Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Henri Michaux, par Cioran

"La passion de l’exhaustif", dans "Exercices d’admiration"

Il y a une quinzaine d’années, Michaux m’emmenait assez régulièrement au
Grand Palais où l’on donnait toutes sortes de films à caractère scientifique,
certains curieux, d’autres techniques, impénétrables. Pour dire la vérité, ce
qui m’intriguait c’était moins les projections que l’intérêt qu’il y prenait. Je
n’apercevais pas très bien le ressort d’une attention aussi obstinée.
Comment, ne cessais-je de me demander, un esprit aussi véhément, tourné
vers soi-même, en perpétuelle ferveur ou frénésie, arrivait-il à s’enticher de
démonstrations si minutieuses, si scandaleusement impersonnelles ? Ce n’est
que plus tard, en réfléchissant sur ses explorations de la drogue, que je
compris à quel excès d’objectivité et de rigueur il pouvait atteindre. Ses
scrupules devaient le conduire jusqu’au fétichisme de l’infime, de la nuance
imperceptible, tant psychologique que verbale, reprise indéfiniment avec une
insistance haletante. Rejoindre le vertige par l’approfondissement , tel
m’apparaît le secret de sa démarche. Lisez, dans L’Infini turbulent, la page où
il se dit "percé de blanc", où tout est blanc, où "l’hésitation même est
blanche", et "l’horripilation" non moins. Après cela il n’y a plus de blanc, il a
épuisé le blanc, il l’a tué. Sa hantise du fond le rend féroce : il liquide
apparence après apparence, sans en épargner une seule, il les exterminé en
s’y engouffrant, en poursuivant leur fond justement, leur fond... inexistant, leur
insignifiance radicale. Un critique anglais à trouvé ces sondages "terrifiants".
Je les trouve au contraire positifs et exaltants dans leur impatience de broyer
et de pulvériser, j’entends de découvrir et de connaître, la vérité en tout
n’étant que le couronnement d’un travail de sape.

Bien qu’il se range lui-même parmi les "nés-fatigués", il n’a fait depuis
toujours que fuir la duperie, que creuser, que chercher. Rien, il est vrai, ne
fatigue autant que l’effort vers la lucidité, vers la vision sans merci. À propos
d’un contemporain célèbre, fasciné par cette gangrène universelle qu’est
l’Histoire, il employa un jour une expression révélatrice : " cécité spirituelle". Il
est, tout à l’opposé, quelqu’un qui a abusé de l’impératif de voir en soi et
autour de soi, d’aller au fond non seulement d’une idée (ce qui est plus facile
qu’on ne pense) mais de la moindre expérience ou impression : n’a-t-il pas
soumis chacune de ses sensations à un examen où il entre de tout : torture,
jubilation, volonté de conquête ? Cette passion de se saisir, cette prise de
conscience exhaustive, se ramène à un ultimatum qu’il ne cesse de s’adresser, à une incursion dévastatrice dans les zones les plus obscures de
son être.

C’est à partir d’une telle donnée qu’il faut envisager son insurrection contre
ses rêves, et la nécessité qu’il ressentit, en dépit de l’hégémonie de la
psychanalyse, de les minimiser, de les dénoncer, de les tourner en ridicule.
Déçu par eux, il se fit une joie de les punir, et d’en proclamer le vide. Mais la
vraie raison de sa rage était peut-être moins leur nullité que leur totale
indépendance de lui, le privilège qu’ils ont de se dérober à la censure, de se
cacher, en se moquant de lui et en l’humiliant par leur médiocrité. Médiocres,
oui, mais autonomes, mais souverains. C’est au nom de la conscience, de la
prise de conscience comme exigence et comme devoir, c’est aussi par
orgueil blessé, qu’il les incrimina et les calomnia, qu’il dressa contre eux un
réquisitoire, véritable défi aux emballements de l’époque. En démonétisant
les performances de l’inconscient, il se défaisait de l’illusion la plus précieuse
qui ait cours depuis plus d’un demi-siècle.

