Éditions Œuvres ouvertes

Mauthner, lecture favorite de Jorge Luis Borges, par Jacques Le Rider

un autre extrait de la biographie intellectuelle de Fritz Mauthner

C’est sans doute pendant son séjour de Genève de 1914 à 1917 que Borges, élève du Collège Calvin, a découvert le Wörterbuch der Philosophie : Mauthner restera une de principales références allemandes, presque aussi importante que Schopenhauer [1]. Borges se plaira plus tard à mentionner Mauthner comme une curiosité érudite, en mêlant quelques réserves aux plus grands éloges : “ Il [Mauthner] il publia quelques très mauvais romans, déclare-t-il par exemple dans un interview, mais ses textes philosophiques sont excellents. C’est un merveilleux écrivain, très ironique, dont le style rappelle celui du XVIIIe siècle. » [2] Alberto Manguel, dans ses souvenirs de rencontres avec Borges, confirme que le Dictionnaire de la philosophie de Mauthner comptait parmi les lectures favorites de Borges, à côté du Déclin de l’Occident de Spengler et de l’Histoire du déclin et de la chute de l’empire romain de Gibbon. [3]

Les traces du scepticisme linguistique de Mauthner sont décelables dans plusieurs textes majeurs de Borges : Pierre Ménard, auteur du Quichotte, Emma Zunz, Thème du traître et du héros, Tigres bleus, L’Autre, L’Immortel, Le Congrès du monde. Une lecture ironique du Dictionnaire et sans doute aussi de quelques autres ouvrages de Mauthner, attentive autant aux exagérations et aux contradictions de cet auteur qu’à l’originalité de sa critique du langage, a permis à Borges de trouver de nouveaux arguments à l’appui de sa conviction selon laquelle le « vrai » sens des mots reste indéterminé (langage se réduisant à une “fable convenue” au sein d’une société) et il est impossible d’introduire un ordre dans la description de l’infinie multiplicité du monde réel, malgré tous les efforts des auteurs d’encyclopédies, de dictionnaires et d’atlas ; et tout aussi impossible de rendre compte “objectivement” d’un événement avec les moyens du langage.

Une des premières allusions à Mauthner se rencontre sous la plume de Borges dans « La machine à penser de Raymond Lulle », essai publié dans la revue El Hogar le 15 octobre 1937 : « Comme instrument d’investigation philosophique, la machine à penser est absurde. Elle ne le serait pas, en revanche, comme instrument littéraire et poétique. (Fritz Mauthner remarque finement – dans son Wörterbuch der Philosophie, tome premier, page 284 – qu’un dictionnaire des rimes est une sorte de machine à penser.) Le poète qui cherche une épithète à « tigre » procède exactement comme la machine. Il essaie toutes les épithètes jusqu’à ce qu’il trouve celle qui sera suffisamment surprenante. « Tigre noir » peut être le tigre dans la nuit ; « tigre rouge », tous les tigres, à cause de la connotation du sang. » [4] Borges fait ici allusion à l’article « Machines à penser » du Dictionnaire de la philosophie de Mauthner, dans lequel Raymond Lulle est longuement évoqué. [5] L’essai de Borges doit à cet article du Dictionnaire de Mauthner, en réalité, bien plus que la remarque sur le dictionnaire des rimes.

On peut faire une remarque analogue à propos des deux textes consacrés par Borges à John Wilkins : la plupart de ses indications sur l’auteur du livre An Essay towards a Real Character and a Philososophical Language (1668) se trouvent rassemblées dans l’article « Universalsprache (langue universelle) » du Dictionnaire de la philosophie de Mauthner. La note de lecture du 7 juillet 1939, « John Wilkins, précurseur », publiée par Borges dans la revue El Hogar rappelle que « L’Essai sur une écriture réelle et un langage philosophique (1668) propose un catalogue raisonné de l’univers et fait dériver de ce catalogue une rigoureuse langue internationale. Wilkins divise l’univers en quarante catégories, indiqués par des noms monosyllabiques de deux lettres. Ces catégories se subdivisent en genres (indiqués par une consonne) et ces genres en espèces, indiquées par une voyelle. Ainsi de veut dire “élément” ; deb, “le feu” ; deba, “la flamme”… » [6] Fritz Mauthner, ici, n’est pas cité. Son article « Langue universelle » est pourtant la source cachée de Borges : on y trouve non seulement un passage consacré à De, « la classe des éléments » dans la langue universelle de Wilkins, mais aussi des informations sur son projet de catalogue de l’univers (Weltkatalog). [7]

