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Jorge Max Rojas et le hurlement des corps

Jorge Max Rojas (que tout le monde appelle Max) semble obéir à la lettre à l’injonction d’André Breton : « Je souhaite que l’on se taise quand on cesse de ressentir. »

Jorge Max Rojas (que tout le monde appelle Max) semble obéir à la lettre à l’injonction d’André Breton : « Je souhaite que l’on se taise quand on cesse de ressentir. » Tel un volcan, il entre en éruption à des intervalles parfois très longs et son « baragouin », comme il dit lui-même, prend alors des allures de véritable coulée de lave.
Après avoir publié en 1983 un recueil qui est à l’époque passé inaperçu (« Au tour du hurleur », contenant des textes s’étalant paresseusement de 1958 à la fin des années soixante-dix, soit un débit plutôt lent), un silence s’est imposé qui a paru interminable. Et soudain, en 2003, Rojas a recommencé à écrire, et cette fois c’est une veine prodigieuse qu’il a découverte, un filon inépuisable. Une voix tyrannique l’a saisi au collet et n’a pas cessé de le posséder depuis, de lui dicter sa volonté en l’obligeant à consigner par écrit, jour après jour, à toute heure du jour ou de la nuit, les fragments successifs qui ont fini par aboutir à une œuvre atteignant des proportions vertigineuses : « Corps ».
Or ce n’est évidemment pas d’obéissance qu’il s’agit, sinon tout simplement de cohérence et d’honnêteté : Max ne prend la plume que lorsque le hurlement intérieur le tenaille, le dévore, lorsque ses obsessions le harcèlent à tel point qu’il ne lui reste plus qu’à tout faire pour les évacuer. Sans se soucier de la pureté du langage, qu’il n’hésite pas à triturer parfois, et laissant libre cours à ses inventions verbales : « estristó » (« strissté »), « linguar » (« languer »), « huesumbre » (« ossaturouille »), « almario » (« âmoire »), etc.
Hurlements qui ne sont évidemment pas seulement siens ; ce sont ceux de toute l’humanité, de tous ces corps chancelants, malades, délirants, de tous ces corps vivants et souffrants, avec leur cerveau et leurs ossements, leurs humeurs et leur poussière. Et qui ne lui font d’ailleurs pas perdre non plus le sens de l’humour : toujours flegmatique Max a pu déclarer que son long silence d’une vingtaine d’années était dû au fait de s’être marié ; ou qu’il a recommencé à écrire (le 3 juin 2003, précise-t-il) sans pouvoir s’arrêter, pris d’une véritable diarrhée verbale, après avoir bu une bonne rasade de vodka…
Ce premier poème de 2003, qui a marqué le début du « déluge universel » qui l’a submergé « sans le secours – dit-il – de la moindre arche de Noé », s’est avéré être un texte programmatique de ce qui allait suivre, exposant les grands thèmes qui reviennent sans cesse : le temps, le cercle, la fuite, la mort... En voici les premiers vers :
« Corps / il faut abolir le temps, / revenir à la sphère. / Seul le cercle sauve / et il n’y a que la trame fantomatique / des retours et des voyages, / des fuites. »
Poésie de la blessure et du déchirement, de la vocifération et la souffrance, des creux et de la forme, de la présence et des cendres, des corps et des spectres, cette thématique est une constante et fait le lien entre les textes de jeunesse et les plus récents. Avec en plus, dans ces derniers, une sorte de recherche d’éternel retour : « Seul le cercle offre la certitude / que ce qui fuit reviendra un jour. »
Le déluge verbal était tel que le propre Max, sur le point de se noyer face à l’impossibilité quasiment physique de mettre un terme à son poème, de parvenir à en tracer le point final, a été obligé de se faire violence et de décider d’arrêter d’écrire, de fermer les vannes d’un discours qui n’en finissait plus et menaçait à la longue de devenir excessivement obsessionnel et répétitif.
Il dit lui-même que les derniers textes (à partir de Corps III) peuvent se lire à partir de n’importe où, dans n’importe quel sens, en sautant d’une page à l’autre au hasard. Sans début ni fin, sans paragraphe ni strophe, sans pause, ce discours forme alors le dédale inextricable d’un nombre infini de lectures. Semblable au ver solitaire qui, logé au plus profond du labyrinthe de nos corps, menace la nuit de nos intestins, il peut être coupé en morceaux, disjoint, recollé, rassemblé autrement, lu comme bon nous semble. Libre au lecteur de le prolonger et de décrire son propre « Corps »… Ou de couper court, à son corps défendant...
En tout état de cause, il y a dans cette œuvre un fil conducteur très précis, une étonnante continuité de ton et de thème qui la rend absolument cohérente.
Né en 1940 à Mexico, Max a été directeur du Musée Léon Trotsky de 1994 à 1998 ; il a reçu le prix ibéro-américain de poésie Carlos Pellicer 2009.
P.-S. Max Rojas est décédé à Mexico le 24 avril 2015.