Toute violence intérieure est contagieuse ; la sienne plus que toute autre. On
ne sort jamais démoralisé d’un entretien avec lui. Et il importe peu après tout
qu’on le fréquente assidûment ou seulement de loin en loin, du moment que,
dans toutes les circonstances essentielles, on essaie d’imaginer sa réaction
ou ses propos : solitaire omniprésent, il est toujours là..., à jamais inséparable
de ce qui compte dans une existence. Cette intimité à distance n’est possible
qu’avec un obsédé capable d’impartialité, un introverti ouvert à tout et
disposé à parler de tout (même de l’actualité). Ses vues sur la situation
internationale, ses diagnostics en matière politique sont remarquablement
justes et souvent prophétiques. Avoir une perception si exacte du monde
extérieur et être, en même temps, parvenu à appréhender du dedans le
délire, à en parcourir les formes multiples, à se les approprier pour ainsi dire,
cette anomalie, si captivante, si enviable, on peut l’accepter comme telle sans
tenter de la comprendre. Je vais pourtant suggérer une explication forcément
approximative. Rien n’est plus agréable, du moins pour moi, qu’une
conversation avec Michaux sur les maladies. On dirait qu’il les a toutes
pressenties et redoutées, attendues et fuies : n’importe lequel de ses livres
est un défilé de symptômes, de menaces entrevues et en partie actualisées,
d’infirmités pensées et repensées. Sa sensibilité aux modalités diverses de
déséquilibre est prodigieuse. mais la politique, basse tentation
prométhéenne, qu’est-elle sinon un déséquilibre permanent, exaspéré, la
malédiction par excellence d’un singe mégalomane ? L’esprit le moins neutre,
le moins passif que je connaisse, ne pouvait pas ne pas s’y intéresser, ne fût-ce
que pour exercer sa sagacité ou son dégoût. Les écrivains en général, dès
qu’ils commentent les événements, font montre d’une naïveté risible. Il était
important, me semble-t-il, de citer une exception. J’ai cru surprendre Michaux
une seule fois en flagrant délit, non de naïveté (il y est physiologiquement
impropre), mais de "bons sentiments", de confiance, d’abandon, de quelque
chose que j’avais traduit alors en des termes que je crois utile de reproduire
ici :

"Je l’admirais pour sa clairvoyance agressive, pour ses refus et ses
phobies, pour la somme de ses aversions. Cette nuit-là, dans la petite rue où
nous devisions depuis des heures, il me dit, avec une pointe d’émotion tout à
fait inattendue, que l’idée de la disparition de l’homme lui faisait quelque
chose...

"Là-dessus je le quittai, bien persuadé que jamais je ne lui pardonnerais cet
apitoiement et cette faiblesse."

Si j’extrais d’un cahier sans date cette note, naïve, elle, à souhait -, c’est
pour faire voir qu’à l’époque je prisais par-dessus tout chez lui le côté incisif,
crispé, "inhumain", ses explosions et ses ricanements, son humour
d’écorché, sa vocation de convulsionnaire et de gentleman. Au vrai, il me
paraissait secondaire qu’il fût poète. Un jour il m’avoua, je m’en souviens,
qu’il se demandait s’il l’était. Il l’est, c’est évident, mais on peut concevoir qu’il
aurait pu ne pas l’être.

