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Oeuvres Ouvertes : L'empreinte sonore, par Denis Boyer

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

L’empreinte sonore, par Denis Boyer

Un extrait de Synesthésies et paysage musical, essai publié dans Fear Drop n°16

N’y a-t-il vraiment que le synesthète et le poète pour affirmer « Ce que j’entends je peux aussi le voir » ? Voir, toucher le son, en ressentir les effets dans tout le corps ; peut-être, cette image surpasse-t-elle tout autre stimulus car le son est une vibration qui peut faire trembler. Dans un sous-sol nantais, une installation sonore de Claude Lévêque, à la fin de 1999 : les épaisses vibrations accompagnent une lumière crue, une obscurité qui lui répond, à travers des parois de verre épais, et surtout elles déplacent dans l’air des particules de poussière qu’elles seules pouvaient lever et maintenir dans cet état. Le grondement, le vrombissement, le bourdonnement, le drone… il excite bien plus que l’oreille, à sa suite, il fait résonner tout le corps et l’air avec. Les récits depuis les fonds des âges relatent sa dangereuse puissance. Lorsque tombent les murs de Jéricho, c’est sous la formidable conjonction des voix et des trompes : « Le peuple poussa le cri de guerre et l’on sonna de la trompe. Quand il entendit le son de la trompe, le peuple poussa un grand cri de guerre, et le rempart s’écroula sur place. » (Livre de Josué, 6-20). Habité ici d’une puissance divine, le son doit atteindre une haute intensité pour accéder aux pouvoirs du toucher.

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Black Bolt
Le cri de Black Bolt dévaste la cité des Inhumans pour détruire la barrière qui les retient prisonniers.

Chez ces ersatz de dieux modernes que sont les super-héros des bandes dessinées, certaines créatures ont de telles possibilités. Deux d’entre elles ont été créées par Jack Kirby et Stan Lee, qui ont défini les bases du monde Marvel. Le monarque des Inhumans, Black Bolt, est un personnage majestueux apparu dans les pages du comic book Fantastic Four en décembre 1965. Il est condamné au mutisme, en raison d’un pouvoir qui ne le prive pas réellement de la parole, mais qui fait de celle-ci une arme terrifiante : tout son sortant de sa bouche a la force d’un cataclysme. À peine quelques mois plus tard, dans les pages du même magazine un nouvel ennemi du quatuor est créé, Klaw, inventeur d’une arme permettant de « convertir le bruit en masse ». Plongeant dans sa machine, il devient à son tour un être de son solide, capable de projeter celui-ci et de provoquer le tremblement.

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Figures de Chladni
Figures de Chladni

Ce ne sont que des exemples marginaux et modernes de l’extension tactile du son, mais ils montrent combien le fantasme rejoint l’édification religieuse ; le son a définitivement le pouvoir de bousculer les barrières, c’est une arme ravageuse. Il garde en lui la possibilité de détruire mais aussi de modeler, le son ne se voit pas mais il révèle : c’est avant tout la prérogative de la parole dite. Mais cette puissance n’est pas que symbolique : que dire de l’écholocation des cétacés ? Elle leur rapporte assurément une image de leur environnement, c’est le son qui peint leur paysage. Les expériences du physicien allemand Ernst Florens Chladni au début du dix-neuvième siècle ont mis en évidence la corrélation intime existant entre la vibration acoustique et une image déterminée. En saupoudrant une plaque métallique de poudre ou de sable, et en la frottant en tel ou tel endroit à l’aide d’un archet, il obtient des figures géométriques dont le nombre et la richesse, au gré des cas, sont stupéfiants. Il s’agit certainement d’une des plus solides attestations scientifiques des associations sons / images de la synesthésie. Associations objectives de notes et de formes. Si elles certifient, tout comme l’écho-location, la possibilité physique d’une « image entendue », elles appuient également l’argumentation d’une surdétermination objective de l’analogie lyrique. C’est le travail qu’a réalisé Roger Caillois, pour qui la métaphore ne pouvait s’attester qu’au cœur des lois de la matière, dans l’un de ses tout derniers livres, parmi les plus beaux et les plus audacieux de ceux qui soutiennent sa théorie d’une esthétique généralisée, d’une syntaxe globale de l’univers. Ce livre, au double titre, Le champ des signes - Récurrences dérobées , tente d’articuler trois phénomènes. Caillois part de l’observation des silex de Tonnerre, dans l’Yonne. Il y décrit un motif récurrent, qu’il met en rapport avec les figures de Chladni. Cette connivence, avance-t-il avec une circonspection qui le dispute au soin de son argumentation, pourrait se justifier dans l’empreinte sonore : les mouvements qui ont présidé à la gravure de telle figure dans l’intimité du silex lors de sa formation, seraient les devanciers des fréquences réglant les figures de la poudre sur la plaque excitée par l’archet : « De manière analogue, une vibration continue aura aimanté la silice soyeuse issue des diatomées, des radiolaires et des spicules d’éponges. Ses arpèges l’auront répartie en bandes symétriques, de teintes différentes, formées par des ondes d’égale ampleur et de même fréquence qui, alternativement s’annulaient et se superposaient à l’intérieur de concrétions éparses dans l’épaisseur de la marne ou de la craie. Des trains de courbes ouvertes, tour à tour laiteuses et brunâtres, deux à deux adossés, et l’un perpendiculaire à l’autre, ont ordonné en une conciliante et visible géométrie, jusqu’à épuisement, une poudre imperceptible, docile à un appel quasi musical. La magnificence des grandes compositions gouvernées pare secrètement une dureté amassée, tassée et médusée dans la boue calcaire, tout comme on peut rêver qu’il advint pour les enfants extorqués à leurs familles par les sons fragiles d’un flageolet despotique. » (pp. 40, 41). Le troisième harmonique de ce pouvoir souterrain du son se trouve ainsi pour Caillois dans la fable, celle du joueur de flûte de Hameln, qui subjugue les enfants des bourgeois ingrats au son de son instrument et les fait entrer à jamais dans la roche de la montagne.