AU TOUR DU HURLEUR
Jorge Max Rojas (version française : Philippe Chéron)
A Lourdes et Antonio Gazol

1

Cette bestialité furieuse qui véritablement
me soutient, qui me maintient debout
plein d’une rancune exacerbée : c’est comme de l’os,
comme des dents qui se mordent
après avoir mâché la poussière,
c’est du sang, c’est un cri étranglé
comme un hurlement dans la gorge,
c’est comme un mur, comme un long sanglot
de nuit sans bûchers, cette bestialité
véritablement sauvage qui me fait mal aux yeux.

J’ai dit que la mer est quelque chose qui ressemble à cette mort quotidienne
de mon corps. Aujourd’hui la sauvagerie m’étouffe
et je gesticule, aujourd’hui je me sens blessé
et je me déchire – pardonnez cette forme
d’amertume, mais c’est qu’aujourd’hui
du plus profond de moi-même surgit cette bestialité emballée,
une véritable furie qui m’emporte :
cette façon de maudire des épines plein la bouche
ce qui est formellement triste,
exactement amer comme les larmes.

Maintenant je reviens et je prends congé et je repars.
Je vais chercher mon ombre parmi les ombres,
parce que j’ai mordu sans délai un cœur de brume,
et la sauvagerie,
cette bestialité vraiment animale qui me soutient
en souffre.

2

Je n’ai pas pu mourir car il s’est mis à pleuvoir hier soir,
mais, en vérité, ça ne me fait plus mal
comme d’autres fois, ça ne me démolit pas tant le corps
comme avant. Je n’ai pas pu arriver, mais peu importe ;
il s’en est passé des choses depuis : des gens sont nés
et il y a eu des visites et des tramways longs comme la nuit sont passés ;
mon unique costume est réduit en cendres, mon triste creux
est parti se balader, la nuit m’est tombée dessus soudain,
je ne sais pas, sans m’en rendre compte ; puis il s’est mis à pleuvoir et il n’était plus temps,
il n’y a pas eu moyen d’arriver nulle part ; je me suis retrouvé
brusquement sans mémoire, et j’ai oublié tout ce qui me blessait.

Je dois dire que c’était une pluie obscure celle d’hier soir
(je ne sais pas si vous me comprenez, je veux dire que c’était une pluie
venue de très loin, venue d’en bas de l’après-midi
comme un monceau de brouillard sanglotant, comme un cri ;
je ne sais pas si vous me comprenez, c’était comme une femme qui vient dire adieu) ;
je dois dire que c’était une pluie froide celle d’hier soir,
se retrouver soudain dans un miroir, appelant je ne sais qui
avec quel silence, appelant je ne sais qui avec quel hurlement.
Je dois dire que c’était une pluie abrupte celle d’hier soir.
Je n’ai pas pu mourir, mais peu importe. Il me reste d’autres morceaux
de peau et d’autres dents, et si ça se trouve mon costume funéraire
n’est pas bien coupé. J’ai oublié tant de choses depuis hier soir
que j’en ai oublié que mon corps était brisé et que maintenant il est
je ne sais où, tombant d’oubli ; de cela, parfois,
je me souviens avec nostalgie : je sors le chercher en criant
comme un fou, et rien à faire je finis par trébucher.
Je dois trouver un corps qui me supporte : mon seul costume
est réduit en cendres, et il ne me reste pas de peau avec laquelle aller à mes enterrements.

A dire vrai, ça ne me fait plus mal comme avant.
J’ai des souvenirs de femme me découpant les lèvres, et envie
d’arriver quelque part. Je ne sais pas si vous me comprenez :
c’est un peu de poussière qui m’attend, un tas de silence
qui me guette. J’apporte un souvenir de femme qui craque
dans mes os et un trou, ici, qui me gêne.
Je n’ai pas pu mourir, mais peu importe :
depuis hier soir j’ai mal au squelette,
et ça veut dire que je suis en train d’arriver.

