Œuvres ouvertes

L’ île de Norderney (6), par Heinrich Heine

écrit en 1826

Partout où l’on prend les eaux, c’est un droit coutumier pour les hôtes restants de critiquer un peu vertement ceux qui sont partis ; et comme je
suis le dernier qui séjourne encore ici, j’ai sans doute pu me permettre
d’exercer ce droit dans toute sa plénitude.

Mais l’île est maintenant si déserte que je me semble à moi-même solitaire,
comme Napoléon sur Sainte-Hélène. Seulement j’ai trouvé ici un sujet de
distraction qui manquait à Napoléon dans sa solitude ; car ce sont les
récits sur le grand empereur lui-même, dont je m’occupe ici. Un jeune Anglais
m’a communiqué le livre du capitaine Maitland, qui vient de paraître. Ce marin raconte en détail comment Napoléon s’est rendu à lui, et comment il
s’est comporté sur le Bellérophon, jusqu’au jour où, sur l’ordre du ministère
anglais, il fut conduit à bord du Northumberland. Il résulte de ce livre, d’une
façon claire comme le soleil, que l’Empereur, avec une confiance romantique
dans la générosité de la Grande-Bretagne, et animé du désir de donner enfin
le repos au monde, se rendit au milieu des Anglais plutôt comme hôte que
comme prisonnier. Ce fut une faute dans laquelle aucun autre ne serait
tombé, et certes moins que tout autre le feld-maréchal Wellington. Mais l’histoire dira que cette faute était bien belle, bien admirable, bien sublime,
et que pour la commettre il a fallu à Napoléon plus de grandeur d’âme que
nous autres nous n’en pouvons jamais déployer pour aucun de nos hauts
faits.

La raison pour laquelle le capitaine Maitland publie aujourd’hui son livre ne paraît pas autre que ce besoin d’ablution morale qu’éprouve tout homme
d’honneur que son mauvais sort a impliqué dans une affaire équivoque. Le
livre, en lui-même, est un document précieux pour l’histoire de la captivité
de Napoléon, qui forme le dernier acte de sa vie, acte qui explique admirablement les énigmes des précédents, et, comme le doit faire une véritable tragédie, apitoie ; purifie et réconcilie l’âme. La différence de caractère des
quatre écrivains qui nous redisent cette captivité, surtout telle que cette
différence se manifeste dans le style et dans l’appréciation des faits, se révèle
par la comparaison.

Maitland, l’impassible marin anglais, consigne les événements sans prévention et avec ponctualité, comme si ce fussent des faits météorologiques
qu’il inscrivît sur le livre de Loch de son vaisseau. Las Cases, chambellan
enthousiaste, se met, à chaque ligne qu’il écrit, aux pieds de l’empereur, non
comme un mougik russe, mais comme un Français libre, auquel l’admiration
d’une grandeur héroïque et la dignité d’une gloire inouïe font involontairement plier le genou. O’Méara le médecin, Irlandais de naissance, tout anglais
au fond, et comme tel, ancien ennemi de Napoléon, mais reconnaissant enfin
les droits impériaux du malheur, écrit franchement, sans art, avec la seule
force du fait, presque en style lapidaire. Tout au contraire, elle n’est pas un
style, mais bien un stylet, la manière acérée et poignante du docteur Antommarchi, le médecin français né en Italie et imbu de la colère et de la poésie
de son pays natal.

