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Le Witz et l’ironie selon Friedrich Schlegel

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L’amitié entre Novalis et Schlegel pourrait faire croire à l’existence d’un fragment proprement romantique, lequel dépendrait d’un ensemble de principes qui auraient été théorisés par les deux auteurs. En vérité, le grand théoricien du fragment est Friedrich Schlegel. C’est à lui que Novalis se réfère et rend hommage à plusieurs reprises dans ses lettres, comme lorsqu’il est question de l’essai sur Lessing, présenté comme l’un des maîtres allemands de la forme fragmentaire.

Mais Friedrich Schlegel inscrit sa réflexion sur le fragment dans un contexte plus large que celui de la littérature allemande. Dans un premier temps, il le conçoit comme une forme littéraire préexistant au romantisme, et qu’il s’agit de reprendre et de prolonger. Il se réfère tout spécialement à une tradition française, celle des moralistes du dix-septième et du dix-huitième siècles, auteurs de nombreuses œuvres composées d’aphorismes. Il existe une lignée d’auteurs qui va de Rochefoucauld et ses Réflexions ou sentences et maximes (1665) au Chamfort des Maximes et pensées, caractères et anecdotes (1795), œuvre qui sera publiée en allemand en 1797. C’est August Wilhelm Schlegel qui, dans un article du Jenaer Literaturzeitung du 27-29 octobre 1796, a attiré l’attention sur Chamfort, que son frère évoque dans deux de ses Fragments critiques et considère comme un maître de l’écriture fragmentaire :


Chamfort était ce que Rousseau aurait bien voulu paraître : un authentique cynique, au sens antique, plus philosophe que toute une légion d’universitaires desséchés. Bien qu’il se soit d’abord commis avec les Grands, il vécut libre, tout comme il mourut libre et digne, et dédaigna la gloire mineure de grand écrivain. Il fut l’ami de Mirabeau. Son œuvre posthume la plus délectable, ce sont ses Pensées et remarques en vue de la sagesse pratique ; un livre plein de Witz vierge, de Sens profond, de sensibilité délicate, de raison mûre et de virilité ferme ainsi que des intéressantes traces du caractère le plus passionné ; et de plus un livre choisi, et d’une expression parfaite ; sans comparaison, le plus grand et le premier de son espèce.


Chamfort, malgré l’antériorité d’autres auteurs français pratiquant l’aphorisme, est, selon Friedrich Schlegel, l’inventeur d’un style d’écriture et, plus que de cela, d’un certain esprit indispensable à celui-ci. Il est ainsi question dans ce fragment de « Sens profond », de « sensibilité délicate », de « raison mûre et de virilité ferme », d’un ensemble de qualités contradictoires qui, associées, forment un « caractère passionné ». Mais surtout, il faut pour écrire de bons fragments ce que Friedrich Schlegel appelle le « Witz », mot difficilement traduisible en français et qu’on peut rendre de manière approximative par « trait d’esprit » ou « saillie », sans que s’y retrouve ce qui caractérise véritablement le Witz, soit une capacité à associer et à combiner les forces les plus diverses sur un mode dynamique, donnant à voir des perspectives nouvelles. Il y a une rapidité de l’esprit witzig (adjectif formé à partir du mot Witz) qui lui est propre, rapidité liée à une volonté proprement romantique de transcender les catégories de la logique, pour accéder à un niveau de conscience où des éléments contradictoires peuvent être reliés et harmonisés au-delà de leur incompatibilité d’un point de vue rationnel. Le Witz peut être caractérisé comme une idée (Einfall en allemand) apparaissant subitement et devant apparaître subitement car elle n’est pas simplement le produit de la raison et d’un plan bien défini, mais aussi le fruit de l’imagination, faculté réévaluée et revalorisée par Kant dans sa Critique de la raison pure et plus encore dans sa Critique de la faculté de juger, ce qui avait bien sûr marqué les esprits de la génération romantique.

Le Witz ne peut s’exprimer que sous une forme fragmentaire en raison du caractère bref et fuyant de son apparition. Dans un premier temps, il est possible de rapprocher le fragment de l’aphorisme qui énonce des vérités ne pouvant être saisies qu’en quelques mots rapides et notés sous l’effet d’une illumination soudaine de l’esprit. D’où les références fréquentes à la chimie chez Friedrich Schlegel et Novalis, la vie de l’esprit pouvant être comparée à la production de précipités à partir de l’association de substances diverses et dont les réactions les unes aux autres sont imprévisibles et surprenantes. « Le Witz est une explosion d’esprit comprimé » , peut-on lire sous la plume de Friedrich Schlegel dans un autre de ses Fragments critiques.

