonctions, nouvelles règles vertueuses, il fait ce qu’on lui dit de faire dans cette commission foyer du renouveau, toutou qui flaire l’air du temps et l’avale goulûment, il est récompensé, il est « sous-secrétaire à l’énergie au département de l’Intérieur pour un mandat de deux ans » (p. 17).
« Dérégulation », « concurrence », liberté » - ces mots fétiches qu’il faut savoir quand et comment prononcer – ce régime d’autorisation, ces certificats de conformité, ces actes de soumission aux nouveaux maîtres qui permettent aux journalistes, aux politiques, aux économistes d’accéder aux postes de contrôle, aux postes d’éditorialiste, aux honneurs, aux prix dits Nobel, etc. Le comprendre, s’en emparer avec ferveur, rires près des fenêtres, verre en main.
Il est donc dans la fabrication des lois. Page 17, les auteurs du livre résument de façon parfaite le système de corruption politique : « Ken Lay a l’occasion d’étudier leurs méthodes » : « manœuvres fascinantes qui prennent la forme d’interminables palabres théoriques et de contributions financières à telle ou telle campagne électorale. Ken Lay réalise qu’on peut ainsi presque tout obtenir d’un parlementaire. »
Les deux sont nécessaires et indissociables. Il faut les palabres théoriques. On doit tout fournir : et l’argent de la corruption nue et les arguments de la bonne conscience qui sont les arguments du plaidoyer public, de la justification des décisions de « libéralisation » devant la presse, les électeurs. Conviction intime, conviction publique – la « théorie » sert à souder ces deux faces de l’être. L’unité entre arguments intimes et arguments publics est indissociable. Ce sont les forteresses intérieure et extérieure de la corruption, plus précisément leur jonction. C’est cela qui sera transmis aux enfants, aux historiens du camp, aux enfants et aux disciples de ces historiens, aux générations futures qui auront à cœur de les reprendre, et ainsi de suite. Les formules de bonne conscience et de mauvaise foi sont indestructibles.
Saisissantes les quelques lignes qui disent la brusque amitié entre Ken Lay et son futur employeur. Jack Bowen dirige Florida Gaz, un distributeur. « L’entente mutuelle est immédiate. » Affinités de doctrine, de caractère, d’ambition, même sentiment et même intelligence de l’époque, du moment historique, de l’occasion. Lettre de Ken Lay à Jack Bowen [1] « Je sens que c’est le moment pour moi de penser à retourner dans le secteur privé. […] L’industrie du gaz va devoir faire face à des défis sans précédent dans les années à venir. J’aimerais faire partie de ceux qui les gagneront. »
Ces gens sont de leur époque, ils la sentent, ils sont exaltés dans leur conviction de la faire, ils en sont à la fois le fruit et la graine.
Récit de son ascension dans les compagnies gazières à la suite de Jack Bowen puis sans lui. On rachète des concurrents, on crée de fait un monopole, selon la langue élogieuse il est « le roi des pipelines » des États du Sud, du Texas à la Floride (p. 20), une nouvelle féodalité économique. Détails d’opérations de chantage dans lesquelles le cours de l’action et les positions prises au sein du capital de la société-cible sont des ressorts essentiels. Ce bouquin de Chassany et Lacour se savoure ligne à ligne.
En 1985 l’industrie du pétrole est dans un sale état, les prix dégringolent, les travailleurs sont mis dehors par milliers. Catastrophe. Contexte idéal pour construire quelque chose de grand selon la doctrine enfin triomphante. Ken Lay est appelé au secours par le patron d’un distributeur du gaz d’un État du Nord, le Nebraska, Internorth, attaqué par un brigand légal selon le droit des affaires. Internorth est un géant en comparaison de la compagnie que Ken Lay dirige à l’époque et ce mariage est l’occasion de créer une société nationale, on la baptisera en 1986, la tempête passée, Enron. Cette désinence -on en référence à Exxon, le géant pétrolier car dans ce monde plein de croyances et de dieux, les modèles sont les immenses à l’abri des dégâts de la concurrence par leur taille et leur emprise sur les pouvoirs politique, académique, journalistique, etc.
Retenir qu’il a été sauvé par Mike Milken, le roi des obligations pourries et des attaques contre les sociétés affaiblies qui a une si sale réputation et qui désire que le bien qu’il pense de lui-même soit l’opinion d’un large public.
Je suis secoué. Je n’ai lu que le chapitre 1. Le 2 demain ou plus tard.