Les deux peuples anglais et français ont fourni de chaque côté deux
hommes d’esprit ordinaire et non corrompus par le pouvoir régnant, et ce
jury a jugé l’empereur, et son verdict est : « Immortel, éternellement admiré, éternellement regretté. »

Beaucoup de grands hommes ont déjá passé sur cette terre ; nous voyons
çà et là les traces brillantes de leurs pieds, et aux heures solennelles ils apparaissent à notre âme comme de vaporeuses images ; mais l’homme grand
comme eux voit bien plus distinctement ses prédécesseurs. A quelques étincelles qui sont restées de leurs pas lumineux, il reconnaît leur action la
plus secrète : la tradition d’une seule de leurs paroles lui découvre tous les
replis de leur cœur ; et c’est ainsi que vivent, dans une intimité mystérieuse,
les grands hommes de tous les temps. Ils se saluent au-dessus des siècles,
échangent entre eux des regards significatifs, et leurs yeux se rencontrent
sur les tombeaux des générations qui se sont pressées dans les temps qui les
séparent, et ils se comprennent et s’aiment. Pour nous autres petits, qui ne
pouvons avoir des relations aussi intimes avec les grands hommes du passé, dont nous n’apercevons que très-rarement les vestiges et les formes nuageuses,
il est d’un prix inestimable d’apprendre sur un tel géant assez de choses pour
qu’il nous soit facile de le concevoir avec toute sa grandeur dans notre
âme, qui s’élargit par cette conception. Napoléon Bonaparte est pour nous
un tel homme. Nous savons sur lui, sur sa vie et sur ses actes, plus que sur les autres grands de la terre, et chaque jour nous en apprenons davantage.
Nous voyons déterrer lentement cette statue divine engloutie, et à chaque
pelletée du limon terrestre dont on la dégage, s’accroît notre joyeux étonnement sur les proportions et sur la magnificence des nobles formes qui se
découvrent, et les foudres de ces ennemis qui voudraient broyer cette grande figure, ne servent qu’à l’éclairer d’un jour plus brillant. C’est ce qui arrive
surtout à madame de Staël, qui, dans toute son aigreur, ne dit pourtant pas
autre chose, sinon que l’empereur n’était pas un homme comme les autres,
et que son esprit ne peut être apprécié avec aucune des mesures ordinaires.

C’est d’un esprit semblable que Kant veut parler, quand il dit que nous pouvons nous figurer une intelligence qui, n’étant pas comme la nôtre, d’une
nature discursive, mais bien intuitive, va de la généralité synthétique, de la
contemplation du tout, à l’analyse des parties. Or, ce que nous ne reconnaissons que par les longues analyses de la réflexion, et après des séries entières de conséquences, cet esprit l’avait envisagé et complétement embrassé dans le même instant. De là, le don qu’il eut de comprendre son siècle,
d’en cajoler l’esprit, de ne jamais le blesser trop et de l’utiliser sans cesse.

Comme d’ailleurs l’esprit de ce siècle n’est pas seulement révolutionnaire,
mais qu’il a été formé par le concours des deux esprits opposés, de celui de
la révolution et de celui de la contre-révolution, Napoléon n’a jamais agi tout à fait, ni en révolutionnaire, ni en contre-révolutionnaire, mais toujours
dans le sens des deux esprits, des deux principes, des deux tendances, qui se
réunissaient en lui. Son action fut donc toujours simple et grande ; jamais
d’une rudesse convulsive, mais calme comme la nature. Aussi n’intrigua-t-il
jamais en détail, et ses coups furent toujours dirigés par son art de comprendre les masses et de les conduire. Ce sont les esprits petits et analytiques
qui ont du goût pour les intrigues embrouillées et lentes, tandis que les
esprits synthétiques et intuitifs savent, d’une manière prodigieuse, combiner
les moyens que leur offre le présent de telle sorte qu’ils puissent en tirer tout
de suite parti pour leur but. Les premiers échouent très-souvent, parce qu’aucune prudence humaine ne peut prévoir tous les hasards de la vie, et
que les circonstances n’ont jamais une longue stabilité. Les hommes intuitifs,
au contraire, font réussir leurs projets très-facilement, parce qu’ils n’ont
besoin que de se rendre un compte exact du présent, et qu’ils agissent si
promptement que le moment ne peut éprouver, du mouvement des flots de
la vie, aucune variation soudaine, imprévue.

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© Heinrich Heine _ 6 août 2012

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