Œuvres ouvertes

Thomas Mann et les écrivains sans caractère

15 juillet 1986

Quand vous ouvrez un journal aujourd’hui, vous lisez presque toujours quelque chose à propos de Thomas Mann. Cela fait maintenant déjà trente ans qu’il est mort, et il revient toujours, sans arrêt, c’est insupportable. Alors qu’il n’était qu’un écrivain petit-bourgeois, un écrivain horrible, dépourvu d’esprit, qui n’a écrit que pour les petits bourgeois. Le milieu qu’il décrit, cela n’intéresse que les petits bourgeois, c’est dépourvu d’esprit et idiot, un professeur mauvais joueur de violon qui part je ne sais où, ou bien une famille de Lübeck ; rien de plus que Wilhelm Raabe. Que ce soit dans le Monde ou …, vous lisez tout le temps ce qu’il a pu faire comme blabla sur les événements politiques ou autres. Il était complètement bloqué, un petit bourgeois allemand typique. Avec une femme cupide. C’est pour moi le mélange littéraire allemand. Toujours avec une femme à l’arrière-plan, que ce soit Mann ou Zuckmayer, elles ont toujours voulu que ces gens soient assis à côté du Président, à chaque vernissage d’exposition ou à chaque inauguration d’un pont, mais qu’est-ce que les écrivains ont à faire là ? Ce sont toujours des gens qui magouillent avec l’Etat et les puissants, et qui sont assis à droite ou à gauche. L’écrivain typique de langue allemande. Si les cheveux longs sont à la mode, alors il a des cheveux longs, si c’est les cheveux courts, il les a courts. Si le gouvernement est à gauche, il y court, s’il est de droite, il y court, toujours la même chose. Ils n’ont jamais eu de caractère. Seulement ceux qui sont morts jeunes, la plupart du temps. Si vous mourez à dix-huit ou vingt-quatre ans, ce n’est pas très difficile de garder un caractère, cela devient difficile après. Là on devient faible. Jusqu’à vingt-cinq ans, quand on n’a pas besoin d’autre chose que d’un vieux pantalon, qu’on peut marcher pieds nus et qu’on est content avec un verre de vin et de l’eau, ce n’est pas très difficile d’avoir un caractère. Mais après… Pas un seul qui en a eu, un caractère. A quarante ans ils sont complètement paralysés dans un parti politique. Et le café qu’ils boivent le matin est payé par l’État. Et le lit dans lequel ils dorment aussi, leurs vacances aussi, c’est l’État qui paye tout cela. Ils n’ont plus rien à eux.

© Thomas Bernhard _ 24 juin 2012

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