Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Cultiver l’ignorance

Du 30 octobre au 5 novembre, quarante-deuxième chapitre de 2006

Mardi 7 novembre 2006
Chassany et Lacour, la faillite d’Enron (suite).
Chapitre 16. Quand Enron fait disjoncter la Californie. On l’a oublié, printemps et été 2000, grosse crise énergétique dans cet État, en ce temps « huitième puissance économique mondiale ». Si, il y a eu des nouvelles dans les journaux, de ce côté-ci de l’Atlantique. Brouillard. Qu’est devenu Timothy Belden, courtier d’Enron, qui plaide coupable le 17 octobre 2002 devant la Cour du district nord de Californie pour avoir manipulé le marché de l’électricité ? Il encourait cinq ans de prison et 250 000 dollars – après avoir gagné 5,5 millions de dollars, salaire et bonus, en 2001. Idem Jeffrey Richter, le 30 janvier il plaide coupable de fraude sur le marché de l’électricité californien. Les journaux d’ici ont-ils parlé de ces affaires et finalement du rôle d’Enron ? Peut-être. Je ne sais pas. Mais comment, s’ils l’ont fait ? Si j’avais compris, je me souviendrais, ce chapitre 16 illuminerait une compréhension ancienne. Mais non. Et maintenant le passé revient plus lisible, dans ces lectures en marge du courant principal. Les journaux n’ont pas changé dans leur façon de faire miroiter la surface, moi si.
Cela dit, incapable de savoir si les coupures d’électricité en Allemagne, il y a moins d’une semaine, samedi 4, ont le moindre rapport avec les pratiques d’Enron. Ou un rapport très lointain, la confiance dans le marché, l’absence de planification des investissements ?
Comment voler les assujettis aux deux bouts des tuyaux. Différentes tactiques. Toutes consistent à créer pénurie, le client doit acheter au prix fort – ou engorgement, le vendeur doit vendre à prix bradé – et toi, Enron, qui est entre les deux, tu empoches les différences. Pénuries, engorgements, ce sont les désordres visibles au-dehors, dans le public, dans les entreprises, et ça monte jusqu’aux journaux. Les autorités sont forcées d’intervenir, mais elles ne peuvent mettre en question l’acteur principal, Enron, héros de la liberté, de l’innovation et de l’efficacité, elles ne peuvent à travers lui laisser penser quelque mal que ce soit des règles de la déréglementation qu’elles portent au sommet de la vertu et de la vérité, le marché californien est le premier à être mis aux normes de la doctrine triomphante. Finalement, ces règles adulées, elles doivent les changer : le droit est rétabli de conclure des contrats à long terme à un prix « juste et raisonnable », des prix plafonds sont fixés sur le marché de gros – en somme, retour à l’économie « soviétique ».
Entre-temps, Enron par ses agissements a mis deux distributeurs d’électricité en faillite et l’un d’entre eux lui doit 570 millions de dollars : pure perte.
En août 2001, Jeff Skilling, virtuose financier, le visionnaire qui a transformé le distributeur de gaz en spéculateur sur le dos d’autrui, donne sa démission, six mois après avoir été promu directeur général. Effondrement psychologique du dirigeant précédant de peu l’effondrement de la compagnie.
C’est qu’il commence à se dire que cette prospérité est factice – notre argent n’est peut-être pas si bien placé, va-t-il s’évanouir – et qu’elle sera un jour victime de vindicte, trop de floués, volés, ruinés.
2001 est la mauvaise année. En février, les auditeurs d’Arthur Andersen bien installés depuis la mise au pas du conseil d’administration et cette fameuse séance silencieuse – et depuis cette séance l’endettement enfoui continue de creuser une tombe gigantesque sous l’édifice – se demandent s’il faut abandonner Enron, le gros client, car il ne passe pas le « smell test » (p. 146), belle expression professionnelle, pas la peine d’aller fouiller dans les comptes, ça pue.
Préalablement à la réunion décisive, va-t-on garder ce client risqué ou non, Carl Bass, un analyste d’Arthur Andersen qui alerte sur les risques, s’est fait virer, précisément sous les pressions du directeur financier d’Enron.
Standard & Poor’s, l’agence de notation, estime qu’Enron peut rembourser, mais qui dans ces cercles est vraiment rassuré par cette note ?
Les calculs des auditeurs montrent que tout ne tient plus que par le cours de l’action. Si elle chute, l’entreprise s’effondre. Tout ne tient donc plus que par la façade. Le chef des auditeurs, David Duncan, l’homme qui répondait au conseil d’administration faiblement réveillé « nous faisons confiance au management d’Enron », « aucun domaine ne soulève de problème significatif », ne peut renoncer aux comptes d’Enron, en fait son seul et unique client, en fait son employeur, ils travaillent, lui et ses troupes, cent cinquante personnes hautement qualifiées et bien habillées, dans des bureaux prêtés gratis par Enron et les systèmes comptables et de vérifications internes et externes sont devenus un seul, « intégré » disent-ils, le vocabulaire technique évite de dire confusion, corruption, il donnera un avis favorable aux comptes.
Une cadre d’Enron chargée d’évaluer les actifs qui pourraient être vendus pour faire entrer de l’argent frais, Sherron Watkins, découvre trop de dettes qui viendront à échéance, elle écrit une note d’alerte pour le patron, son dieu, il ne répond pas par écrit, il la convoque, il demande si elle a parlé à l’extérieur, non – en fait si, mais cela ne vaut même pas la peine d’être mentionné, c’est intime et insignifiant, elle a ouvert son cœur à un ami. Après ce dialogue de sourds, Ken Lay demande un avis au cabinet d’avocats qui a couvert les montages, ces gens qualifiés répondent que tout est correct.
En fait, la vérité sue de toutes parts. Deux raisons. D’abord, tous ces gens connaissent les chiffres et les aiment, ils les entendent. Ensuite, il y a forcément un moment où une personne a plus intérêt à se défendre préventivement, ou à se faire valoir, qu’à avoir peur ; il y a trop de recoins d’ombre dans la société, de murmures, de confidences à l’arrêt de bus, à l’école, au parking, entre amis, entre deux verres, qui saurait ?
Certes, il y a une vérité de l’héroïsme chez John Olson, chez Carl Bass et quelques autres, celle de tenir bon face aux menaces. Le rôle des intègres est de rendre ainsi le flicage et la violence visibles, sous les sourires la terreur, mais cet héroïsme de quelques-uns va avec l’histoire diffuse, dispersée, non héroïque, de dix mille confidences vraies, dix mille intuitions d’invraisemblance de ces comptes stratosphériques, ces dix mille et dix mille finalement avérées par leur nombre et leurs chocs dans les tourbillons des rencontres de hasard, finalement faisant masse et force.
Le 16 octobre 2001, un communiqué qui annonce 618 millions de dollars de pertes au milieu de fausses bonnes nouvelles déclenche l’avalanche.
On apprendra par la bouche du patron tombé que l’endettement total est de « […] près de 40 milliards de dollars, soit près de quatre fois plus que ce qui était annoncé dans ses livres [de comptes]. Plus de la moitié, 22 milliards, correspond à des dettes bancaires, le reste étant des engagements financiers hors bilan » (p. 193). C’est la plus grande faillite d’entreprise jamais connue aux États-Unis.
Les soubresauts politiques sont sans intérêt. Cupidité, scandale, je n’ai pas connu ce Monsieur, etc. Le cœur de l’affaire est l’organisation d’un système de courtage pour plumer les productifs au profit des financiers : il faut parler de tout ce qu’on veut sauf de ça. Il y aura donc quantité de lois nouvelles « pour moraliser le financement des campagnes politiques, sécuriser l’actionnariat salarié et renforcer la responsabilité des patrons, leurs conseils d’administration et auditeurs » (p. 208), mais rien sur l’ensauvagement de la concurrence et la prédominance parasite des financiers, rien, rien..


