Œuvres ouvertes

La Main de sable : librairie

J’allais dans la librairie après les cours. Elle était située sur les hauteurs de la ville, derrière l’église. Généralement, il n’y avait personne. Quels étaient les clients du libraire ? Je ne l’ai jamais vraiment su. Des femmes esseulées, des enseignants à la recherche d’un classique pour leurs élèves, quelques esthètes de passage dans cette ville.
Je prenais un des ouvrages qui venaient de paraître et m’asseyais dans un fauteuil au fond de la boutique, entre deux rangées de livres. Le libraire me saluait (...)

J’allais dans la librairie après les cours. Elle était située sur les hauteurs de la ville, derrière l’église. Généralement, il n’y avait personne. Quels étaient les clients du libraire ? Je ne l’ai jamais vraiment su. Des femmes esseulées, des enseignants à la recherche d’un classique pour leurs élèves, quelques esthètes de passage dans cette ville.

Je prenais un des ouvrages qui venaient de paraître et m’asseyais dans un fauteuil au fond de la boutique, entre deux rangées de livres. Le libraire me saluait à peine, ne me conseillait pas de lecture. Il restait derrière son bureau, plongé lui aussi dans un livre.

Dehors, les saisons passaient. L’été, je disparaissais, et réapparaissais en septembre, reprenant le rythme des journées : les cours au lycée, puis, en fin d’après-midi, deux heures de lecture jusqu’à la fermeture. Comme dans un rituel, je rangeais le livre que j’étais en train de lire, passais devant le bureau, et me penchais sous la grille que le libraire descendait, plongé dans son silence.

Pendant toutes ces années, je ne lui avais acheté aucun de ses livres, et, malgré cela, il m’accueillait chaque jour. Jamais je ne vis quelqu’un d’autre assis dans ce fauteuil. Jamais je ne l’entendis parler de littérature à un client.
Un jour vint – je m’en souviens très nettement – où j’achetai une des nombreuses œuvres que j’avais lues tout au long des années. Il leva alors ses yeux vers moi, et je vis qu’il était aveugle.

© Laurent Margantin _ 15 février 2010

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