Le caractère soudain et transitoire du Witz correspond donc à la mobilité et au dynamisme d’un esprit jamais au repos, et le fragment est son mode d’expression favori parce qu’il est bref et prolonge au-delà de lui-même le mouvement de la pensée qui ne peut être interrompu ni achevé. En cela, il diffère de l’aphorisme qui aurait tendance à arrêter la pensée, à la figer dans une forme close et définitive. On a pu voir dans cette forme – c’est le cas notamment d’un auteur contemporain du romantisme, Goethe – l’expression d’une instabilité chronique, et dénoncer à travers elle une maladie de l’esprit, alors qu’étaient associés au fragment, à partir du concept de Witz, non seulement son caractère dynamique et transitoire, mais surtout la richesse, l’intensité et la plénitude vitale dont il est porteur. A travers le Witz, c’est l’infinité de l’esprit qui se trouve exprimée. En cela il ne se résume pas à une saillie dont la légèreté pourrait être facilement dénoncée en le rapprochant des bons mots répandus dans les milieux aristocratiques, mais il est un acte de pensée et participe selon Friedrich Schlegel d’une tradition philosophique qu’un célèbre fragment de l’Athenäum présente ainsi :


Si tout Witz est principe et organe de la philosophie universelle, et si toute philosophie n’est rien d’autre que l’esprit de l’universalité, la science de toutes les sciences se mêlant et se séparant éternellement, une chimie logique : alors sont infinies la valeur et la dignité de ce Witz absolu, enthousiaste, matériel de part en part, dans lequel Bacon et Leibniz, les chefs de file de la prose scolastique, furent, l’un, un des premiers, l’autre un des plus grands virtuoses. Les plus importantes découvertes scientifiques sont des bons mots de ce genre. Elles le sont par le hasard surprenant de leur naissance, par la combinatoire de la pensée, et par le baroque de l’expression qu’on en lance. Elles sont pourtant bien sûr par leur contenu beaucoup plus que cette attente se dissolvant en néant, propre au Witz proprement poétique. Les meilleures sont des échappées de vue sur l’infini. Toute la philosophie de Leibniz consiste en un petit nombre de fragments et d’esquisses witzig en ce sens. Kant, le Copernic de la philosophie, a par nature peut-être encore plus d’esprit syncrétique et de Witz critique de Leibniz : mais sa situation et sa culture ne sont pas aussi witzig. (…)


Friedrich Schlegel propose donc une relecture et une réévaluation des philosophes à travers leur capacité à pratiquer le Witz, soit à penser sur un mode fragmentaire rendant compte de l’agilité de leur esprit et de son rapport à l’infini. Il l’envisage comme une capacité à varier les points de vue et à associer les éléments les plus hétérogènes, voire contradictoires : il est notamment question d’une « combinatoire », projet que l’on trouvera développé chez Novalis à travers son Brouillon général. Le Witz dissout les identités figées et en crée des nouvelles, inconnues, d’où les fréquentes références à la chimie qui à la fois sépare des anciens mélanges et en crée des nouveaux. Cette image du processus chimique est également utilisée par Friedrich Schlegel lorsqu’il évoque la Révolution française à travers laquelle s’est produite la dissolution de l’Ancien Régime, suivie de la création de nouveaux rapports sociaux. « Les révolutions, écrit-il, sont des mouvements universels, non pas organiques mais chimiques », après avoir qualifié la France de « nation chimique » .