Il s’en est passé des choses depuis : des gens sont morts et des visiteurs
sont partis et des nuits longues comme des tramways ont passé et tout s’est obscurci
soudain, je ne sais pas, sans m’en rendre compte ; je me suis retrouvé enfoncé
dans un miroir (je dois dire que c’était une pluie froide,
dire que c’était une pluie qui frappait), appelant je ne sais qui
avec un tel silence, appelant je ne sais qui avec de tels hurlements,
avec une telle envie d’arriver quelque part.

L’herbe ne pousse plus sur moi dans l’oubli ; je me suis habitué, sans doute,
à une telle obscurité, et si ça se trouve mon complet est enfin prêt :
histoire de chercher dans les armoires où mon corps,
parfois, se réfugie.
Je pourrais en ajouter encore un peu, mais, à vrai dire,
ça ne me fait plus mal comme d’autres fois.
J’apporte des souvenirs de femme me suivant à la trace
et un trou ici, sous la peau, que je ne supporte pas.

3

Sur le point de crier, d’expulser l’âme, de revenir
une fois de plus à ce coin où mon corps
fut secoué de peur,
je piétine avec violence mon squelette et je m’arrête.
Je refuse de suivre sous cette ombre,
et je mets cet individu sous serment.
Je viens laisser mes affaires et je me tire,
je viens laisser ma mort dans ce coin
et je remets ça ;
pour cela pas besoin de faire ses adieux :
un verre et un sanglot me suffisent,
et un peu de courage pour m’éloigner :
j’oublie en ce lieu tellement de choses
qui fendraient la tristesse de n’importe qui.
Je ne resterai pas longtemps car il est tard
et il me faut encore rassembler certains souvenirs,
prendre congé de ceux qui m’oublient
et revenir, encore une fois, là où est ma mort.
Avant je dois faire d’autres petites choses :
épousseter mon acte funéraire et un costume obscur,
et retrouver cette femme qui m’a réduit en poussière.
Je refuse de trop tâter cette blessure
et je mets cet individu sous serment :
sur le point de pleurer je demande pardon,
et je pars voir si je trouve une autre chute.

4

Après avoir entassé des trous aussi énormes,
j’ai brusquement l’impression qu’on m’attend ;
je me mets à courir pour arriver d’un coup
et je termine droit dans le mur à gratter la poussière.
Je me cabre alors et je me dis
qu’à force de crier je deviens muet,
que ce cri ne fait que sortir et se plaindre,
sans que personne se le tienne pour dit.

Je sais que je suis parti à l’envers et en me cognant
jusqu’à revenir seul avec mon corps,
parce que personne ne savait que j’étais
en train d’appeler à cette porte en criant presque.
Chaque fois que j’arrive, j’arrive en retard,
et de toutes les manières ce mur
l’emporte toujours :
je ne fais que dire que je suis en train d’arriver
et déjà le coup au front me fait mal à la hanche.
(Personne ne l’a su, mais un jour
j’ai pleuré à en être sur le point de me dégonfler ;
j’ai tenu le coup car que me restait-il d’autre,
mais ensuite je suis tombé bien bas.)

Par pure chance je suis parvenu jusqu’au jambage
de cette porte et, sans le vouloir, en criant
j’ai appelé pour retrouver cet individu.
Personne ne m’a ouvert parce que personne ne m’attendait
et qu’il n’importait à personne que je sois là.

Après avoir entassé des trous aussi énormes
je me souviens brusquement de ces choses ;
je me mets à courir et, on le sait déjà,
je termine dans le mur à gratter la poussière.

5

Aujourd’hui je dois savoir certaines choses,
vérifier certains comportements des oiseaux,
certaines variations de l’après-midi que je ne comprends pas.
Je dois savoir – c’est un exemple – ce qui concerne
les personnes à l’heure de la pluie,
leur façon de se perdre dans le brouillard, leur tristesse,
leur nostalgie sombre comme le vent ;
je veux connaître, aussi, les causes de la mort
du hérisson, sa manière si fidèle de brûler tout seul,
ses sanglots ;
ensuite, je veux vérifier quelque chose de pluvial
qui arrive aux colombes, quelque chose qui fait mal,
quelque chose qui sonne creux et qui a un goût de froid :
un escargot qui s’enfonce dans un miroir et une lamentation :
la forme détruite d’un visage qui m’échaude
et tout le reste :
le tohu-bohu des oiseaux qui commence,
le vent contre la fenêtre qui fait peur
et cette manière de pleuvoir qui fend le cœur.