Mardi 31 octobre 2006
La faillite d’Enron par Chassany et Lacour (suite).
Comme toute l’industrie pétrolière texane, Ken Lay, le patron d’Enron, est aux côtés du clan Bush. Amitié probablement née lorsque George Bush (le père, Président de 1989 à 1993, son fils George W. président depuis 2001, nous sommes dans la décennie des présidents médiocres) dirigeait le groupe de travail chargé de la politique énergétique sous Reagan. C’était alors une tâche historique, « faire sauter les monopoles publics créés dans les années vingt dans le gaz et l’électricité » (p. 27). Qu’est-ce qu’une amitié politique ? Ils partagent la même vision et il n’y a pas d’amitié sans confiance ni de confiance, entre hommes d’affaires et de pouvoir, sans identité de conception sur les changements à mettre en œuvre. De ce point de vue, réduire ces relations à de la corruption pure est idiot, la connivence d’idées est centrale, l’idéologie n’est pas seulement ce tissu d’arguties grotesques aux conséquences mortelles, elle est fondamentale dans l’entente. Dans ce milieu où l’argent sert de preuve, est la vérité, celui qui passe d’une poche à l’autre n’est pas que de corruption, il est aussi, substantiellement, partage de point de vue, preuve de confiance, amitié.
Début 1990, sous cette présidence Bush père, création d’une société de courtage (trading) de gaz. La libéralisation a donc été mise en œuvre. Les prix sont libres, ils bougent tout le temps en fonction de l’offre et de la demande. Désordre, insécurité. Comment peuvent travailler les producteurs qui ont déjà à jouer avec toutes les incertitudes de la ressource, où sera le prochain gisement tandis qu’on épuise les connus, et ces travaux de recherche étalés sur des années, pendant ce temps les prix changent d’heure en heure, de seconde en seconde. Et les utilisateurs non plus ne peuvent faire des plans, le prix de l’énergie qui peut représenter une large partie de leurs charges est imprévisible. Donc on va proposer aux uns et aux autres une protection, « protéger les producteurs et les utilisateurs de la volatilité des prix » (p. 33).
Protection : une espèce d’assurance (mais pas celle de ta maison ou de ta voiture), en langage des affaires financières, couverture, hedge.
Je ne peux m’empêcher de penser au racket. Les voyous d’abord font régner la loi de la force arbitraire et non limitée, votre magasin sera détruit, vos enfants seront enlevés, etc. Ensuite passe le chargé d’affaires (il doit y avoir un mot pour ça dans la voyouterie), il parle doucement, il n’a pas besoin d’élever la voix, on peut vous assurer une protection, il suffit de nous verser tant par mois. Ainsi l’organisation et ses chefs s’attribuent-ils les bénéfices – et sans capacité d’investissement les affaires rackettées stagnent – ou fauchent, moissonnent plus que les bénéfices – et l’affaire périclite – tout dépend, stagnation ou faillite, de la sagesse du chef de secteur ou de celui qui lui fixe ses normes de rendement, c’est-à-dire en philosophie des limites qu’ils fixent à leurs appétits.
Ici l’insécurité (la « volatilité des prix ») a été créée par la loi du pays après nombreuses palabres théoriques et campagne d’influence organisées par ceux qui profitent de l’insécurité en proposant une protection contre cette insécurité.
En chiffres, ce que veut dire « roi des gazoducs » (pp. 33, 34) : 70 000 kilomètres de tubes, 18% du transport de gaz états-unien. « Rentabilité opérationnelle de 7% ; rien d’extraordinaire. » Deux fois moins que les célèbres 15% de rentabilité exigés par les spéculateurs et les rentiers. Surtout, il y a l’horreur du travail. Jeff Shilling le brillant stratège de McKinsey qui fait les plans d’un possible Enron courtier, du coup embauché par Ken Lay, ne voit dans ces affaires de tubes bout à bout et immobiles assurant le transport du gaz « qu’un métier dénué de perspectives, vorace en capitaux, plombé par des actifs qui vieillissent et qu’il faut sans cesse rénover […] ».
Il y a une alliance spéciale, forte, indéfectible, entre l’horreur du travail, des chantiers, des usines, des ouvriers, ingénieurs, techniciens, et l’amour de l’argent vite et massivement empoché. On ne comprend rien de ce qui se passe si on ne saisit pas cela.
Le père de Jeff Skilling, ingénieur mécanicien. Le premier travail du fils, c’est dans la gestion de trésorerie à la First City National Bank.
Une métaphore. Une invention poétique, en quelque sorte. Le gaz c’est de l’argent. Ce gaz qui circule sous pression d’une géographie à l’autre, un fluide, ce fluide le sublimer. Ne plus prélever sur le flux physique mais sur le flux financier, là est la bascule, la multiplication des profits par deux. Et la pression qui donne vitesse et justifie les prélèvements, c’est la peur ; celle du fournisseur et celles de l’acheteur en manque de stabilité.
Généraliser. Faire du courtage sur tout. Les projets sont grandioses : liquéfier aussi l’électricité, le cuivre, l’acier, la bande passante (p. 38). Et pourquoi pas nos amitiés, nos amours ?
Deux efforts conjoints : défaire les législations qui encadrent le commerce de ces biens indispensables à toute l’industrie, à toute la vie, pour laisser place aux turbulences de l’offre et de la demande à la minute près, et en même temps garder toute liberté dans la spéculation financière sur les fluctuations de prix.
À qui devons-nous le président G. W. Bush, le fils de son père, le prestigieux vainqueur des guerres d’Afghanistan et d’Irak ? Il y eut d’abord l’élection du gouverneur du Texas. Les capitalistes du Texas, Enron en tête, ont réuni sur la tête de G. W. cinq fois plus d’argent que n’a pu en rassembler la candidate démocrate, très respectée et aimée, qui était partie avec une avance de 65 à 75% des intentions de vote, et qui a finalement perdu son poste de gouverneur – c’est ce garnement médiocre déguisé en cow-boy qui ramasse la mise, en 1993, avec 54% des suffrages exprimés. De ce poste de gouverneur, avec la même équipe de propagandiste (Karl Rove en stratège des ignominies) et les mêmes alliances de pouvoir, il reproduira la recette pour l’élection présidentielle qu’il gagnera en janvier 2001.
Un tort system permet aux victimes d’accidents du travail ou autres d’obtenir beaucoup d’argent en compensation. Une usine de méthanol d’Enron a explosé, les salariés poursuivent en justice. Toutes les industries lourdes, entendez fumantes, fulminantes, explosives, se réunissent en comité Texans for law reform, elles obtiennent du nouveau gouverneur une réforme de la procédure civile qui a « pour effet de limiter les dommages et intérêts à deux fois le préjudice économique subi, avec un plafond de 200 000 dollars » (p. 46). Vous pouvez crever, ouvriers.
Les patrons d’Enron ont créé, sur le territoire états-unien, un réseau de trente-sept filiales dédiées à l’influence politique.

Chapitre 5, un homme si généreux pour Houston. Ken Lay veut pour son entreprise les meilleurs diplômés. Il faut donc une équipe de base-ball qui exulte et rayonne dans tout le pays. « Et plus encore. Des théâtres, un opéra, des salles de concert » (p. 52). Le sport et la culture qui brillent. Il y met l’argent et l’influence qu’il faut.

Chapitre 6, Rebecca et le bourbier indien. Rebecca Mark était chef d’Enron Development Corporation, investissements internationaux du groupe. Sa grande affaire est de monter une centrale électrique au fioul, gigantesque, 2 200 mégawatts, dans un petit village de pêcheurs dans le Maharashtra, à deux cents kilomètres au sud de Mombay, la centrale de Dabhol. Après le fioul, gras, huileux, on passera au fluide Enron, le gaz, on l’importera du Qatar où la société exploite des puits.
Les auteurs renvoient dès la première phrase du chapitre à un entretien avec Hamid Chougoule paru dans Courrier international du 28 février 2002. La pollution diminue les prises de poissons, pousse à la ruine ; 700 familles expropriées sans notification ni indemnités ; rivières asséchées, etc.
Tout est trop cher, trop grand. Le gaz viendra par bateau, liquéfié, c’est le procédé le plus cher. Le projet est trop immense pour les besoins du pays. La société indienne de distribution d’électricité est obligée de faire ses achats à Enron en dollars, et le prix de vente fixé est exorbitant, non, il n’est pas fluctuant selon les rapports de force entre vendeurs et acheteurs mais fixé autoritairement par le vendeur dès le départ au niveau le plus élevé possible. La négociation est orageuse, les Indiens ne se laissent pas faire, études économiques et juridiques démontrent la grugerie, Rebecca s’en tire en forçant la mise, en première phase on produira 740 mégawatts au lieu de 695, etc.
Distillat de bêtise et de prétention, de politique de force : de l’hybris à l’état pur.
Fin 2000, la province n’achète plus que 10 à 20% de la production, quand même, ce budget est « plus important que celui de l’éducation primaire et secondaire » (p. 67). Procès pour annuler le contrat. L’exploitation est arrêtée. Ken Lay exige le remboursement de tout l’investissement, rien n’est dû aux habitants ruinés, aux habitats naturels détruits. En juin 2001, il fait intervenir Dick Cheney, le vice-président des États-Unis porte-parole des pétroliers texans, rien n’y fait.
L’Inde, ni ses pêcheurs, ni ses villageois, ni ses ingénieurs et juristes, ni ses gouvernants, n’obéissent aux envoyés de l’Empire. L’Empire est donc sur son déclin. Et décidément les usines, la saleté, le travail, c’est pour les autres.