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Phonautographe d’E.-L. Scott de Martinville
Phonautographe d’E.-L. Scott de Martinville, avec lequel a été produit le plus ancien enregistrement connu d’une voix humaine.

Comme si donc le son, la plus fuyante des vibrations, la plus éphémère des impressions, cherchait à s’éterniser dans l’esprit et la matière. Il n’aurait sans doute pas déplu à Roger Caillois, lui si soucieux d’établir des connexions entre les découvertes scientifiques et la logique de l’imaginaire, d’entendre la proposition (tout aussi hardie que les siennes) de Georges Charpak sur l’empreinte du son à travers les âges. Des récits depuis l’Antiquité témoignent du désir d’enregistrement que les hommes ont toujours manifesté : garder à jamais voix et musique. L’invention des divers modes de stockage du son (depuis le phonautographe d’E.-L. Scott de Martinville) résulte de cette volonté, qui a trouvé dès le dix-neuvième siècle prouesses technologiques sans cesse améliorées pour l’exaucer. Mais à jamais seront absentes à nos oreilles les paroles et les notes de passés plus que parfaits : plus anciens, plus enfouis, que le prix Nobel de physique souhaitait pouvoir faire ressurgir sous certaines conditions.

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cymatic (d’après les expériences de Hans Jenny)
cymatic - onde sinusoïdale et eau, 16 Hz (d’après les expériences de Hans Jenny)

Certains ont pu remarquer que toutes les techniques d’enregistrement utilisent la forme de la spirale (jusque dans le bobinage des haut-parleurs), forme symbolique ou utile. Cette même spirale se trouve aussi régulièrement imprimée sur les poteries depuis l’invention du tour. Une telle analogie et surtout le chemin de la spirale, trace – enregistrement – du mouvement de la fabrication de la poterie, ont inspiré Georges Charpak lorsqu’il espérait ranimer des sons antiques, en 1992. A l’aide d’un laser, d’une manière sans doute différente de celle employée dans la lecture des informations à la surface des disques compact, Charpak projetait de « lire » l’empreinte des sons qui auraient environné le potier dans son atelier et qui par le jeu des vibrations serait ainsi inscrite dans la spirale que le tour a aidé à graver. Cette très sérieuse proposition est le fruit d’une réflexion théorique, tout autant que d’une profonde rêverie ; l’accession au passé et à son lot de secrets, d’émotions, par un moyen dépassant la divagation de la fable. Mais cette idée n’était pas neuve, elle prolongeait les expériences menées en 1969 par Richard Woodbridge. Avec lui semble naître cette discipline nommée « archéoacoustique » [1] , consistant en la récupération de phénomènes sonores gravés dans des objets. Woodbridge a mené son expérience en quatre parties. La première offre un socle aux suppositions de Charpak : « il pouvait récupérer le bruit produit par le tour du potier à partir d’une poterie, en utilisant une cellule piézo-électrique tenue à la main (Astatic Corp. Model 2) munie d’une pointe de bois, connectée directement à un arrangement de casques audio. La deuxième expérience dégageait le ronflement 60 Hz du moteur qui entraînait la roue du potier. Les expériences suivantes sont plus intéressantes, mettant en jeu une toile que l’on peint pendant qu’on l’expose aux sons d’une musique militaire produite par des haut-parleurs. Certains des coups de pinceau avaient un aspect strié, et on pouvait déceler de "courtes bribes de musique". Pour la quatrième expérience, le peintre parla [sic] le mot "bleu" pendant un coup de pinceau, et après une longue recherche, on pouvait réentendre le mot en frottant la toile avec la pointe. » (Christer Hamp). Le problème de Charpak était bel et bien de pouvoir trouver une poterie antique réunissant toutes les chances d’y déceler ce que Woodbridge avait fait expérimenter ; quoi qu’il en soit la possibilité était attestée. Le lot de fantasmes qu’elle laisse entrevoir interdit d’accorder plus de crédit au projet de Charpak que la potentialité induite par Woodbridge. Mais, en complément des découvertes de Chladni, celles-ci solidifient une nouvelle fois les liens intimes entre le son et l’image.

© Denis Boyer _ 7 août 2012

[1Pour étendre la connaissance de ce sujet, consulter la page française du site internet de Christer Hamp, spécialiste suédois des phonographes, L’archéoacoustique – rêve de chuchotements ou possibilité ? : http://www.christerhamp.se/phono/fra/archeo.html

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