Œuvres ouvertes

Enrique González Rojo : humour, politique, érotisme, par Philippe Chéron

Une poésie dont l’ambition est de déchiffrer l’infini

Poète, philosophe, théoricien, militant, Enrique González Rojo possède le charme désarmant de la modestie et la simplicité. Intellectuel engagé dans le sens le plus noble du terme, d’une honnêteté à toute épreuve (qualité trop rare en terres mexicaines et autres), il poursuit imperturbablement son œuvre loin des feux de la rampe.
Sa lourde ascendance aurait pu inhiber ses dons pour la poésie. En effet, son grand-père n’est autre que le grand poète moderniste Enrique González Martínez (1871-1952) dont l’œuvre est un pilier de la culture de la première moitié du XXème siècle mexicain, et son père, Enrique González Rojo (1899-1939), a fait partie du célèbre groupe de poètes des « Contemporáneos ». Comme ce dernier est décédé trop jeune, à quarante ans, son fils, le troisième de la lignée, né en 1928, a vécu la fin de son enfance et son adolescence avec son grand-père. Initié par ce maître aux mystères de la poésie, il décida de reprendre le nom de son père quand il lui fallut signer ses premiers écrits. Une telle dynastie de poètes est un fait plutôt exceptionnel qui ne saurait être passé sous silence, surtout quand la qualité est présente.
Sa vie durant, González Rojo n’a cessé de produire de la théorie et de la poésie clairement engagée à gauche, dont une partie a sans doute un peu vieilli : rien de plus risqué que la littérature militante, sujette comme chacun sait à caducité rapide. Il n’en reste pas moins une voix puissante qui n’hésite pas à s’indigner, à protester, à résister, ainsi qu’un cerveau toujours jeune, infatigable, ne craignant nullement la critique et l’autocritique permanentes. Et il reste également un pan entier, et non des moindres, qui entrelace adroitement et sournoisement la réflexion, la philosophie, à une vision ironique et ludique du monde (dont l’injustice et l’absurde peuvent et doivent être combattus à coups de métaphores et de jeux de mots, entre autres armes et en attendant mieux) et à un érotisme parfois brûlant ou délicieusement narquois lorsque vieillesse s’en mêle, mais dans le fond toujours tendre et bienveillant face au spectacle désopilant de la petitesse humaine.
Son œuvre extrêmement abondante va de l’essai au poème, en passant par la nouvelle, le roman, l’autobiographie. Intitulée La comedia del yo (la comédie du moi) il raconte dans cette dernière, entre autres complications familiales, que son ascendance est poétique du côté paternel et politique du côté maternel car il apprit un jour que le vrai grand-père de sa mère n’aurait été autre qu’un président des Etats-Unis, Mr. Chester Arthur.
Sa production poétique a été regroupée en quatre volumes par son auteur sous le titre Para deletrear el infinito (Pour déchiffrer l’infini), ce qui en dit long sur son ambitieux projet intellectuel.
Connu mais non reconnu, ennemi des mafias littéraires, courageusement indépendant, González Rojo a quand même reçu en 1976 le prix Xavier Villaurrutia (ce prix « des écrivains pour les écrivains »).

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Enrique González Rojo

CE N’EST PAS POSSIBLE D’ENTRER DEUX FOIS
DANS LE MEME FLEUVE

Ce n’est pas possible de verser deux fois les mêmes larmes.
Les yeux partent en pèlerinage, le temps sous le bras,
et finissent par devenir l’asile de deux vieilles
pupilles.
Ils brillent en se distinguant toujours du prétérit,
et prennent des instantanées du néant
à chaque clignement qui nous laisse entrevoir
quelques miettes de la mort.
Eternellement neuves, les larmes
arrondissent les secondes
pour en faire une clepsydre de chagrins.
Il est même possible parfois
d’entendre le délicat tic-tac des paupières.

Impossible de vivre deux fois dans la même chair.
C’est ce que sait bien celui qui, sans être un vieillard,
n’en est pas moins un homme d’un certain âge,
déjà courbé sous le poids des nostalgies.
Et aussi celui qui sur chaque paume porte la trace
d’une ligne de vie si longue
qu’elle déborde de la main et s’emmêle
à toutes les rides.
Les mains habitées commencent à s’inquiéter
et leur tranquillité se remplit de fourmis.
Le vieillard n’empoigne fermement,
tel un poisson prisonnier,
qu’un tremblement incessant
qui est incapable de se débarrasser
de la patine numérique du temps.