Jeudi 2 novembre 2006
17h40, « Revue de Presse NM/E2020 : Crise Systémique Globale. Distribuée à 60 000 personnes ».
Pour leur gloire ils citent un article de Richard Daughty, « A phase of impact », qui cite leur bulletin n° 8.
Richard Daughty qui ajoute à sa signature, entre guillemets, parlant donc de lui-même à la troisième personne : « the angriest guy in economics » - le type le plus en colère de toutes les sciences économiques. Surnommé aussi « The Mogambo Guru ».
Il a en effet un style impressionnant. Haletant, colérique, indigné et suscitant l’indignation.
Ce qui le met en colère : la production de dettes et de dollars par la Réserve fédérale.
Il dénonce les « government fascists (a loathsome, incestuous merging of government and business » – fusion incestueuse du gouvernement et du monde des affaires) d’intervenir sur les marchés financiers – lesquels ne sont donc plus libres et non faussés – en effet, selon un article du WSJ, le Wall Street Journal, John Paulson, secrétaire au Trésor (ministre de l’Économie), préside un « shadowy President’s Working Group on Financial Markets » – un groupe de travail présidentiel sur les marchés financiers destiné à rester dans l’ombre. Selon son chef de bureau, ou directeur, son chief of staff, Jim Wilkinson, le but est de surveiller et de coordonner les actions des marchés financiers dans le monde entier en cas de crise. Richard Daughty : « World-wide ! The American government is moving to take control of the world-wide economy as the result of an anticipated crisis ? Yikes ! » Mondialement ! Le gouvernement américain va-t-il prendre le contrôle de l’économie mondiale en prévision d’une crise ?
En effet, grosse crise prévue, c’est ici qu’il cite le bulletin n° 8 qui prévoit le début de la « phase d’impact » en novembre 2006. Mais pas seulement. Il cite aussi la division régionale de la Réserve fédérale de Richmond qui publie les mauvais chiffres de l’industrie – activité plate ou déclinante – et surtout les Chinois et les Japonais qui en ont assez d’acheter des bons du Trésor. Il sera donc de plus en plus difficile d’émettre de la dette, puisqu’elle ne sera plus achetée.
Il cite un de ses lecteurs qui dénonce le capitalisme qui est une bête qui dévore tout et n’est jamais satisfaite. Discours communiste, demande-t-il, non. En fait, écrit-il, si on regarde bien, c’est le gouvernement et ses folles dépenses (il donne l’exemple de l’aide médicale aux plus pauvres), c’est le gouvernement qui sépare les riches des gens des basses classes. Puisque le gouvernement prend l’argent des pauvres (les taxes sur la consommation et les impôts, je suppose) pour le donner aux riches grâce aux emprunts de l’État, en effet les riches prêtent de l’argent à l’État qui les rembourse à de bons taux d’intérêt en prélevant de l’argent sur les pauvres…
Il faudrait ajouter, en empruntant de l’argent aux pays asiatiques.
Il est certain qu’il a raison pour la description d’une partie de la pompe à prendre l’argent.
Tout aussi certain que son idéal c’est : pas de gouvernement.
Un vrai anarchiste, au sens le plus simple du terme.
Et c’est évident que son idéal c’est la guerre de chacun contre tous. Un ardent défenseur des rentiers. Un scandalisé de la manipulation des cours car, maintenant, à qui les rentiers vont-ils prêter leur épargne avec intérêt si le gouvernement et les grandes banques sont des manipulateurs de cours et des fascistes ?
En fait, cet article est une reprise de dailyreckoning. Et sur dailyreckoning, c’est un Monsieur Bill Bonner qui est mis en vedette. Un autre libre-échangiste très critique, extrêmement critique de la politique états-unienne. Le vocabulaire d’ici, en France, je crois très en usage chez ATTAC, « ultralibéraux », ne saisit pas qu’il y a au moins deux sortes d’ultras et antagonistes. Ennemis. Richard Daughty : « […] the loathsome Federal Reserve and how much I hate them, hate them, hate them » – la dégoûtante, écœurante, dégueulasse Réserve fédérale et combien je les hais, je les hais, je les hais.

En effet il y a une haute instance non secrète mais de l’ombre qui est chargée de surveiller et d’influencer les marchés, c’est de notoriété publique sauf dans la presse française ; ce groupe de travail présidentiel dont parlait Richard Daughty c’est la PPT, la « plunge protection team », l’équipe anti-plongeon dirigée par le secrétaire au Trésor, Hank Paulson, qui fut un dirigeant de la banque Goldman Sachs où il se fit une fortune de 700 millions de dollars ; moi je sais, c’est tout neuf, depuis le 17 octobre dernier, à la lecture du bulletin n° 8 du LEAP. C’est terriblement de notoriété publique dans la presse anglo-saxonne – voir, dans cette revue de presse du LEAP que je parcours aujourd’hui, un article d’Ambrose Evans-Pritchard dans le Telegraph – quotidien britannique conservateur.
Donc, tout là-haut, ils s’organisent, ils sentent le roussi.

Même revue de presse. CNN du 1er novembre, hier, qui reprend un article de Jon Birger, « Fortune senior writer » - Fortune est le magazine d’éloge de la richesse et des riches, writer veut dire écrivain, on n’arrête pas de se hausser du col dans cette langue, journaliste n’est pas assez, writer, écrivain, est le moins. L’économie peut-elle survivre à la faillite immobilière ? Liz Ann Sonders, chief investment strategist chez Charles Schwab & Co., est angoissée par la situation sur le marché de l’immobilier. Les ventes chutent. Certains (Mike Englund, chef économiste d’Action Economics Corporate ) disent que les effets seront limités au secteur de l’immobilier mais il est évident que toute la consommation sera touchée car les crédits à la consommation sont gagés sur la valeur des biens immobiliers, valeur en train de chuter car de moins en moins de personnes achètent, ce qui aura un impact sur le cours des actions en Bourse, etc.
L’article donne toutes les statistiques de l’enchaînement de causes et conséquences, cite d’autres experts des entreprises spécialisées qui ont le nez sur toute cette catastrophe.
Beaucoup savent déjà et prévoient.
Colère de Richard Daughty, angoisse de Liz Ann Sonders. Sacré climat. Pas qu’en haut, qu’on sent le roussi, dans les échelons intermédiaires aussi. Les psychologies sont très tendues.