Le deuxième concept marquant du premier romantisme que propose Friedrich Schlegel en cette année 1797, et qu’il introduit dans la symphilosophie avec Novalis, c’est celui d’ironie. Le 7 avril 1797, il écrit dans une lettre à son éditeur Friedrich Cotta qu’il songe à écrire une Caractéristique de l’ironie socratique. Il voit en effet dans l’ironie non pas la figure de la rhétorique qui consiste à dire une chose pour exprimer son contraire, mais un mode de pensée et de dialogue inventé par Socrate à partir de son affirmation initiale d’un non-savoir qui serait propre à la philosophie. L’ironie est à la fois conscience du caractère intangible de l’absolu et présentation d’une forme finie exprimant toujours de manière inadéquate cet absolu qu’elle ne peut qu’approcher indéfiniment ; elle est donc un mouvement de va-et-vient incessant entre l’infini et le fini. Plus qu’à Socrate, Friedrich Schlegel doit cette idée d’un balancement propre à l’ironie entre fini et infini à Fichte, qui parlait quant à lui de l’imagination en ces termes : « L’imagination est une faculté qui flotte au milieu entre détermination et non-détermination, entre le fini et l’infini » . Par ce flottement constant entre des positions contradictoires (le conditionné et l’inconditionné, le réel et l’idéal, le fini et l’infini), l’ironie romantique a un double visage : elle est à la fois conscience du caractère limité de toute connaissance humaine et ouverture sur l’univers infini. En raison de cette ambivalence, elle hésite constamment entre l’humour et le sérieux, comme il est dit dans un « fragment critique » de Friedrich Schlegel : « Tout en elle doit être plaisanterie, et tout doit être sérieux, tout offert à cœur ouvert, et profondément dissimulé » .
Le fragment peut donc être conçu comme l’expression littéraire de cet absolu inaccessible à la conscience, et la multiplication des fragments comme une série d’« échappées de vue sur l’infini » toujours insuffisantes. L’image très connue employée par Friedrich Schlegel pour caractériser le fragment romantique est trompeuse. Dans un fragment de l’Athenäum, revue qu’il crée avec son frère en 1798, il compare en effet cette forme littéraire à un hérisson « clos sur lui-même » . En vérité, le fragment ne peut être une forme fermée, dépendant qu’il est des concepts de Witz et d’ironie qui affirment chacun à leur manière son caractère transitoire, limité, insuffisant, et surtout dynamique. Pris dans un mouvement d’écriture où l’agilité de l’esprit joue un rôle essentiel, il s’excède toujours lui-même, et ne peut donc jamais être considéré comme clos et fermé. Il est au contraire ouvert sur l’infini et sur d’autres opérations mentales à travers lesquelles pourra être aperçu cet absolu transcendant toutes les consciences individuelles. En cela, il est expression de l’esprit fini cherchant sans cesse à « s’infinitiser », condamné cependant à devoir se contenter de formes déterminées.

Tout au long de l’année 1797, Novalis s’adresse au Friedrich Schlegel inventeur d’une nouvelle critique littéraire pour laquelle la littérature est fondamentalement mode de représentation toujours inachevée de l’infini dans le fini, et lui rend hommage. Le romantisme se caractérise par la conscience que toute œuvre littéraire, même de périodes dites classiques, est hantée par l’écriture fragmentaire et la question du fragment. Ainsi, Schlegel, dans son essai intitulé Sur Lessing, avait présenté l’auteur de Nathan le sage comme un « fragmentariste » :


Ce qui est le plus intéressant et le plus fondamental dans ses écrits, ce sont des signes et des indications, et le plus mûr et le plus achevé, ce sont des fragments de fragments.
Ce que Lessing dit de mieux est ce qu’il lance, comme s’il l’avait deviné et inventé, en quelques paroles souples pleines de force, d’esprit et de sel ; paroles à travers lesquelles les lieux les plus obscurs de l’esprit humain sont soudain illuminés, comme par l’éclair (…).


Dans une lettre du 26 décembre 1797, Novalis, qui vient de rencontrer le frère de Friedrich Schlegel, August, à Iéna, se réfère à cet écrit :


Ton frère m’a accordé une après-midi très agréable. Nous avons discuté jusqu’à l’épuisement. Les bons amis m’ont fait sentir avec vivacité que j’ai quelque valeur à leurs yeux. Nous avons beaucoup parlé de toi, l’hypermystique, l’hypercynique hypermoderne. Nous sommes réjouis ensemble de ton activité, de tes espoirs. (…)
J’avais déjà lu tes fragments , avec le Lessing. De tous tes dithyrambes épigrammatiques, Lessing est celui que je préfère. Tu as trouvé là l’objet le plus fécond pour toi – Il est pour toi ce que le laudanum est pour Brown – Une sorte de médecine universelle. (…)
Tu es un Lessing déphlogistisé. Tes fragments sont totalement nouveaux – de vraies affiches révolutionnaires. Certains m’ont plu jusqu’à la moelle.


Inspiré par l’écriture fragmentaire de son ami, Novalis pratiquera cependant le fragment à sa manière, et les Grains de pollen sont l’affirmation d’un style et d’une démarche qui se distinguent très nettement de ceux de Friedrich Schlegel.

Première mise en ligne le 31 juillet 2012

© Laurent Margantin _ 8 décembre 2016

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