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Oeuvres Ouvertes : La voix de Franz

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

La voix de Franz

un vase communicant avec Robin Hunzinger de décembre 2011

En sortant de la voiture, je vois la chaise de Franz sous l’arbre. Sans voir Franz qui doit être dans le coin j’entends déjà sa voix, j’entends distinctement la voix de Franz qui, depuis que je la connais, ne me quitte jamais vraiment. Basse d’abord, presque sourde, je l’entends, elle est là, au milieu des autres voix qu’elle parvient toujours à dominer, la voix de Franz est grave, la voix de Franz est désormais forte, emplissant l’espace sous l’arbre où se trouve la chaise en plastique vide au dossier cassé.

Franz, venu de Madagascar il y a longtemps et resté ici, Franz raconte des morceaux de vie que je parviens difficilement à assembler, Franz a une barbe fournie déjà grise, Franz est petit et se tient voûté, Franz a la visage entièrement ridé et deux yeux ardents qui vous fixent, Franz habite la petite réserve à l’arrière de la cafétéria avec vue sur le parking ombragé par plusieurs arbres, pas loin des courts de tennis, Franz parle dès qu’on le rencontre et raconte de menus faits de sa voix grave et un peu rauque qui s’élève brutalement sous l’effet d’une colère qui ne semble jamais le quitter. La voix de Franz disant à la façon créole ja-mais, première syllabe fortement accentuée puis chute libre, le ton de sa voix, dramatique, énervée, lorsqu’il prononce ce simple mot qui semble contenir tout un univers, ce ja-mais qui semble ponctuer la conversation, rythmer l’existence, ja-mais quoi ? Mot de refus, mot de rejet, la voix pour dire qu’il ne fera ja-mais telle ou telle chose, refus radical, violent, geste de la main qui va avec, geste sec vers le bas, comme un coup de sabre qui voudrait faucher une tige de canne invisible. Main gauche qu’il vient d’ailleurs de se taillader, elle est enveloppée dans d’épais pansements – Franz est donc apparu sous l’arbre, assis sur sa chaise qui ne change jamais de place –, sa main droite tient une bouteille de bière qui, vide, ira rejoindre le tas de cadavres de bouteille juste au pied de la chaise. La voix de Franz raconte comment le couteau que tenait la main droite a dérapé et a profondément coupé le dessus de la main gauche. Main gauche de Franz, une semaine plus tard, déjà guérie, la plaie refermée, la plaie invisible déjà, comment est-ce possible, la voix de Franz pour parler du traitement personnel qu’il s’est imposé pour guérir sa main gauche, sel et poivre, et Franz de mimer le geste de jeter du sel et du poivre sur le dessus de la main tailladée par un coup de couteau, faut pouvoir supporter la douleur, ajoute-t-il.

J’entends la voix de Franz même lorsqu’il n’est pas assis sur sa chaise à l’ombre de son arbre, je suis heureux d’entendre la voix de Franz même lorsqu’il n’est pas là et qu’il traîne à la terrasse de la cafétéria ou sur les courts de tennis, je suis heureux d’entendre sa voix qui impose sa force grave sur les milliers de voix qui m’occupent à longueur de journées et de nuits, la voix de Franz efface même ses milliers de voix quelques instants, il suffit pour cela que je m’approche de la chaise vide sur laquelle je ne me suis jamais assis mais autour de laquelle je tourne, car elle me rappelle une autre chaise, ou plutôt un siège – peut-être s’agit-il d’un trône – photographié il y a de ces années de cela au milieu des ruines d’une ancienne cité grecque en Turquie, oui, je revois devant moi cet espèce de trône qui semble encore occupé par une présence inconnue comme la chaise en plastique au dossier cassé à l’ombre de l’arbre est occupée par la voix de Franz même quand celui-ci n’y est pas assis, j’entends la voix inconnue au-dessus des milliers de voix bavardes, car la voix de Franz ne bavarde jamais mais dit l’essentiel, aujourd’hui encore la mauvaise pêche, car chaque jour ou presque Franz va jusqu’au rivage et sort en mer sur sa petite embarcation, et passe une partie de la journée à pêcher le bichique – c’est la saison de ce minuscule poisson qui se vend cher et dont les gens ici sont friands –, la voix de Franz au retour raconte la mauvaise pêche – et toujours le geste de la main, sec, tranchant, vers le bas, comme pour faucher une tige de canne invisible –, la voix de Franz maudit le présent où les requins sont protégés malgré les agressions de surfeurs qui se multiplient, oui, la voix de Franz habite la cité engloutie des anciens pêcheurs, des pêcheurs disparus en mer ou sur terre, dans les Hauts, s’enivrant à la bière ou au whisky à longueur de journée faute de pouvoir aller en mer, la voix de Franz dit tout cela sur son trône au milieu des ruines du présent, je l’écoute, elle me parcourt, elle est là, la voix de Franz, dans cette chaise vide au dossier cassé, je passe devant elle, ne m’assois pas, la regarde juste, son seigneur absent, sens – le tranchant – de son sabre – de son couteau – m’effleurer – la voix de Franz – comme une lame – invisible – coupant – sectionnant quoi ?

© Laurent Margantin _ 8 août 2012

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