Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

« Le Moi doit se poser en tant qu’il représente »

extrait de "Novalis ou l’écriture romantique", paru aux éditions Belin

Novalis débute les Etudes de Fichte par une réflexion déterminante sur l’importance de la représentation pour la philosophie : « Nous quittons l’identique pour le représenter – Ou bien cela ne se produit qu’en apparence – et nous sommes conduits par l’imagination à y croire – se produit ce qui est déjà – naturellement à travers une séparation et une relation imaginaire – Ou bien nous le représentons à travers un Non-être, à travers un Non-identique – un signe (…) » . Cette affirmation selon laquelle c’est la représentation et le signe qui sont essentiels dans le champ de la connaissance ne cesse d’être reprise tout au long des Etudes. Elle réapparaît plusieurs fois sur un mode interrogatif : « Théorie du signe ou bien : qu’est-ce qui peut être vrai à travers le médium de la langue ? » ; « Quelle réalité peut contenir le langage ? » ; « Quelle espèce de représentation mentale de la nature le langage peut-il offrir ? » ; « Comment la philosophie est-elle représentable ? » .

Cette réflexion sur la langue et le signe découle de la conception initiale d’une conscience privée de rapport à un point de vue absolu, n’ayant de valeur que comme Idée intangible : la conscience est « un Être hors de l’Être dans l’Être ». Et Novalis de développer en faisant dépendre la conscience de sa capacité à refléter de mille manières un absolu qu’elle ne connaît pas et ne peut connaître :

Le fait d’être hors de l’Être ne doit pas être un véritable Être.

Un Être inauthentique hors de l’Être est une image – Donc cet Être hors de l’Être doit être une image de l’Être dans l’Être.

La conscience est par conséquent une image de l’Être dans l’Être.
Explication plus avancée de l’image. Théorie du signe. Théorie de la représentation ou du Non-Être dans l’Être, afin de laisser l’Être pour soi être là d’une certaine manière.

Théorie de l’espace et du temps dans l’image.

Ces quelques lignes sont cruciales car elles révèlent de manière succincte mais particulièrement dense ce qui ne cessera d’occuper Novalis dans ses écrits ultérieurs : la conscience, « Être inauthentique » car inadéquat à l’Être absolu dont elle est n’est qu’une expression fragmentaire et imparfaite, se caractérise par sa capacité de représentation d’un imprésentable (Darstellung des Undarstellbaren). Elle ne peut avoir accès à l’Être authentique que par l’image qui est à la fois Être et Non-Être, expression toujours limitée d’une vérité illimitée ; en cela elle est double, à la fois finie et infinie, inauthentique parce que « Non-Être », et authentique car « Être dans l’Être » ; elle est tremblement de la vérité dans une forme qui ne pourra jamais être close si elle veut laisser entrevoir cet absolu avec lequel elle semble être reliée d’une manière mystérieuse, préconsciente ou inconsciente (en-deçà des limitations de la réflexion). Ambivalente, la conscience est coupée de l’absolu et permet par la représentation « de laisser l’Être pour soi être là d’une certaine manière », notamment à travers l’expérience esthétique.
Annonçant la célèbre sentence hégélienne, Novalis écrit : « La vérité est la totalité – L’apparence (Schein) seulement le fragment » . Il associe étroitement Bild (image) et Schein (apparence, mais aussi illusion), faisant du langage et de la représentation non pas la copie d’un absolu inconnaissable, mais une activité d’oscillation (Schweben) entre le Moi et le Non-Moi, le sentiment et la réflexion, le sujet et l’objet, mais aussi entre le Non-Être (la conscience) et « l’Être pur » (Nur-Sein), dans une relation invisible et énigmatique qui est toujours chiffrée, ainsi que nous le verrons à plusieurs endroits des récits composés par la suite par le poète. Ainsi, le langage en tant que production de fragments dépend-il de l’Indicible (Unsagbare), comme le mot est le chiffre d’une vérité qui ne peut être entièrement dévoilée. L’image n’est pas dans un rapport d’imitation avec une Idée supérieure, comme c’est le cas dans la théorie de la mimesis, mais n’existe que dans une relation dynamique et instable entre plusieurs polarités. En cela, la représentation se retrouve au cœur de la gnoséologie romantique, qui place le sujet et l’objet dans un mouvement d’allers et retours incessants à travers lequel se constitue un savoir toujours limité et insuffisant, hors de la sphère inaccessible de la vérité.