6

Aujourd’hui d’un seul coup tout cela m’est venu,
et d’un seul coup, aussi, je me suis heurté
à un mur.
Il y a bien de quoi, ai-je dit, et je me suis jeté à l’oubli,
puis je me suis retrouvé en train de mâcher mes peines à la tombée de la nuit.

J’ai eu envie de me rappeler des choses amères,
et je me suis mis à mordre de telles morsures
qu’après les dents m’en ont fait mal ;
il arriva que le sanglot rendit un son de pagaille,
mais j’ai préféré partir au cas où il se mettrait à pleuvoir ;
il y a eu je ne sais combien de déprimes
et tellement d’autres choses qui m’ont cloué le bec.
Le chagrin m’a strissté et j’ai failli
bafouiller tellement j’en avais gros sur le cœur ;
d’un coup tout m’est tombé sur la tête,
et il y eut une douleur ici et une averse
et un peu de larmes pour le cas où
(le fait est que l’eau m’a rendu malade).

Il y a bien de quoi, ai-je dit, et je me suis jeté à l’oubli,
et j’ai moisi dans un recoin en mâchant mes peines.

7

Mutilé du langage – et après,
avec qui parler si personne
ne s’intéresse à ma criaillerie,
et personne, à la fin,
ne va se laisser tomber dans ces trous
où passe mon rugissement balbutiant,
et plus encore mon baragouin à la recherche
de quoi dire ou comment et pourquoi,
si en fin de compte pour moi ce truc de languer
c’est resté toute une après-midi bloqué
et ça s’est donné des coups contre le sol,
en un endroit où pourquoi y retourner,
si prétendre étayer ma langue
est aussi ou beaucoup plus difficile
que prétendre, maintenant,
lui apprendre à marmonner des mots,
et aujourd’hui la parlote ne sort qu’à force
de coups de trique,
et plutôt que parler
ce qui se coagule dans ma gorge
c’est un hurlement
et une brûlure de celles qui échaudent
la camarde
au milieu d’une telle foire que ce n’est plus balbutier
qui fait mal mais remuer les lèvres,
et en deçà le baratin qui lutte
pour sortir – et comment, s’il y a un blocage
et pas moyen de dire je t’aime
et encore moins ce qui par dedans
taraude et à coups de coude veut parler
en disant beaucoup
et n’y gagne qu’une forte douleur qui s’entasse
à coups de poing dans la bouche ;
d’ailleurs, personne n’en a rien à foutre
de savoir jusqu’à quelles vertèbres linguales
je suis en train de me dévertébrer,
ni quelle quantité de ma chair
est en train de griller à cause de ce hurlement ;
je garde plutôt la mutilation
dans mon tas de ferraille, et je fouille
les environs pour voir si on me parle.
[…]

(Début de « El turno del aullante », dans le recueil du même nom, Mexico, Claves Latinoamericanas, 1983)


CORPS

(Le logiciel SPIP ne permet malheureusement pas de reproduire les très nombreux alinéas en début de vers.)

MEMOIRE DES CORPS (CORPS UN)
Jorge Max Rojas (version française : Philippe Chéron)
« Corps » est dédié dans sa totalité à Tere, Pablo Martín et Marcela
Ainsi qu’à María Cruz, Roxana Flores, Inés Parra et Gustavo Alatorre

I

Corps
il faut abolir le temps,
revenir à la sphère.
Seul le cercle sauve
et il n’y a que la trame fantomatique
des retours et des voyages,
des fuites.
On fuit.
On devient ombre fatiguée et on se disloque,
l’ossaturouille se lézarde,
l’âme s’afflige et perd sa condition d’âmoire
où les peines et l’amour disparu depuis longtemps
protègent sa veille permanente dans l’attente du sommeil,
du retour corporel de ce qui est parti.

