Œuvres ouvertes

La Main de sable : chaussons

On ne le voyait jamais sans ses chaussons. Partout où il allait, chez lui ou dans la rue – car il ne quittait sa maison que pour aller à la poste ou à l’épicerie en face –, il les avait aux pieds. Curieusement, on disait à leur propos qu’ils étaient sa seule raison d’être ! Il les choyait comme un animal qui ne vous quitte pas, il les caressait, les entretenait, à l’aide de différentes brosses, avec une passion qui confinait au délire.
Son malheur, c’était d’être trop jeune pour adorer ses chaussons. (...)

On ne le voyait jamais sans ses chaussons. Partout où il allait, chez lui ou dans la rue – car il ne quittait sa maison que pour aller à la poste ou à l’épicerie en face –, il les avait aux pieds. Curieusement, on disait à leur propos qu’ils étaient sa seule raison d’être ! Il les choyait comme un animal qui ne vous quitte pas, il les caressait, les entretenait, à l’aide de différentes brosses, avec une passion qui confinait au délire.

Son malheur, c’était d’être trop jeune pour adorer ses chaussons. Eût-il été vieux, on aurait accepté ! Mais d’un homme de trente ans, on ne l’acceptait pas. Il eut très vite, en plus des moqueurs, des ennemis. La réputation du village, disait-on ici et là, risquait d’être ternie.

Un matin, il mit les pieds dans ses chaussons en descendant de son lit, comme il faisait toujours. Il marcha jusqu’ à la cuisine, prit un bol de café, étala le journal sur la table, et se mit à lire. Sans qu’il en fût totalement conscient, un sentiment de mal-être se diffusa dans tout son corps. Il y avait quelque chose dans le chausson droit. Oh, quelque chose de pas bien gros, comme une couche en plus. Ne sachant trop pourquoi, il s’imagina quelque insecte coincé dedans. Il sortit dans la cour, ôta son chausson du pied, et une bête morte, un gros cafard à la carapace rosée, tomba sur le sol. Le dégoût l’envahit à tel point qu’il lava la paire à plusieurs reprises, frottant et frottant l’intérieur avec une brosse dure.

Il ne soupçonna personne d’avoir pu faire un tel coup. Il pensa seulement que le pauvre cafard s’était caché là et qu’il l’avait écrasé en mettant son pied dans son nouveau terrier. Cette pensée l’accabla. Car ce que nul ne savait, c’était que les chaussons étaient ceux du père du jeune homme, mort il y avait longtemps.

© Laurent Margantin _ 12 février 2010

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