Même revue de presse, long article de Gabor Steingart sur le site du Spiegel en anglais, le 25 octobre dernier : « Jouer avec le feu : l’Amérique et l’illusion du dollar ».
Tout ce que les gens croient aujourd’hui sera enterré dans la crise mondiale des monnaies, y compris le rôle dirigeant des États-Unis, écrit-il.
Le refuge contre les dangers, pour ceux qui ont de l’argent et qui ne savent pas quoi en faire (les investisseurs, selon le vocabulaire convenu), aujourd’hui c’est d’acheter des bons du Trésor états-uniens. Mais ce refuge est illusoire. Il évoque pour commencer les trois terribles dangers dont les riches craintifs doivent se protéger : l’inflation qui décote leur magot ; les soubresauts de la politique (et donc ils aiment les dictatures, c’est tranquille) ; les changements rapides de valeur des devises.
Je suis toujours aussi étonné. Comme si c’était évident. Comme si on n’avait pas autre chose à faire de son argent. Mais vraiment, appeler investisseurs des rentiers c’est une imposture. Appeler investisseurs des gens qui ne font que prêter de l’argent sans vouloir savoir à quoi il sert sinon leur apporter un dividende, peu importe pourquoi et comment, et qui sont anxieux de reprendre leurs sous au plus vite et au mieux, est-ce qu’on peut les appeler des investisseurs ? Ils feraient mieux d’acheter des surfaces à l’agriculture industrielle, de les mettre en friche trois ou quatre ans et de les donner à des agriculteurs bio qui revendront directement autour d’eux ou à des transformateurs locaux.
Ils préfèrent les dollars. Stabilité politique grâce au duopole des républicains et des démocrates, tous dévoués à Wall Street. L’inflation combattue par la Réserve fédérale au service des riches et des rentiers. Une devise dont tout le monde se sert pour le commerce, à commencer par celui du pétrole protégé par une armée présente dans quasi tous les pays du monde.
Eh bien, tout cela est destiné à s’effondrer. Et « everyone knows the danger », tout le monde connaît le danger. Le krach peut être retardé, pas évité.

Pour finir un papier de Matt Crenson, agence Associated Press, le 28 octobre. Titre : GAO Chief Warns Economic Disaster Looms – GAO égale Government Accountability Office, leur Cour des comptes – et son chef, David M. Walker, avertit qu’un désastre économique est en cours. Son ton est dramatique : « This is about the future of our country, our kids and grandkids » - ce qui est en jeu, c’est le futur de notre pays, de nos enfants et de nos petits-enfants. Pas une petite crise habituelle dont on se relève joyeusement en partant dans une autre spéculation en faveur de nouvelles technologies futures heureuses qui vont sauver le monde et rendre la vie plus agréable et intéressante en oubliant tout le reste. Non. Trois générations : la sienne, celle de ses enfants et celle de ses petits-enfants.
Son argument : le système fiscal met l’État et le pays en danger.
Il faut comprendre : toute l’hystérie de lutte contre les taxes, de bien-être des riches et d’emprunts sans limites sur les marchés internationaux et de dépenses militaires sans compter, tout cela ne peut pas durer.
L’article s’étend assez longuement sur sa liberté de parole, due à son poste exceptionnel, bien payé, bien informé, compétent, non partisan, etc. Ce qui veut dire : il dit ce que tout le monde sait mais ne peut dire.
Quand même, il y en a des gens avertis qui avertissent, on dirait.

Il y a une abyssale différence entre les titres de la presse états-unienne et ceux de la presse d’ici. Quant aux contestataires, à la gauche de la gauche, aux syndicalistes, aux associations de consommateurs, aux écologistes, aux chargés d’humanité souffrante, ils devraient consulter Bloomberg, le Spiegel, Associated Press, les excités libertariens. Non ? Et vite passer à autre chose, ne plus dépendre de ces sources, développer leur, notre propre capacité d’analyse, suivre ces histoires au jour le jour, créer l’actualité. C’est à nous de faire l’actualité. Pour l’instant nous sommes enfouis dans des cimetières.


Vendredi 3 novembre 2006
À une amie très chère :


Hier c’était le cochon chez notre voisin, lui et son copain sont trop vieux, ils nous ont dit que c’était la dernière fois.
Il avait invité tous les gens qu’il aime bien dans le village et nous avons mangé le boudin chaud qui venait d’être fabriqué sous nos yeux, debout dans la cour, tous, c’est la première fois que j’ai mangé de cela avec plaisir, il n’y en aura plus d’autre.
Nous sommes dans l’hiver, un seul feu doucement suffit pour l’instant.


J’avance dans les Notes pour Ver de terre !, les notes pour un de nos futurs petits livres, à Benoît Jacques et à moi. Demain j’achète une fourche-bêche, c’est ce qui est recommandé pour aérer le sol sans les couper en deux.
À part ça l’économie états-unienne entre en récession et cette crise sera d’ici un ou deux mois dans sa « phase explosive » comme dit un bulletin, le GEAB (tu lis bien : Global Europe Anticipation Bulletin) auquel je suis abonné, c’est ce qui occupera en grande partie l’année 2007, personne n’en parle en ce moment sauf quelques-uns mais partiellement et à mots couverts, je pense à tous ceux qui savent et qui en ce moment même vendent leurs dollars, vendent leurs actions états-uniennes pour faire leur marché en Europe et en Asie, sans rien dire, et continuent de plumer les pigeons, et plus que jamais répètent les mantras lancinants, hypnotiques de la liberté pour eux et de la misère pour les autres, musique et berceuses tandis que le bateau s’enfonce.
L’euphémisme en vogue, c’est « ralentir », toutes les prévisions sont unanimes, il y aura « ralentissement » l’année prochaine.
Plusieurs fois par jour les distorsions de vocabulaire m’explosent comme des fusées dans la tête.