Dans l’essai La Langue analytique de John Wilkins (1942), Borges en dit plus sur ses sources : « Il s’intéressa à la théologie, à la cryptographie, à la musique, à la fabrications de ruches transparentes, à la marche d’une planète invisible, à la possibilité d’un voyage dans la lune, à la possibilité et aux principes d’un langage mondial. C’est à ce dernier problème qu’il consacra le livre An Essay towards a Real Character and a Philosophical Language (600 pages in grand in-4°, 1668). Notre Bibliothèque nationale ne possède aucun exemplaire de ce livre ; j’ai interrogé, pour rédiger cette note, The Life and Times of John Wilkins (1910), de P. A. Wright Henderson ; le Wörterbuch der Philosophie (1924), de Fritz Mauthner ; Delphos (1935), de E. Sylvia Pankhurst ; Dangerous Thoughts (1939), de Lancelot Hogben. » [8]

Un peu plus loin, Borges fait encore référence à Mauthner : « Les mots de la langue analytique de John Wilkins ne sont pas des symboles arbitraires et grossiers : chacune des lettres qui les composent est significative, comme le furent les lettres de l’Ecriture sainte pour les cabbalistes. Mauthner remarque que les enfants pourraient apprendre cette langue sans en connaître l’artifice ; plus tard, au collège, ils découvriraient qu’elle est, en même temps qu’une langue, une clef universelle et une encyclopédie secrète. » [9]

Dans « Le Congrès » (1955), publié dans Le Livre de sable, l’allusion à Wilkins sera de nouveau liée au nom de Mauthner : « Je trouvai à me loger dans une modeste pension derrière le British Museum, dont je fréquentais la bibliothèque matin et soir en quête d’un langage qui fût digne du Congrès du Monde. Je ne négligeai pas les langues universelles ; j’abordai l’espéranto [...] et le volapük, qui veut explorer toutes les possibilités linguistiques, en déclinant les verbes et en conjuguant les substantifs. Je pesai les arguments pour ou contre la résurrection du latin, dont nous traînons la nostalgie depuis des siècles. Je m’attardai même dans l’étude du langage analytique de John Wilkins, où le sens de chaque mot se trouve dans les lettres qui le composent. » [10] La référence à l’article « Universalsprache (langue universelle) » du Dictionnaire de Mauthner est à nouveau évidente : dans cet article où il évoque John Wilkins, Mauthner résume aussi son point de vue (très négatif) sur l’espéranto et le volapuk. [11]

“Tlön, Uqba, Orbis Tertius” (1940), publié dans Fictions – Le jardin aux sentiers qui bifurquent ne mentionne pas le nom de Mauthner. On peut cependant supposer que la référence cachée à plusieurs articles du Dictionnaire de Mauthner donne son unité à un ensemble à première vue disparate d’indications sur la planète Tlön. Dans le monde de Tlön existent deux langues originelles (Ursprachen, écrit Borges [12]) : l’une ne contient pas de substantifs mais uniquement des verbes (c’est un monde idéaliste, métaphysique et religieux), l’autre consiste en une accumulation d’adjectifs (c’est le monde construit par les sensations). On reconnaît deux des trois mondes auxquels Mauthner consacre les articles « Verbale Welt (monde verbal) » et « Adjektivische Welt (monde adjectivé) » (le troisième est analysé dans l’article « Substantivische Welt [monde substantivé] »).