Malgré l’inadéquation du langage à cet indicible qui le dépasse, il faut noter le lien qu’établit Novalis entre le mot et cet au-delà de la parole dont il dépend. Dans un fragment ultérieur, il notera : « Tout ce qui est visible est attaché (haftet) à l’invisible – L’audible à l’inaudible – ce qu’on peut sentir à ce qu’on ne peut pas sentir. Peut-être le pensable à l’impensable » . On peut également ajouter que le dicible est attaché à l’indicible, et que c’est donc dans ce lien secret, invisible que s’élabore la poétique romantique pour laquelle l’art est dans un rapport de vérité avec l’absolu dans la mesure où il figure l’imprésentable, et ce sous des formes les plus variées.

Dans les Etudes de Fichte se produit ce que Manfred Frank a qualifié de « tournant esthétique ». C’est en effet dans la représentation, dans l’art que l’Inconnaissable peut nous être révélé sur un mode fragmentaire et fugitif. On peut lire dans les dernières pages des Etudes de Fichte un véritable éloge de la représentation comme activité d’un Moi devenu libre parce que capable de varier à l’infini les actes de détermination, dans une série elle aussi infinie de polarités où Moi et Non-Moi, sujet et objet interagissent, la représentation étant au cœur de cet échange :

Le Moi doit se poser en tant qu’il représente. (…) Y a-t-il une force représentante particulière – qui ne représente que pour représenter – représenter pour représenter est une représentation libre. (…) Ainsi à l’œuvre d’art est associé un caractère libre, autonome, idéal – un esprit imposant – car elle est le produit visible d’un Moi. Mais le Moi se pose ainsi déterminé parce qu’il se pose en tant que Moi infini – parce qu’il doit se poser en tant que Moi infiniment représentant – ainsi se pose-t-il librement en tant que Moi se déterminant dans la représentation.

Novalis ne cesse de décliner ce thème de la liberté du Moi dans les dernières pages des Etudes de Fichte. C’est par l’art que l’homme accède à la liberté, écrit-il, car il accède à travers lui à une harmonie entre ses diverses facultés et l’infinité du réel qui ne se laisse pas emprisonner dans le cadre étroit de la raison. Il développe notamment l’idée selon laquelle « dans le monde temporel, l’être est une relation rythmique » , faisant de la représentation une activité musicale dans la mesure où celle-ci est variation infinie selon des rythmes les plus divers. Il y va d’un d’une écriture et d’un style qui restent à inventer : « Plus libre la raison, l’entendement, l’imagination etc. jouent ensemble dans le style, plus visibles sont leurs mouvements libres à la surface, plus accordé et cependant harmonieux est le style, et d’autant plus spirituel il est » . Les références à la musique et au chant sont nombreuses dans les écrits de Novalis, qui voyaient dans ces deux activités l’idéal d’une écriture occupée à symboliser la diversité dynamique de l’esprit combinée à celle de la matière. Il y va d’un « monde intérieur que nous devons chercher à créer, qui soit le pendant authentique du monde extérieur – lequel, dans la mesure où il lui serait opposé en chaque point, étendrait toujours plus notre liberté » . Seule une écriture musicale, c’est-à-dire fluide et variée rythmiquement (d’où la prose qui joue un rôle essentiel dans le romantisme) peut faire naître ce monde intérieur. A ce point des Etudes du Fichte, autant la question du livre – infini, pluriel mais harmonieux – que celle du système, sont posées. Et ce sont en effet ces deux questions qui occuperont principalement Novalis, dans sa quête d’un monde romantique.

Première mise en ligne le 11 juin 2012

© Laurent Margantin _ 3 avril 2015

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)