Samedi 4 novembre 2006
Chassany et Lacour, la faillite d’Enron (suite).
Enron et l’ivresse de puissance américaine, la personnalisant. En Inde une ruine, mais les rêves enfantins toujours là, plus que jamais : chapitre 7, « Andy et la Guerre des Étoiles ». Et l’euphorie de la puissance factice : chapitre 8, « Dormez bien, Messieurs les administrateurs ».
Il y a un très bel enchaînement de faits et de décisions pages 76 et 77. La succession de scènes se déroule le 7 février 1999, un dimanche.
Une atmosphère de rêve, fantastique.
Le point d’origine de l’affaire se situe à l’automne 1997. Calpers, le fonds de pension [2] californien, souhaite se retirer d’une société commune (co-entreprise, joint-venture en anglais et en français) baptisée JEDI – Joint Energy Development Investments. Coïncidence, « Jedi » c’est le nom de ces êtres surnaturels de La Guerre des étoiles, l’épopée d’anticipation du cinéaste George Lucas. Ce JEDI a pour but de financer des achats de centrales électriques, de gazoducs mais peu importe. Précisément peu importe, car les auteurs nous expliquent que cette co-entreprise permet, sur le plan comptable, deux choses bien pratiques. D’abord, éviter de consolider les dettes, c’est-à-dire : ne pas attribuer les dettes de cette entité à Enron ; logique d’entreprise en un sens - c’est à cette entité, qui a la responsabilité de ses investissements, de projeter dans le futur le remboursement avec profit de ces investissements, et donc elle garde les dettes avec les investissements. Mais surtout la co-entreprise JEDI permet de remonter tout de suite, dans les comptes de l’année, la moitié des profits chez chacun des deux actionnaires ; c’est logique là aussi, d’une logique toute financière : si l’argent est là, on oublie à quoi il pourrait servir dans la co-entreprise, pourquoi ne remonterait-il pas tout de suite chez l’actionnaire qui a investi dans l’entité pour gagner de l’argent ?
La conjonction de ces propriétés est très attirante – d’un côté remettre les dettes à plus tard, laisser le risque dans la filiale, de l’autre remonter le liquide tout de suite – c’est faire briller les comptes vite et facilement, les catastrophes seront pour plus tard – un échec, qui y croirait, ce n’est qu’une éventualité, nous sommes tellement excellents ? Mais pour tout de suite l’argent dans la poche des dirigeants, argent multiplié immédiatement par la synchronisation des croyances, par les extases boursières, par les bravos de toute cette société intéressée à croire en la sagesse invisible et surpuissante des marchés, donc d’elle-même.
Ce qui est passionnant aussi je trouve c’est la coexistence logique, dans les cerveaux qui l’ont conçue, entre ces deux règles – selon la première les dettes restent, selon la seconde les profits remontent. Elles sont logiquement incompatibles, il faudrait choisir – si les profits remontent, les dettes, qui sont leur contrepartie, leur condition d’existence, devraient remonter simultanément. Dettes et profits devraient être en même temps remontés pour que les co-investisseurs assument leurs décisions ou bien alors devraient tous, dettes et profits, rester dans l’entité pour que celle-ci continue de travailler avec une notion la plus réaliste possible de ses finances.
La demande de Calpers revient à faire d’Enron le propriétaire à 100% de cette machine, JEDI. Calpers vend ses parts, Enron doit les racheter et devra donc tout remonter d’un coup : profits, pertes, dettes. Au plus mauvais moment, Enron n’a pas ou ne veut pas avoir l’argent pour acheter les parts de Calpers et ne veut certainement pas faire apparaître qu’il est endetté jusqu’au cou. Quand cette demande dérangeante a lieu, venant d’un acteur extérieur, Calpers, qui a grande quantité d’argent à placer et qui est donc célèbre pour ses décisions, que les moutons exaltés suivent, et qui ne doit rien savoir des difficultés s’il y en a – à l’automne 1997, les affaires courantes sont déficitaires de 1,3 milliard et l’endettement a été multiplié par deux, à 6,3 milliards – le seul chiffre qu’on souhaite faire connaître c’est celui de la croissance achetée ainsi, un chiffre d’affaires en augmentation de 53% entre 1996 et 1997.
Rien de tout cela n’est bon. Car Enron, ne pas oublier, est aussi l’inventeur du trading d’énergie, du courtage d’énergie, et le courtier assume la contrepartie dans ses activités de courtage : il doit avoir en réserve l’argent qui fait la différence entre prix escompté et prix de vente réel – Enron courtier est en quelque sorte l’assurance, la banque des joueurs au casino.
Un jeune embauché, le nouveau directeur financier Andy Fastow, a une idée : on va créer une entité qui va racheter les parts de Calpers dans JEDI.
Le nom de la société créée par Enron pour racheter les parts sans qu’on s’aperçoive que c’est Enron qui rachète ses propres parts, donc sans déclencher cette déplorable cascade d’événements, remonter des dettes dans le bilan de la société mère, ce nom c’est Chewco, Chew Company, Chew abrégé de Chewbaca, un autre personnage de La Guerre des étoiles, un « grand primate sympathique et poilu qui pousse des hurlements d’âne » (p. 72). JEDI, La Guerre des étoiles, Chewco. La genèse, Dieu donna un nom à chaque créature. Musique pompeuse, scénario, simulacre, on va gagner parce qu’on est les plus forts.
Créer Chewco c’est possible, cela porte un nom qui existe déjà dans le milieu de la finance, c’est une SPE, special purpose entity – « entité créée spécialement pour ». « Ces structures sont souvent utilisées pour financer de grands programmes de construction de centrale par exemple » (p. 72) ; ces investissement attendent plusieurs années pour produire des fruits, on les met à part de la maison mère qui vit, elle, au rythme de la spéculation annuelle, semestrielle, trimestrielle, instantanée. Et ce décalage de durées propres, longue ici, excessivement courte là, a pour conséquence intéressante qu’une convention comptable possible est de dissocier les comptes de la SPE de ceux de la maison mère. Ah, on pourrait revenir au paradis de la tenue des dettes secrètement à l’écart.
Les dettes, la réalité.
La dette joue dans cette histoire le rôle de la réalité qu’il faut repousser au plus tard possible, quand tout ira mieux.
La comptabilité y aidera, c’est un diable biface. D’un côté, il faut qu’elle reflète la réalité pour le propriétaire, car la comptabilité a été créée par lui et pour lui, pour qu’il sache vraiment la différence entre le prix d’achat et le prix de vente et donc ses bénéfices et si dans les cales du bateau aucune marchandise n’est partie entre les mains des marins, vérifier que le chargé de la tenue de la caisse n’a pris aucune pile de ducats d’or pour lui et son épouse, etc. De l’autre, pour faire face à toutes sortes de complications comme ces décalages dans le temps entre les durées hélas si longues de fabrication d’une usine, de mise en route, de mise en place des circuits commerciaux et de distribution, enfin mais si tard l’argent qui rentre, alors que par ailleurs les routines installées font remonter de l’argent qu’on croque tous les jours, qu’on se doit de convertir immédiatement en prestige, en brillant jeté à la figure des concurrents, des ennemis, des douleurs et des défaites et des humiliations passées enfin vengées. Comment combler ces écarts de durées sinon par convention ?
Je connais personnellement un ange consolidateur, il consolidait tout, il remontait tous les comptes de toutes les filiales à ceux qui les avaient créées. Il ne travaille plus, il fait de la théorie maintenant, que sais-je.