« Les peuples de cette planète [Tlön] sont – congénitalement – idéalistes. Leur langage et les dérivations de celui-ci – la religion, les lettres, la métaphysique – présupposent l’idéalisme. […] Il n’y a pas de substantifs dans la conjecturale Ursprache de Tlön, d’où proviennent les langues « actuelles » et les dialectes : il y a des verbes impersonnels, qualifiés par des suffixes (ou des préfixes) monosyllabiques à valeur adverbiale. Par exemple : il n’y a pas de mot qui corresponde au mot « lune », mais il y a un verbe qui serait en français « lunescer ou « luner ». [...] Ce qui précède se rapporte aux langues de l’hémisphère austral. Pour celles de l’hémisphère boréal (sur l’Ursprache duquel il y a fort peu de renseignements dans le onzième tome) la cellule primordiale n’est pas le verbe, mais l’adjectif monosyllabique. Le substantif est formé par une accumulation d’adjectifs. On ne dit pas « lune », mais « aérien-clair-sur-rond-obscur » ou « orange-ténu-du-ciel ou n’importe quelle autre association. » [13]

La suite du texte décrit le monde de Tlön en des termes qui suggèrent que ce monde est celui de Mauthner : « La culture classique de Tlön comporte une seule discipline : la psychologie. Les autres lui sont subordonnées. […] Les hommes de cette planète conçoivent l’univers comme une série de processus mentaux. […] Ce monisme ou idéalisme total annule la science. […] Tout état mental est irréductible : le seul fait de le nommer – id est, de le classer – implique une adultération. » [14]

On trouve un peu plus loin une mention de la Philosophie du comme si (Philosophie des Als ob) de Hans Vaihinger, dont la source est probablement l’article « Als ob (comme si) » du Dictionnaire. « Pour les philosophies il en est de même que pour les substantifs dans l’hémisphère boréal. Le fait que toute philosophie soit a priori un jeu dialectique, une Philosophie des Als Ob, a contribué à les multiplier. Les systèmes incroyables abondent, mais ils ont une architecture agréable ou sont de type sensationnel. Les métaphysiciens ne cherchent pas la vérité ni même la vraisemblance : ils cherchent l’étonnement. Ils jugent que la métaphysique est une branche de la littérature fantastique. » [15]

Ainsi le monde de Mauthner est un subtexte de “Tlön, Uqba, Orbis Tertius”. Il se pourrait bien que la théorie mauthnerienne soit à nouveau inscrite en filigrane dans « Funes ou la mémoire » (1942), récit publié dans la deuxième partie de Fictions, Artifices (1944). Nous avons montré plus haut que ce récit illustre parfaitement la théorie de Mauthner selon laquelle le travail de la mémoire a pour complément indispensable le travail de l’oubli : les concepts sont formés au prix de l’oubli des différences qui font le caractère unique des sensations ; ils généralisent l’expérience individuelle de la sensation. [16] Ils classent les archives de sensations passées conservées dans la mémoire collective que constitue la langue. Cette analyse, chez Mauthner, conduit à la critique des concepts généraux et abstraits qui enferment l’individu dans un monde anthromorphique coupé de la réalité du réel.

Borges, dans « Funes ou la mémoire » illustre sur le mode ironique la théorie de Mauthner selon laquelle la singularité d’une sensation ne saurait être correctement rendue par un concept généralisant. Renversé par un cheval demi-sauvage, Funes est devenu infirme : sa perception et sa mémoire sont désormais infaillibles. « D’un coup d’œil, nous percevons trois verres sur une table ; Funes, lui, percevait tous les rejets, les grappes et les fruits qui composent une treille. [...] Locke, au XVIIe siècle, postula (et réprouva) une langue impossible dans laquelle chaque chose individuelle, chaque pierre, chaque oiseau et chaque branche auraient eu un nom propre. [...] Non seulement Funes se rappelait chaque feuille de chaque arbre de chaque bois, mais chacune des fois qu’il l’avait vue ou imaginée. [...] Il avait appris sans effort l’anglais, le français, le portugais, le latin. Je soupçonne cependant qu’il n’était pas très capable de penser. Penser, c’est oublier les différences, c’est généraliser, abstraire. » [17]

La langue est la mémoire d’une culture, écrit Mauthner, mais les concepts indispensables à ce que l’on appelle « penser » (que Mauthner réduit à « parler ») ne peuvent pas se forme sans la contribution de l’oubli. “Funes el memorioso” est un texte de référence de l’ouvrage de Harald Weinrich sur l’art de l’oubli. [18] Mauthner fait de cette dialectique de la mémoire et de l’oubli, dans le premier volume des Contributions à une critique du langage, une pierre angulaire de sa théorie du langage. [19] Il la condense dans l’article “Gedächtnis (mémoire)” de son Dictionnaire de la philosophie. [20] Il est fort probable que cet article est une référence essentielle du récit de Borges.