Ombre déjà
comme tombée et rigide,
comme battant de cloche qui sonne et sonne
sans aucun son,
comme un autobus déglingué et sans même
un billet pour les funérailles des oublis.
Ombre qui a déjà perdu sa propre ombre
au cours de sa recherche atroce de tant d’ombres
– mémoire fantomatique,
fantômes aux aguets et en fuite circulaire vers le néant.

Seul le cercle sauve,
Corps,
sa démence particulière de formes impitoyables sauve
et le salvifique, ensuite,
se répand dans les enfers,
se développe et se multiplie et clame
sa condition désespérée de naufragé.
Seul le cercle offre la certitude
que ce qui fuit reviendra un jour.

Ferveur envers les corps,
les chutes.
La sphère est le meilleur exemple de forme radieuse.
La lumière immaculée et froide qui s’assassine
avec un regard dur
– et regarde
les corps tant aimés qui s’affaissent dans le brouillard
jusqu’à devenir soif ou eau à peine entrevue,
indices de ce qui a déjà cessé d’être
corporel
et s’offre en signe de pitié ou d’affliction.
(On ne connaît pas, on ne connaîtra jamais le poids de la nuit
quand tout nous tombe dessus
et nous engloutit.)
[…]

II

[…]
(La Forme-Mère ne sanglote pas
mais elle meurt
en remplissant son crâne de petits os
qui sont comme le souvenir d’une femme devenue pénombre
sous une nuit désespérément morte.)

III

[…]
L’informe est ce qui reste,
bien que résonnent les corps qui s’en vont mais ne s’en vont pas,
vus en rétrospective, s’ils ne restent pas figés
dans un temps qui lui aussi s’en va nulle part
et ne se décide pas non plus à ne garder aucun souvenir de rien
ou de l’enchantement postérieur à l’invention des corps.

V

Corps,
il faut abolir le temps
modifier son inconstance,
sa manie de bouleverser les corps
et d’en faire des choses mortes
son zèle de fossoyeur de visages et de langues,
les paroles corporelles qui deviennent folles et sourdes,
muettes,
clignant des yeux d’étonnement du fait de se savoir objets brisés,
déséquilibrés,
dépourvus d’unité en tant que formes qui ne forment
presque plus rien,
débris épars qui ne s’ajustent à aucune mesure,
à aucune situation,
tel un miroir ayant cassé ses vitres
et ne fixant aucun visage
car tout visage évite de se situer là où il ne se voit pas lui-même.
[…]

DES CORPS ET DES SPHERES (CORPS DEUX)

[…]

XXIII

La chair,
Corps,
la magnifique forme sous laquelle la « Forme » prend corps, s’incarne,
se rend visible comme horizon en flammes
ou forêt qui prend feu en quête d’eau,
se fait corps et brûle comme quelque chose d’indescriptible,
chair dans laquelle l’anxiété mord
furieuse de palper les espaces infinis,
les profonds territoires de la nuit où habitent
les déments,
le démentiel que recèlent les régions obscures des
corps,
le palpable,
la condition changeante des corps lorsqu’ils passent
du chaud au froid
et redeviennent chauds et demeurent tièdes,
la vaste immensité corporelle,
la chair palpable
(doigts, lèvres,
langue mobile qui pénètre dans les eaux souterraines,
amants liquides qui s’enlacent avec une fureur extrême),
l’humidité entière,
l’humide compact, gras, solide,
l’eau de la lune, le vide absolu mais plein,
soif terrible,
la soif stupéfaite,
entièrement chair valide,
magnifique,
mangeable,
dense comme le fait de se rassasier dans la satiété,
dans l’habitude de mordre l’avidité insatisfaite
ou l’ingestion des désirs qui ne s’accomplissent pas,
restent tronqués,
déshérités,
une certaine ombre passe ses doigts sur le front
et les renvoie au sommeil,
à la nostalgie des corps partis.
[…]

SÉPARATION DES AMANTS (CORPS SIX)

[…]
la sensation d’être pluie ou brume,
la certitude d’être toujours, corps entier,
un, indivisible,
seul, mais humide,
mais tiède,
mais plein,
beau, mais étrange, entre l’abstrait et le concret,
forme et fond d’autrui, mais proches,
forme et fond miens, mais lointains
mais éternels

(Fragments extraits de « Cuerpos », Mexico, Conaculta, 2011)

© Philippe Chéron _ 5 juin 2012

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