Il n’y a que deux façons de s’y retrouver.
La première : tenir deux comptabilités, il n’y a pas que les voleurs qui font ça, des entreprises aussi le font – preuve s’il en était besoin que nul ne peut s’affranchir d’au moins une comptabilité vraie – la comptabilité n’est pas seulement une construction sociale comme disent les constructivistes, c’est une technique qui renvoie à une portion de réel ; un principe de réalité.
L’autre façon est d’établir des règles qui permettent de naviguer dans les deux sens : de la réalité à la représentation comptable et réciproquement. Comme la comptabilité officielle sait qu’il peut y avoir une comptabilité non officielle et qu’elle s’est établie contre elle, justement, il n’y a qu’une comptabilité, celle des conventions admises pour rendre compte des circulations d’argent et de choses, il y a donc des conventions et il y a des règles, beaucoup, précises, vérifiables, qui font le pont entre cette réalité et sa représentation, et sur ce pont on va et vient dans le confort de ce qui est vérifiable et vérifié.
Pour que les comptes de l’entité « créée spécialement pour » ne remontent pas chez Enron, les conventions décentes, leur décence, veulent que les liens capitalistiques entre l’entité et la maison mère soient comptés pour négligeables et que les liens personnels (qui est nommé à quel poste selon quelles responsabilités) attestent de la réalité de la séparation entre Enron et Chewco.
Mais on veut avoir deux choses contradictoires en même temps, le contrôle - pour contrôler le secret et les éventuels bénéfices – et la tenue à l’écart de la dette - autorisée par l’absence de contrôle. Il faut donc mentir. Il faut donc réaliser un montage.
Les conventions tenues pour raisonnables et vérifiables après longues et ardues négociations entre ceux qui savent simultanément l’intérêt de mentir et celui de ne pas mentir, ces conventions admettent que les capitaux extérieurs qui attestent de l’indépendance de l’entité spéciale soient d’un montant ridicule de 3% - mais cela n’est admissible que si Enron ne contrôle pas les opérations et que Enron n’en est pas le garant financier.
La preuve que les conventions sont bonnes, ou au moins pas si ridicules que cela, c’est que Andy Fastow est obligé de les bafouer.
Il met à la tête de Chewco un homme de la maison, il fait financer l’entité faussement indépendante par un prêt d’une banque, Barclays, et par une avance d’Enron lui-même. Et même les maigres 3% qui restent, qui seraient gage de l’indépendance de l’entité qui justifierait l’indépendance des comptes, personne ne veut y souscrire, il faut organiser dans la hâte un prêt-relais.
L’opération est au total très risquée : au risque déjà connu d’opérations déficitaires d’Enron et d’investissements qui, au mieux, ne rapporteront de l’argent que dans longtemps, s’ajoute le risque de ne pas pouvoir rembourser Barclays, de ne pas pouvoir restituer l’avance consentie.
Le risque financier est redoublé par les risques juridiques dus au mensonge : on prétend qu’on ne contrôle pas alors qu’on contrôle tout, on fait un mensonge pour dissimuler des dettes alors qu’au même moment et justement pour les dissimuler on fait encore plus de dettes.
Mais tous les menteurs, les vrais, ceux qui savent l’acidité spéciale de la double vie et du double discours, ont éprouvé que le mensonge ne peut être assuré que par d’autres mensonges et que plus on ment plus on a de mal à faire les raccords, jusqu’à l’aveu qui est un effondrement de tout l’être, car l’être était double, édifié tout entier sur son dédoublement et que sa réunion dans une vérité une, publique, le fait s’écraser sur lui-même.
Pour que l’édifice « Chewco » tienne publiquement, qu’il soit traduit dans les comptes qui seront publiés, il faut qu’il franchisse deux portes de contrôle : le conseil d’administration qui comprend des membres extérieurs à la firme (le CA), le commissaire aux comptes (le CAC). C’est le CAC qui présente le bébé au CA, c’est lui qui a mis une équipe sur les comptes, qui a fait des sondages, fait rectifier de menues ou de moyennes erreurs aux comptables d’Enron, c’est lui le professionnel du chiffre et son statut indépendant, sa réputation fondée sur son professionnalisme et son intégrité lui donnent un poids considérable dans la discussion. Pour qu’une fraude passe il faudrait que le CA et le CAC ne soient pas curieux, qu’ils soient bêtes ou corrompus ou complaisants ; le mieux étant la complaisance ou une de ses variantes, autocensure, espérance en des jours meilleurs mêlée au désir de ne pas gêner des amis, etc. - contrairement à la corruption, la complaisance ne coûte aucun argent et ne compromet pas directement le bénéficiaire. Le sel de l’affaire est que la complaisance, si par bonheur elle se présente, peut être convertie peu de temps après en de belles sommes d’argent.
L’acteur principal de la séquence qui me fascine est donc le CAC, David Duncan, l’associé d’Arthur Andersen – l’entreprise qui contrôle et certifie les comptes d’Enron. Aujourd’hui j’écris ce nom, Arthur Andersen, sans avoir besoin de le qualifier, au moins dans le monde des affaires tout le monde l’a encore en tête, c’était la plus grosse firme mondiale d’expertise comptable, de commissaires aux comptes, de conseils en gestion et en stratégie et ainsi de suite. Le numéro 1 mondial. Des jeunes gens en beaux costumes, belles chaussures (les hommes sont classés par les chaussures et par le port haut de la tête sur les épaules) qui règnent sur le monde. Mais Andersen, cet empire, a disparu. En un rien de temps. Suite à cette affaire Enron. Qu’on devrait donc appeler « affaire Enron-Arthur Andersen » puisque ce sont deux emblèmes, deux réalisations majeures de l’idéologie libre-échangiste qui se sont effondrées d’un coup, pour ainsi dire à quelques minutes de distance, de cause à effet.
David Duncan, associé. « Associé » renvoie à association mais dans ce cas ce n’est pas une association au sens de l’utopiste Charles Fourier ni même une espèce de coopérative. C’est une forme d’organisation du pouvoir très en vogue dans les métiers du chiffre, dans laquelle les chefs travaillent et sont actionnaires de la firme. Les associés sont directement intéressés aux bénéfices et les veulent les plus importants possible. Ils ont à leurs ordres des ouvriers du chiffre, du droit, de la vérification de conformité, tous jeunes issus des écoles de commerce enivrés du bon droit, de la bonne conscience et des systèmes de croyance propres à ces écoles de serviteurs du capital financier – et parmi leurs valeurs un authentique sens de la vérité des chiffres qui fait tenir les bateaux sur l’eau et les désirs de carrière, d’apparence, de vie qui vont avec les mirages de ces métiers ; ces jeunes gens travaillent dur dans l’espoir de parvenir eux aussi aux positions desquelles on voit remonter le liquide, le cash selon le mot brutal en vigueur.
Il y a dans ces métiers un très délicat équilibre déséquilibré et déséquilibrant où la vertu est un ingrédient non superflu, pas un prétexte ni une couverture, ou pas seulement, car Dieu sait s’il faut repérer la moindre erreur d’inventaire, de calcul, d’attribution car les centimes se transforment vite en milliers, millions, milliards, et la question est de savoir à qui ça revient tout ça et ce système exige pour fonctionner ses critères de vérité propres et qui ne pardonnent pas, mais bien fidélité aux principes de calcul, rigueur professionnelle, exactitude, vérification des vertus, en somme la vertu une composante fondamentale, vitale pour la survie du système. De sorte que tout manquement aux règles est quand même une transgression et que la répétition des manquements ne peut que provoquer des crises morales avec lesquelles on ne peut vivre que dans la dépression, l’autodépréciation, ou le cynisme, ou des accommodements avec la réalité (celle des chiffres, les chiffres ne mentent pas, ce ne sont pas eux qui mentent), accommodements qui ne peuvent être qu’une forme ou une autre de dissociation de soi, soi des règles, soi du comportement, dédoublement de soi comme il y a nécessairement dans toute activité criminelle une double comptabilité.
