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Oeuvres Ouvertes : J'étais une fois, par Arno Stadler

Oeuvres Ouvertes

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J’étais une fois, par Arno Stadler

un auteur allemand à découvrir, mais les éditeurs français ne s’en occupent pas

Salué par la critique et par des écrivains comme Martin Walser ou Peter Handke, récompensé par le prestigieux prix Büchner en 1999, Arnold Stadler, écrivain allemand né en 1954, est encore inconnu du public français faute de traductions. Auteur d´une douzaine de livres, il a été révélé au public allemand à l´occasion de la parution de son livre Ich war einmal (J´étais une fois) en 1989. Dans ce livre et dans plusieurs de ses œuvres ultérieures, Stadler évoque son expérience d´une région du sud-ouest de l´Allemagne située dans le Bade-Wurtemberg, à une vingtaine de kilomètres du lac de Constance. Il s´inspire de sa propre enfance et de la vie des gens dans le village où il a grandi, mêlant fiction et réalité jusqu´à les rendre inséparables (au point que certaines personnes réelles se plaindront de s´être reconnues dans certains de ses livres !).

Ce qui caractérise l´écriture de Stadler, c´est le mélange d´une ironie propre à son auteur – comme dans les passages où il se moque du grand philosophe de Meßkirch, Martin Heidegger – et d´une mélancolie liée au sentiment de disparition du « local ». L´écrivain dresse un constat amer sur son époque : dans un monde où le lointain est accessible à chaque instant à travers les instruments de communication que sont la télévision ou internet, le local – ce que Stadler appelle Heimat – disparaît, s´appauvrit, et devient finalement inaccessible. Se plaçant par rapport à l´illustre voisin qui réapparaît dans plusieurs livres, Heidegger, Stadler n´idéalise pas le pays natal en le parant de toutes les qualités. Le lieu originel que représente le sud de la Souabe n´est pas le site poétique par excellence, essentiellement sain et idéal, mais un monde malade, vidé de sa substance au milieu d´un univers moderne qui partout désubstantialise la vie humaine. Comme les autres régions du monde, la Souabe de Stadler n´échappe pas à ce processus.

L´écriture part donc de ce constat, en s´appuyant sur une distance ironique qui sous-tend le récit composé de courts chapitres, voire de fragments, de scènes apparemment fortuites mais qui s´articulent ensemble pour jeter une lumière crue sur une localité et des hommes qui ont la possibilité d´aller à l´autre bout du monde en un instant ou quelques heures, et qui ont dans le même temps perdu tout rapport réel avec leur environnement. Ainsi, dans une scène emblématique du mode d´écriture propre à Stadler, le philosophe Heidegger local devient une marionnette grotesque placée au cœur d´une cérémonie absurde, tandis que l´attention du narrateur se porte sur un professeur du Japon, qui, au fond, est une figure aussi hermétique que celle de Heidegger.

Bilan d´une jeunesse, J´étais une fois, récit de 130 pages découpé en deux chapitres (« Le passé, le présent » et « Le futur ») composés de scènes emblématiques de la vie moderne loin des villes, frappe par son style coupant, fragmentaire et incisif. Les personnages y apparaissent dans une lumière crue – comme cet éleveur de cochon surnommé « Naze », parent de Heidegger –, donnant de l´Allemagne contemporaine une tout autre image que celle à laquelle on est habitué. À partir d´un point de vue local, Arnold Stadler réussit par ailleurs à donner une dimension plus large à la vie de ses personnages, se référant au passé collectif (les guerres napoléoniennes) et aux signes religieux qui occupent le paysage.

Arnold Stadler est né en 1954 à Meßkirch dans le Bade-Wurtemberg et a grandi à quelques kilomètres de là dans une ferme du village de Rast. Il a étudié la théologie à Munich et Rome, puis la littérature allemande à Freiburg et Cologne, et a défendu une thèse de doctorat sur « le Livre des Psaumes et la poésie de langue allemande du vingtième siècle ». Il a voyagé en Amérique du Sud, avant de retourner vivre de son activité d´écrivain sur les lieux de son enfance. Il a obtenu le prix Büchner en 1999.

 

Arno Stadler| J’étais une fois


Si Mercedes Soza, une chanteuse argentine qui, comme moi, attend la venue d´un monde sans fêtes caritatives, et d´un monde sans femmes visitant les fêtes caritatives, si Mercedes Soza était venue à Meßkirch, personne n´aurait su qui elle était. Elle n´était pas célèbre à Meßkirch.
Mais comme le vieil Heidegger venait fêter ses quatre-vingt ans, tous venaient, parce qu´il était célèbre. Ils venaient dans la halle municipale où ont normalement lieu les comices du célèbre marché aux vaches tachetées de Meßkirch.
En tant qu´élève âgé de quinze ans du lycée Am Schloßberg, j´étais assis tout en haut sur le balcon, avec ceux qui ne faisaient pas partie des Heidegger. En bas étaient assis les cinq cents parents et les disciples du monde entier. Une princesse aussi. Une princesse aussi était là, pouvait-on lire dans le Dagblatt . J´avais quinze ans comme les autres jeunes de quinze ans, mais on disait que j´étais philosophe parce que je n´aimais pas faire de sport et parce que j´étais contre l´armée.
Le chœur Kreutzer chanta C´est le jour du Seigneur. Un ensemble Kreutzer local joua le premier mouvement du septuor en C-majeur. Après avoir lu les allocutions de ceux qui auraient aimé venir – dont celle du président de la République fédérale –, on présenta le document commémoratif de la ville. À chaque fois qu´on le prononçait, les gens de Meßkirch entendaient le nom de Meßkirch d´une manière nouvelle. Ils comprirent avec fierté que le nom de Meßkirch apparaissait dans le titre d´un livre tout entier, « Le langage de Meßkirch » ou quelque chose comme ça. Que l´orateur s´emportât presque à propos de ce livre, ça, ce n´était pas important. Heidegger prit bientôt la parole. Il avait gravi le petit escalier à petits pas. Devant le pupitre, il leva la main, et les applaudissement cessèrent. Pour la première fois, j´entendis sa curieuse voix dire Magnifizenz. Je l´avais déjà souvent vu. J´étais même passé à côté de lui. Devant le jardin de la ferme, sur le chemin vers l´arrêt du bus. Je lui avais certainement dit bonjour alors. J´avais également vu que j´étais déjà aussi grand que Heidegger, alors que j´étais de taille moyenne. Maintenant il racontait en personne des choses poétiques avec une voix fragile comme une coquille d´œuf. Comme je commençais, vers mes quinze ans, à écrire des poèmes, j´ai saisi quelques expressions au vol et les ai tout de suite notées à la maison. Parmi elles, il y avait La douleur est le plan de l´être et Le silence est la gratitude de l´âge. Ensuite, il dit quelques mots sur la patrie et retourna en bas. Le groupe en costume folklorique lui offrit un seau de miel de Heuberg.
J´étais assis en haut et voyais et entendais tout ce qui se passait en bas. Un professeur du Japon, qui était venu du Japon jusqu´à Meßkirch, pour parler à Meßkirch. J´emportais aussi son Le plus gland penseul depuis Platon à la maison. Personne ne pouvait saisir le sens de cette phrase. Moi non plus je ne pouvais en saisir le sens, même si j´avais déjà entendu le nom de Platon. Réveille-toi, dis-je à Rolando qui dormait à côté de moi, c´est bientôt fini. Un jour, lui dis-je, tu pourras raconter que tu as vu le professeur du Japon.
Après tout cela il y avait encore une saucisse et du pain.

© Laurent Margantin _ 17 juin 2012

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