Mercredi 8 novembre 2006
Les démocrates américains remportent la Chambre des représentants et le Sénat.
Bush se sépare de Rumsfeld.
Comment les choses vont-elles continuer comme avant ?

Chassany et Lacour, Enron (suite).
La chute d’Enron a entraîné celle d’Arthur Andersen. Du sommet de la société chargée de surveiller la conformité et la loyauté des comptes, l’ordre a été donné de détruire tous les documents et tous les fichiers relatifs à Enron. Partout : à Houston, à Londres, Chicago, Portland. Des tonnes de papier passées au broyeur. Les employés et cadres qui font des heures supplémentaires pour finir le travail au plus vite, tant pis pour les gosses à la sortie de l’école, on s’arrange, on s’entraide, la situation est grave. Aveu massif de culpabilité qui se chiffre en tonnes, en heures ; tout se compte.
Mais les grands patrons d’Andersen ont tout misé sur non-coupable, transaction, tenez, 375 millions de dollars et vous arrêtez les poursuites (p. 219). Les clients fuient, le brillant et la réputation qu’ils achetaient à prix d’or sont dans la poussière. Débandade. Chacun pour soi. Les bureaux de tous les pays, sur toute la planète, se jettent dans les bras des concurrents. Le cabinet d’audit et de commissariat aux comptes le plus prestigieux, nombreux, riche, influent, arrogant, a disparu de la scène en quelques mois. Et on continue comme si de rien n’était. L’agitation vide de sens emplit les agendas, rendez-vous, rendez-vous. Les têtes et les cous et les épaules sont tenus par l’urgence. Ne pas penser à tout ça. Ça continue.
Postface insignifiante de Daniel Cohen. Court-termisme, cupidité, etc., écrit-il. Rien sur la doctrine économique qui faillit avec sa réalisation la plus voyante, avec sa plus prestigieuse entreprise de production de vérités certifiées. Il n’a pas lu le livre qu’il postface.