Si ces interprétations sont justes, on se rend compte de la grande importance de Mauthner pour Borges. Dans son compte rendu de l’Histoire abrégée de la littérature allemande, du germaniste anglais Gilbert Waterhouse, Borges ne laissait place à aucun doute sur ce point : « L’exclusion traditionnelle de Schopenhauer et de Fritz Mauthner m’indigne, mais elle a cessé de me surprendre ; l’horreur du mot “philosophie” empêche les critiques de reconnaître dans le Wörterbuch de l’un et dans les Parerga et paralipomena de l’autre les livres d’essais les plus inépuisables et les plus agréables de la littérature allemande. » [21]


De Jorge Luis Borges, on peut lire sur Oeuvres ouvertes :

La Bibliothèque de Babel

La Demeure d’Astérion

© Jacques Le Rider _ 17 juillet 2012

[1Dapía, Silvia G., 1993, in Bibliographie. Études sur Mauthner.

[2Emir Rodríguez Monegal, Jorge Luis Borges, New York, E. P. Dutton, 1978, p. 138.

[3Alberto Manguel, Chez Borges, trad. De l’anglais par Christine Le Boeuf, Actes Sud, 2003 (Babel, 22005), p. 28 sq.

[4Pléiade I (p. 1106-1110), p. 1109.

[5Wörterbuch, I, « Denkmaschinen », p. 281-288.

[6Pléiade I (p. 1228 sq.), p. 1228.

[7Wörterbuch, III, « Universalsprache », p. 316-326. Sur De, « la classe des éléments », p. 325.

[8Pléiade, I, in Autres inquisitions (p. 747-751), p. 747. C’est dans cet essai de Borges que Michel Foucault a puisé la citation placée au début des Mots et les choses : « Ces catégories ambiguës, superfétatoires, déficientes [de Wilkins] rappellent, écrit Borges, celles que le docteur Franz Kuhn attribue à certaine encyclopédie chinoise intitulée Le Marché céleste des connaissances bénévoles. Dans les pages lointaines de ce livre, il est écrit que les animaux se divisent en a) appartenant à l’Empereur, b) embaumés, c) apprivoisés, d) cochons de lait, e) sirènes, etc. », p. 749.

[9Ibid., p. 749. La remarque de Mauthner sur les enfants : Wörterbuch, III, « Universalsprache », p. 325.

[10Jorge Luis Borges, « Le Congrès », in Pléiade II (p. 492-508), p. 503.

[11Wörterbuch, III, « Universalsprache », p. 321.

[12Jorge Luis Borges, “Tlön, Uqba, Orbis Tertius”, Pléiade I (p. 452-467), p. 457.

[13Ibid.

[14Ibid., p. 458. Dans l’article « Erkenntnistheorie (Théorie de la connaissance) », in Wörterbuch, I, p. 445-448, Mauthner affirme que la psychologie a remplacé la logique, mais est aussi devenue la propédeutique (Vorschule) de toutes les sciences humaines. Voir l’article « Monismus (monisme) » dans Wörterbuch, II, p. 338-357.

[15“Tlön, Uqba, Orbis Tertius”, op. cit., p. 458 sq.

[16Cf. supra, chapitre 5 : « La critique du langage. I- Les thèses », § « La langue est un dispositif de mémorisation ».

[17Jorge Luis Borges, « Funes ou La Mémoire », in Pléiade I (p. 510-517), p. 514 sqq.

[18Nous avons consulté Harald Weinrich, Gibt es eine Kunst der Vergessens ? Basel, Schwabe, 1996, p. 15. Cf. H. Weinrich, Léthé. Art et critique de l’oubli, Paris, Fayard, 1999.

[19Beiträge, I, p. 448-541 (chapitre « Gedächtnis ») et p. 541-608 (chapitre « Aufmerksamkeit und Gedächtnis »).

[20Wörterbuch, I, p. 540-546.

[21Jorge Luis Borges, compte rendu de Gilbert Waterhouse, A Short History of German Literature, Londres, 1943 (première édition : 1928), in Sur, n° 104, mai-juin 1943, p. 86-89, Pléiade I (p. 281 sq.), p. 281.

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