Ce qu’il est, avec bien plus d’évidence, je le compris quand je sus que,
jeune, songeant à entrer dans les ordres, il dévorait les mystiques. Je pose
en fait que, s’il n’en avait pas été un lui-même, jamais il ne se serait lancé
avec tant d’acharnement et de méthode à la poursuite d’états extrêmes.
Extrêmes, en deçà de l’absolu. Ses ouvrages sur la drogue émanent du
dialogue avec le mystique qu’il était originellement, mystique refoulé et
saboté, qui attendait sa revanche. Si on rassemblait tous les passages où il
traite de l’extase, et si on supprimait les références à la mescaline ou à
quelque autre hallucinogène, n’aurait-on pas l’impression de se trouver
devant des expériences proprement religieuses, inspirées et non provoquées,
et qui mériteraient de figurer dans un bréviaire des moments uniques et des
hérésies fulgurantes ? Les mystiques n’aspirent pas à s’affaler en Dieu, mais
à le dépasser, entraînés qu’ils sont par on ne sait quoi de lointain, par une
volupté de l’ultime, qu’on rencontre chez tous ceux que la transe a visités et
submergés. Michaux rejoint les mystiques par ses "rafales intérieures", par sa
volonté de s’attaquer à l’inconcevable, de le forcer, de le faire éclater, d’aller
au-delà, sans jamais s’arrêter, sans reculer devant aucun péril. N’ayant ni la
chance ni la malchance de s’ancrer dans l’absolu, il se crée des gouffres, il
en suscite toujours de nouveaux, y plonge et les décrit. Ces gouffres,
objectera-t-on, ne sont que des états. Sans doute. Mais tout est état, et rien
qu’état, pour nous qui sommes voués à la psychologie depuis qu’il ne nous
est plus permis de nous égarer dans le suprême.

Mystique véritable, et cependant mystique irréalisé. Nous le comprenons
dans la mesure où il a mis tout en oeuvre pour ne pas aboutir, pour garder
son ironie aux extrémités mêmes où ses recherches l’ont mené. Quand il est
parvenu à quelque expérience limite, à un "absolu impur" où il vacille, où il ne
sait plus où il en est, il ne manque jamais de recourir à une tournure familière
ou cocasse, pour bien signifier qu’il est encore lui-même, qu’il se rappelle qu’il
expérimente, qu’il ne s’identifiera jamais complètement avec aucun des
instants de sa quête. Dans tant d’excès simultanés cohabitent les
débordements extatiques d’une Angèle de Foligno et les sarcasmes d’un
Swift.

Il est admirable qu’un homme si fait pour se briser ait accumulé les années
en conservant sa vivacité. "Je promène le vieux..., son maudit corps qui
flanche, auquel il tient tellement, notre corps unique pour tous deux", écrit-il
en 1962, dans Vents et poussières. Toujours cet intervalle entre la sensation
et la conscience, toujours cette supériorité sur ce qu’il est et sur ce qu’il sait.
Ainsi a-t-il réussi, dans ses affolements métaphysiques, dans ses affolements
tout court, à rester, par hantise de la connaissance, extérieur à soi. Alors que
nos contradictions et nos incompatibilités nous asservissent à la longue et
nous paralysent, il est arrivé à se rendre maître des siennes, sans glisser
vers la sagesse, sans s’y enliser. Toute sa vie, il a été tenté par l’Inde, tenté
sans plus, fort heureusement, car si, par une métamorphose fatale, il avait fini
par en être ensorcelé, obnubilé, il aurait abdiqué cette prérogative bien à lui
de posséder plus d’une tare qui conduit à la sagesse et d’y être en même
temps foncièrement réfractaire. Le Vedãnta, comme le bouddhisme, qu’elle
catastrophe s’il y eût pris goût ! Il y eût laissé ses dons, sa faculté de
démesure. La délivrance l’aurait anéanti comme écrivain : plus de "rafales",
plus de tourments, plus d’exploits. C’est parce qu’il ne s’est pas abaissé à
aucune formule de salut, à aucun simulacre d’illumination, que son
commerce est si stimulant. Il ne vous propose rien, il est ce qu’il est, il ne
dispose d’aucune recette de sérénité, il continue, il tâtonne, comme s’il
commençait. Et il vous accepte, à condition que vous ne lui proposiez rien
non plus. Encore une fois, un non-sage, un non-sage à part. Mon étonnement
est qu’il n’ait pas succombé à tant d’intensité. Son intensité, il est vrai, n’est
pas de celles, accidentelles, fluctuantes, qui se manifestent par à-coups :
constante, sans failles, elle réside en elle-même, et s’appuie sur elle-même,
elle est précarité inépuisable, "intensité d’être", expression que j’emprunterai
au langage des théologiens, le seul qui convienne pour désigner une
réussite.

1973

© Laurent Margantin _ 23 mai 2012

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