L’associé David Duncan est codirigeant de sa firme, il porte le nom Arthur Andersen dans toutes ses démarches professionnelles comme privées, il dépend d’Arthur Andersen, il est au nom Arthur Andersen le CAC d’une firme elle aussi première mondiale de son secteur, Enron, laquelle dépend de la certification des comptes par l’associé d’Arthur Andersen.
Le montage Chewco qui permet le rachat des parts de Calpers dans JEDI est bouclé fin 1998.
C’est seulement le dimanche 7 février 1999 que David Duncan soulève quelques questions. Il est devant un comité spécialisé du CA, il a en face de lui le patron et le directeur financier d’Enron, « l’essentiel de la direction comptable et financière ainsi que cinq administrateurs externes » (p. 76). Il expose clairement les risques, certes dans un langage professionnel (« montages hautement structurés », « comptabilité d’acquisition », « bilan ») – mais il n’y a dans l’assistance que des professionnels – et il qualifie ces risques d’élevés. Et personne ne dit mot.
Rien.
Silence.
La séance aura duré au total une heure et demie.
Détail extraordinaire, troisième événement de cette journée – après la révélation des risques et le silence qui lui a répondu – c’est le fait que ce soit seulement après que l’équipe d’Enron est partie que les administrateurs posent des questions. La présence de leurs amis et bienfaiteurs les empêchait donc de parler. Dans le doute abstiens-toi. Je crois que c’est d’abord l’hésitation qui fait se taire. S’il y a fraude qui conduit à la ruine, il sera bien temps d’agir mais s’il y a fraude et quand même rétablissement, ne vaut-il pas mieux attendre ? Et dans l’attente encaisser les dividendes qui matérialisent la santé financière affichée, qui attestent de l’authenticité de cette santé.
Cependant il y a doute, donc questions, et « David Duncan est assailli de questions par les administrateurs au sujet de son intervention » (p. 77). Et tout d’un coup, nouveau renversement d’ambiance, quatrième événement : David Duncan proteste de l’interprétation alarmiste de ses propos, il corrige : « Nous faisons confiance au management d’Enron », « aucun domaine ne soulève de problème significatif » (p. 77).
Il faut rester sur ce revirement. Il se produit après qu’on est passé du langage conventionnel de la réunion formelle au langage plus pressant et explicite de l’après-réunion. Comme si le langage professionnel maintenu protégeait de la réalité que la pratique professionnelle a révélée. Comme si seul le maintien des euphémismes professionnels, pour le dehors, pouvait préserver un processus en cours, pour la cuisine interne, qui serait d’enquête, puis d’alerte, enfin de rectification par la firme auditée – un processus qui ne concerne que le CAC et la direction de la firme Enron. Dans lequel les administrateurs sont en fait des intrus car ils interviennent trop tôt. Le stade public, celui de la publication des comptes pour la Bourse et tous les actionnaires extérieurs à la direction de la firme, bourses et actionnaires extérieurs représentés par ces administrateurs qui interrogent Duncan dans un couloir, ce stade public viendra plus tard, ce sera celui de la réconciliation des apparences et de la réalité, réalité certifiée par le CAC, réalité attestée par le versement des dividendes et toutes les spéculations qui s’ensuivent.
C’est qu’on ne parvient pas à une telle réconciliation comme ça. Il faut du temps. Du professionnalisme. « En vue de la prochaine réunion du comité comptable, Arthur Andersen est quand même prié d’affiner son opinion sur les zones à risque. Pour ce faire, le cabinet devra mettre ses experts de Chicago et de New York à contribution. Ils coûtent cher, laisse entendre David Duncan. Le lendemain le conseil d’administration réévalue à la hausse les honoraires du cabinet d’audit pour 1999, qui passent de 30 à 46 millions de dollars » (p. 77).
On pourrait parler de corruption. Au sens large (le seul qui compte sous le ciel), c’en est. Mais cette belle somme est au sens étroit, dans l’étroitesse de vue qui est l’essence même du professionnalisme tel qu’il est pratiqué par David Duncan et ses innombrables collègues, cet argent est une preuve d’excellence, pas du tout de cette médiocrité fangeuse et autocomplaisante qu’est la corruption – davantage de spécialistes seront engagés et payés, on ne paie de tels tarifs que pour des professionnels de haut niveau.
La direction d’Enron comme Arthur Andersen sont dans les mêmes attentes : celle de jours meilleurs, celle d’une bénédiction immédiate du marché et des vanités, celle d’une réconciliation future des vérités comptables et des formes juridiques.
C’est pourquoi l’euphorie est le carburant essentiel, elle est le futur tourbillonnant dans le présent ; sans elle que serait l’attente sinon désespoir ; l’euphorie est l’élévation du désespoir au-dessus de lui-même avant la chute.
C’est pourquoi cette affaire s’éternise, d’autres épisodes appellent d’autres épisodes.
L’habitude est prise, pour les dettes il y aura d’autres entités « créées spécialement pour », d’autres avis du CAC devant un CA incurieux.
Chassany et Lacour ne s’embarrassent pas de psychologie. Ils détaillent les intérêts qui lient les membres du CA au patron d’Enron. Le président du comité financier, Herbert Winokur, est membre du CA d’une autre société « qui a vendu pour près de 2, 6 millions de dollars d’équipement et de services de forage à Enron entre 1997 et 2000 » (p. 85) ; Wendy Gramm (une autre membre du CA) « ne voit pas, elle, d’empêchement à ce qu’Enron verse 50 000 dollars au très libéral cercle de réflexion de l’université George Mason, le Mercatus Center, où Madame dirige l’unité de cours sur la régulation des marchés » - et ainsi de suite, il faut lire les pages 86 et 87. Jetons de présence, actions Enron souscrites bas et valant toujours plus grâce aux comptes trafiqués qu’ils ont tout intérêt à voir publiés beaux...
Tout cela est pompeux, content de soi, engrossé d’autosatisfaction renforcée par courbettes de larbins aux portières des voitures, aux portes des hôtels, c’est transporté dans les avions privés d’Enron, logé dans les palaces de Houston aux frais d’Enron, la compagnie dont ils sont appelés à approuver les comptes, c’est grotesque, dérisoire de bêtise, effrayant de rapacité sans remords, sans questions. Et le dispositif est connu, public, il y a toutes les obligations de « transparence » pour cela, et admiré : il y a les magazines où l’on se fait voir. La « gouvernance » d’Enron avec ses comités spécialisés et ses administrateurs extérieurs fait l’objet d’éloges dans les revues professionnelles. Elle est conforme aux normes et aux idéaux.
Ils voient sans voir. En fin du chapitre 8 (titre : « Dormez bien, Messieurs les administrateurs »), les auteurs notent qu’en octobre 2000 le conseil avait « autorisé Enron à sortir de son bilan la moitié de ses actifs, soit autant de dettes, pour une valeur estimée à 27 milliards de dollars ».


