Éditions Œuvres ouvertes

Les écrivains malades du Net

et la bibliothèque de famille bourgeoise

On connaissait les écrivains imperturbables évoqués par François Bon dans Après le livre – ceux qui pendant tant d’années ne se sont pas intéressés à Internet parce que c’était trop bas pour eux, ce qui s’y écrivait et s’y pensait. On découvre jour après jour les écrivains perturbés, ceux que visiblement le Net rend malades. Il y a un an, c’était Beigbeder et son Apocalypse : la fin du livre papier signait celle de la littérature, rien de moins.

Ce qui caractérise les écrivains malades du Net, c’est qu’ils ne font pas dans le détail : il n’y a d’ailleurs pas de raison, puisqu’ils sont les représentants de la plus haute caste littéraire du pays : celle des auteurs sacrés par le marché, au rendez-vous à chaque rentrée littéraire ou presque, colonisant semaine après semaine les journaux, les radios et les télés – sauf Internet, ça nous laisse un peu d’espace pour respirer, à nous autres, plébéiens.

Vous connaissez sans doute ces bibliothèques de famille bourgeoise : c’est là que, dans l’imaginaire collectif (cultivé par les médias), ont grandi les écrivains malades du Net. Tous ne sont pas issus de la bourgeoisie, loin s’en faut, mais la plupart d’entre eux, pour rattraper, s’en font bâtir une au sommet de leur gloire. Beigbeder a la sienne depuis tout petit, celle où il aimait s’enfoncer dans un fauteuil et lire les classiques à la lumière d’une lampe. D’autres ont toutes les années d’enfance à rattraper : ce sont les écrivains malades du Net en mal d’enfance, en mal de tradition qui se perd, car, voyez-vous, le Web (sous-entendu : les diaboliques envahisseurs Amazon et Apple) est en train d’engloutir tout cela. La bibliothèque bourgeoise est la première victime du numérique, c’est ce que nous dit par exemple – il en faut toujours un qui gueule plus que les autres, chez les écrivains malades du Net, et en général ce n’est pas le plus malin – Yann Moix, dans la Règle du jeu sur un ton quasi heideggerien, car dans la bibliothèque de famille bourgeoise, on lit Heidegger, ou au moins les pages sur le poète comme « Berger de l’Être » – très vite transformé en écrivain médiatique comme mouton des Lettres.

Citation : Un média est un moyen. Un livre est une fin. Cela fait une grande différence. La bibliothèque est un lieu de conservation d’un objet, le livre, qui n’est pas un simple support. Ce n’est pas le livre, le support. Le livre est le lieu où habite cet art qu’on nomme la littérature. Non, je veux le répéter encore : ce n’est pas le livre, le support. Le support, en l’occurrence, c’est la bibliothèque elle-même, la bibliothèque tout entière. Dans le cas de la bibliothèque, c’est la bibliothèque le média. C’est la bibliothèque le support.

Je ne cite pas plus, c’est juste pour donner une idée du style pseudo-heideggerien de l’écrivain malade du Net (il y a des symptômes comme ça, sans doute va-t-il très mal, pour écrire si philosophiquement après avoir traité la Suisse de "pute"), en soi le contenu n’a aucune importance. Moix veut juste vous dire que la médiathèque – celle où il y a du numérique (tremblez !) – n’est pas une bibliothèque, sous-entendu : celle de famille bourgeoise qu’est en train de se faire construire Moix (enfin pas moi, lui) : « A l’heure où je vous parle, je suis en train de me faire confectionner une grande, très grande bibliothèque, absolument magnifique, dans mon appartement ».

Que le numérique soit justement archivage et organisation des ressources à une puissance supérieure, les écrivains malades du Net ne le voient pas et ne veulent pas le voir. Ils ont autre chose à faire que se coltiner le réel (par exemple essayer de lire sur une liseuse) : ils écrivent, et c’est déjà beaucoup pour eux. Dans la bibliothèque de famille bourgeoise, les écrivains malades du Net sont au chaud, c’est la bibliothèque-bunker, à l’abri des plébéiens dehors, qui s’occupent de l’avenir, c’est-à-dire de créer en même temps que d’archiver autrement (la lecture n’existe pas sans cette activité d’archivage, toujours réinventée). Les écrivains malades du Net ont mieux à faire que de se coltiner le réel et le savoir qui en découle : eux, ce qui les intéresse, c’est l’image fortifiée de la bibliothèque devant laquelle poser (qu’ils n’essayent pas de me faire croire qu’ils y lisent vraiment, eux qu’on voit passer plus d’heures dans les aéroports que dans les bibliothèques), c’est l’image d’un lieu déjà mort, car ce qu’ils condamnent sous le nom de médiathèque est déjà la réalité d’aujourd’hui (la BNF est la première à s’être occupée de numérique, voir Gallica), et celle qui les intéresse est celle d’hier. Pourquoi ? Parce qu’ils ont bâti tout leur prestige et leur carrière sur l’imaginaire de la bibliothèque de famille bourgeoise, parce qu’ils sont toute une caste d’auteurs apparus dans les années 90 et qui dépendent, pour exister, d’un ensemble de codes qui sont ceux d’une tradition littéraire en train de mourir sous nos yeux. Et puis surtout, sans cet imaginaire de la bibliothèque sacralisée, le livre n’est plus une marchandise à vingt euros l’exemplaire, imaginez ! De quoi les écrivains malades du Net vont-ils vivre ?

Ce que je me demande aujourd’hui n’est pas franchement drôle. Je me demande combien d’éditeurs et de libraires vont être emportés par cette mythologie littéraire dont ils sont les serviteurs avec les écrivains malades du Net, je me demande quand ils vont ouvrir les yeux et voir que la réalité de la littérature se joue très, très loin de leurs abris, et notamment dans les médiathèques connectées au Web, et qui sont tout sauf un désert de livres. Il semble qu’il soit déjà trop tard pour eux.

© Laurent Margantin _ 20 septembre 2013

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