Jeudi 9 novembre 2006
Passé en revue rapidement l’autre bouquin sur l’affaire Enron, Enron, les vraies raisons de la chute de Peter C. Fusaro et Ross M. Miller, préface de Jean-Marc Sylvestre, rédacteur en chef du service économie de TF1. Il est de ceux qui persuadent jour après jour, par l’écran intrusif, que l’actualité de l’économie c’est la Bourse, que la Bourse fluctue en fonction de l’économie, par conséquent que la spéculation est la vérité de l’économie. Culotté : « L’affaire Enron, c’est l’histoire d’un capitalisme international qui, à l’aube d’un troisième millénaire, a pris le risque insensé de déstabiliser la planète, conjuguant ainsi et sans le vouloir ses effets à ceux du terrorisme international. » Peut-être une tactique analogue à celle de Daniel Cohen, de très gros mots pour faire grossir l’exceptionnalité, éloigner d’autant l’exemplarité. Oui, c’est cela, abus de confiance. Nous n’avions pas tort de faire confiance, ils ont abusé de notre confiance. Nous avions raison, eux tort. De quoi s’agit-il, au fait ? De justifier, de sanctifier la spéculation. Le cœur de son argumentation : « […] Cette activité de trading se fondait sur la spéculation, c’est-à-dire la prise en compte rémunérée du risque. Le risque est inhérent à la société moderne ; il est donc nécessaire au progrès économique. Sans risque, pas d’innovation. Sans innovation, pas de progrès. Enron est un pur produit de la financiarisation et de la globalisation de l’économie. Son seul problème était d’inspirer confiance à ses clients, ses salariés, ses actionnaires. » Etc. L’ignoble bonhomme.
Cette saloperie ne peut marcher qu’à condition de passer sous silence l’origine crapuleuse des profits qui est la manipulation des prix par les courtiers. Timothy Belden, Jeffrey Richter, non pas des criminels isolés mais les exécutants d’un système criminel. Bien sûr l’alerte préface de M. Sylvestre ne parle pas d’eux. À la trappe la Californie plongée dans le noir. Certes, l’innovation, le progrès, il n’y a pas d’alternative, et ainsi de suite. Il faut donc cultiver l’ignorance. Laisser des faits dans l’ombre. Ne pas relier les faits entre eux.
Les auteurs, Fusaro et Miller, défendent le courtage pour tout. C’est le but de ce livre. Les « vraies raisons de la chute », les leurs, doivent remplacer toutes les autres.
Il y a une lutte pour l’histoire. Il faut que certaines versions l’emportent.
Ma lecture heurtée à tout instant. Page 5 : « Comme Ken Lay, Michael Milken était un homme de concepts. » Michael Milken, un autre criminel, l’inventeur des obligations pourries. Un de leurs héros.
Chapitre 4, une gestion du personnel poussée à l’extrême.
« Kenneth Lay, un économiste, croyait au pouvoir des marchés. Enron prospérait en créant de nouveaux marchés et les marchés servaient à la structure interne d’Enron » (p. 39). Par « marché » il faut entendre : la lutte de chacun contre tous.
Il avait institué une règle « excessive », le Rank and Yank - noter et jeter : tous les salariés sont notés par leur hiérarchie (et leur hiérarchie elle-même…) sur une échelle de 1 à 5, ceux qui ont la note inférieure sont mis dehors. Mieux : obligatoirement quinze pour cent du personnel doit se trouver dans cette tranche fatale. Mieux : ceux notés 4 et 3 sont avertis que leur tour viendra. Il y a une vague de licenciements des notés 5 tous les six mois. Trente pour cent du personnel est assuré d’être renvoyé chaque année.
Alors les nouveaux venus comprennent vite que c’est le chacun pour soi, qu’il faut se faire bien voir des chefs, etc.
Selon les auteurs, un régime de terreur qui fait se taire les gens. Et comme ils se taisent on ne peut arrêter les dérives, excès, mauvaise application des bonnes idées de libéralisation de tous les biens communs et de spéculation sur tout.
Au nom de la liberté un système qui encourage la servilité.
Parmi les cinq à huit critères d’embauche, le « sens de l’urgence » et l’agressivité.
Voici donc leur monde, leur idée de l’humanité. Des psychologies malades, la hâte de chiens à servir leurs maîtres. Aucun adulte dans ces entreprises. Des foules d’individus tenus en laisse par terreur.


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© Laurent Grisel _ 31 mai 2012

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