Dimanche 5 novembre 2006
Hier soir vers 22h00, grande panne électrique en Europe. Les lignes haute tension ont sauté en Allemagne, plusieurs pays interconnectés à l’Allemagne ont été plongés eux aussi dans le noir, près de 10 millions de personnes, 5 millions en France.

Saddam Hussein, l’ancien Président irakien, a été condamné à mort par pendaison pour crimes contre l’humanité, l’énoncé du motif paraît très large, il y a de quoi, il en a tant fait et fait faire cet homme mais pas du tout, l’accusation s’en est tenue au massacre de 148 villageois chiites à Doujaïl dans les années 1980.

Chassany et Lacour, la faillite d’Enron (suite).
Beau portrait de John Olson, analyste financier chez Merril Lynch, banque d’affaires et conseil financier. Il est du côté du conseil. Son métier est de donner des analyses objectives, pour et contre, de haut, sur des entreprises, sur des fusions-acquisitions, etc.
John Olson aime les chiffres passionnément, il les entend chanter, murmurer, hurler, il entend l’assourdissement du cri par le bâillon. Quand il analyse Enron, il refuse de donner une bonne note (recommandation d’achat forte, strong buy c’est plus court, un aboiement bref), c’est le seul à refuser. Alors qu’Enron n’arrête pas de demander de l’argent pour ses opérations. Prétend faire 20% de bénéfices en plus chaque année. Impossible. Mais toutes les banques se pressent auprès d’Enron. « En 2000, le montant total des commissions versées [par Enron] aux banques d’affaires pour leurs services s’élève à 250 millions de dollars » (p. 95) – et elles ont toutes un avis positif sur les comptes trafiqués d’Enron. Olson est menacé par les patrons d’Enron, menacé par sa propre direction, il ne cède pas, ne publie aucune analyse élogieuse, il s’en va dans une autre société, plus petite, pour continuer d’analyser les sociétés du secteur énergétique comme il l’entend. C’est son intégrité, son plaisir, sa vie.
Il y a unité réalisée dès lors qu’une vérité objective (ici un brouillard certain, une zone d’ombres lumineuses bien délimitée) tient ensemble cœur, corps et esprit. Mentir serait se désunir, se disloquer. Dès que tu es tenu par une telle conviction la dignité peut l’emporter sur tout le reste.
Toutes les banques d’affaires savent. Leurs employés directement aux opérations savent, le rapport de la sous-commission d’enquête du Sénat le prouve. Les auteurs montrent comment Citigroup, Chase, cherchent et trouvent les moyens de faire passer des dettes pour de simples transactions entre entités indépendantes qui ne le sont pas ; aucun gaz n’est vendu ni acheté, c’est fictif, mais l’argent est bien transvasé, il passe par paradis fiscaux, l’argent et les dettes sont réels. La notion d’économie virtuelle est une fiction ; l’argent et les dettes sont réels.

Azurix (chapitre 10), affaire ruineuse montée par Rebecca Mark qui déjà avait emmené la compagnie dans le mur, en Inde, avec cette centrale électrique extravagante, Azurix va répéter la recette employée dans le gaz et l’électricité : réseaux interconnectés, libéralisation du marché, désordre des prix, on va « imaginer des systèmes de facturation originaux, par exemple en augmentant les prix en période de pénurie » (p. 103), et pour couronner le tout il y aura courtage et protection coûteux apportés aux victimes du nouveau système très performant. Elle y va à l’esbroufe, voyage en jets privés, achète toutes les compagnies trop cher, trop vite, ne voit pas que les clients argentins, distribution d’eau dans cinq villes autour de Buenos Aires, viennent payer en espèces au siège de la compagnie, elle ne voit pas que ce siège n’était pas inclus dans l’achat, elle voit trop tard qu’il faut guider les clients vers le nouveau siège, elle ne voit pas qu’embaucher pour cela de gracieuses jeunes filles portant tee-shirt avec logo Azurix fait penser aux clients venus payer gabegie et vulgarité et mépris, ne peuvent provoquer que mépris et défiance, voire pire, elle ne voit pas que dépenser un million de dollars pour relier le neuvième au dixième étage du siège d’Azurix parce que l’ascenseur lui déplaît est une bêtise qui la tue, elle ne voit pas que l’eau n’est pas le gaz car les réseaux sont disjoints, que les propriétés physiques et biologiques de l’eau sont fondamentales dans ces affaires parce que l’eau se boit, et quand une algue qui pue empêche de boire l’eau les clients ne paient plus.
Faillite. Enron rachète les actions Azurix à un prix deux fois inférieur au prix d’émission. Il y a des floués. La patronne s’en va avec 80 millions de dollars de récompense, de sauvetage des apparences.
Je crois qu’il y a un lien direct entre la vulgarité et la faillite.
Toutes ces années 2000, années de bulles, disait-on, et il y avait des théoriciens pour dire que ces euphories factices étaient le moteur du changement et de l’innovation. Nous étions désarmés devant tant d’étrangeté, d’invraisemblance, d’incommensurabilité – et nous étions honteux, humiliés d’être perdus.


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© Laurent Grisel _ 28 mai 2012

[1Lettre de 1973, citée page 18, reprise de Power Failure, Sherron Watkins, Mimi Schwartz, 2003.

[2Équivalent de nos caisses de retraite – un fonds de pension est un organisme financier chargé de gérer l’argent économisé réglementairement ou contractuellement par les salariés et qui doit leur être reversé mensuellement à leur retraite.

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