Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

On était devenu un morceau de printemps

Robert Walser, extrait des Enfants Tanner

A présent la température ne cessait de monter et la nature était toujours plus luxuriante, elle était recouverte d’un épais tapis verdissant de prairies, de la vapeur montait des prés et des champs, dans leur beau vert frais et riche les forêts offraient un spectacle ravissant. Toute la nature s’offrait, s’allongeait, s’étendait, se courbait, se dressait, sifflait et bourdonnait et bruissait, sentait bon et restait étendue en silence comme un beau rêve coloré. La terre était devenue bien grosse, grasse, opaque et repue. Elle s’étendait en quelque sorte dans sa luxuriante satiété. Elle était tachée de vert tendre, de vert foncé, de noir, de blanc, de jaune et de rouge, et fleurissait dans un souffle chaud, succombait presque avant de fleurir. Elle était étendue là comme une paresseuse voilée, immobile et ses membres tressaillant et exhalant ses parfums. Les jardins sentaient bon dans les rues et jusque dans les champs où des hommes et des femmes travaillaient ; les arbres fruitiers étaient un chant clair et gazouillant, et la forêt proche, ronde et voûtée était un chœur de jeunes hommes ; les chemins clairs ressortaient à peine du vert. Dans les clairières on contemplait le ciel blanc, rêveur et paresseux qu’on avait l’impression de voir plonger et d’entendre jubiler comme des oiseaux jubilent, des petits oiseaux qu’on ne voyait jamais et qui s’intégraient naturellement à la nature. Des souvenirs revenaient et on ne voulait pas les analyser et les interpréter, on n’en était pas capable, cela faisait doucement mal, mais on était trop paresseux pour ressentir entièrement une douleur. On allait comme ça et puis on s’arrêtait à nouveau et puis on se tournait de tous les côtés, regardait au loin, vers le haut, au-delà, vers le bas, par-dessus et vers le sol, et puis on se sentait touché par l’immense langueur de cette floraison. Le bourdonnement dans la forêt n’était pas le bourdonnement dans la clairière plus nue, c’était différent et exigeait qu’on se place autrement pour de nouvelles rêveries. Il fallait toujours lutter avec cela, faire front, refuser en silence, réfléchir et hésiter. Car tout était hésitation, effort et sentiment de faiblesse. Mais c’était charmant comme ça, juste charmant, un peu pesant, et puis à nouveau un peu chiche, puis hypocrite, puis rusé, puis plus rien, puis complètement idiot ; finalement c’était très difficile de trouver encore quelque chose joli, on ne voulait pas s’y sentir obligé, on restait assis, on allait, on flânait, on errait, on marchait et on s’attardait comme ça, on était devenu un morceau de printemps. Est-ce que le bourdonnement pouvait être enchanté par son bourdonnement et son roucoulement et son chant ? Est-ce qu’il était donné à l’herbe de contempler la beauté de ses propres oscillations ? Est-ce que le hêtre pouvait s’enticher de lui-même en se regardant ? On ne devenait ni fatigué ni usé, mais on laissait les choses être comme ça, aller comme ça, osciller comme ça. La nature toute entière était une hésitante, elle attendait et restait en suspens ! Les parfums restaient en suspens et toute la terre attendait et attendait. Les couleurs étaient l’expression spirituelle de cette réalité. On pouvait trouver quelque chose de précocement fatigué et plein de pressentiments dans le buisson. C’était une espèce de « Je ne veux plus continuer », un unique sourire. Les montagnes couvertes de forêts, bleues et parfumées sonnaient comme des cors lointains, lointains, on sentait le paysage un peu anglais, c’était comme un luxuriant jardin anglais, la luxuriance et l’entremêlement et l’ondoiement des voix menaient les sens à cette association. On pensait que d’autres lieux pouvaient être, en ce même instant, pareils à celui-ci, ce paysage faisait venir tous les autres paysages dans votre cœur. C’était étrange et cela vous emmenait loin, vous emportait et vous ramenait : On vous apportait quelque chose, comme font de jeunes garçons, on vous offrait quelque chose, comme font les enfants, on obéissait et on écoutait. On pouvait dire et penser ce qu’on voulait, cela restait toujours le même non-exprimé, le même non-pensé ! C’était facile et difficile, délicieux et douloureux, poétique et naturel. On comprenait les poètes, non, à vrai dire on ne les comprenait pas, parce qu’on aurait été ainsi bien trop paresseux pour penser qu’on les comprenait. On n’avait pas besoin de comprendre quoi que ce soit, on ne pouvait jamais comprendre et en même temps c’était facile à comprendre, dans la mesure où on se perdait dans l’écoute d’un son, ou bien dans la vision d’un horizon, ou bien dans le fait de se rappeler qu’il était à vrai dire temps de rentrer à la maison et de remplir un devoir insignifiant, car même au printemps il faut remplir des devoirs.

Traduction de Laurent Margantin

Première mise en ligne le 18 juillet 2012

© Robert Walser _ 27 août 2013

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