On ne peut embrasser deux fois la même bouche :
même Pénélope
– qui tissait sa fidélité toutes les nuits,
qui, en soustrayant son corps de mille manières
aux doigts prétendants,
vivait elle aussi son odyssée
et n’avait droit dans sa couche,
enlacée à son époux absent,
qu’au seul orgasme platonique de tenir
sa promesse –
ne fit qu’offrir à Ulysse,
lorsque celui-ci put enfin cueillir
l’Ithaque la plus intime de la bouche conjugale,
des lèvres différentes, des sourires inconnus,
des seins tournés dans d’autres moules,
des jambes ayant vieilli et pas seulement aux genoux.

Nous ne pouvons pas chanter deux fois la même chanson.
Le disque ne se raye pas non plus en un certain point,
comme une idée fixe de sons,
pour y tracer
le signe circulaire
du perpétuel.
Ce n’est pas possible de chanter la même chanson.
Ce n’est pas possible de caresser deux fois les mêmes seins.
Pas non plus de nous blottir dans leurs rondeurs
en pensant que notre éternité
est dotée de mamelons.
Si l’on exigeait d’en faire la biographie,
à partir du jour où les mains du désir les couvrent
d’un soutien-gorge peloteur
et où il y a quelqu’un qui a
deux seins de fièvre,
jusqu’à celui où le lait les arrondit
et placent sur les gencives de leur enfant
la dentition liquide du blanc,
il faudrait dire de la femme :
étant petite fille
ils se diluent
dans l’indistinction sexuelle de la poitrine ;
une fois adolescente
ils sortent à la recherche du toucher
et abandonnent
l’unité de la poitrine infantile
à la faveur d’un dualisme qui devine
que les caresses se font à deux mains ;
devenue vieille, il adviendra
un dégel de seins
tels des besaces dépouillées de toutes les années à venir.
Et cela nous permet de voir
qu’il n’est pas possible de caresser deux fois un identique plaisir
puisque nous savons
que le temps palpe l’épiderme
et sculpte sa vieillesse à force de caresses.

Nous ne pouvons pas jouer deux fois le même jeu.
Je n’y suis pas arrivé
en jouant, enfant, à cache-cache,
jeu au cours duquel je me cachais jusqu’à me perdre.
Je n’ai pas réussi non plus
avec cette toupie qui tournait dans la paume de ma main
comme une colombe tourbillonnante
qui y picorait son équilibre.
Je n’y suis pas non plus parvenu
lorsque, aux échecs, entouré
d’une atmosphère imbibée de pensée,
je réalise soudain
que je suis un fou plus intelligent que toi,
que je tends des pièges républicains à ta reine
sur l’échiquier de bataille,
et que je sors triomphant d’une lutte
où la méditation
a été ma poudre à canon.

L’homme qui face à l’horloge
se rappelle sa trajectoire,
met sa mémoire sur son dos,
rebrousse son propre chemin jusqu’à ce qu’il remarque
la racine
de cette fleur de tic-tac qu’est le présent :
il sait que nous ne pouvons pas entrer deux fois dans le même fleuve.
Des eaux nouvelles noient les anciennes,
de la houle passée il ne reste plus
qu’un faible souvenir, en voie d’extinction,
accroché comme un naufragé aux débris
surnageant du bateau submergé.

Deux fois ne se peut.
Il n’existe pas une seule ancre, avec sa poignée de terre ferme,
face à la fuite du temps
et aux comptes à n’en plus finir de son rosaire.
Et si jamais il y en avait une
cela ne serait pas deux fois la même ancre,
car l’horloge ne déborde
que de moments impossibles à répéter
qui laissent dans le vent la trace éphémère
de leurs empreintes digitales.
Ce n’est pas possible d’entrer deux fois dans le fleuve
car, au moment de se mouiller,
mon corps est quelques secondes
plus vieux qu’il ne l’était avant,
et je sens que, fugace,
l’écume blanchit mes cheveux.
Deux fois ce n’est pas possible d’entrer dans l’eau
même si l’horloge, noyée, s’arrêtait
et se transformait en sculpture de l’éternel.
Non, ce n’est pas possible
parce qu’une fois
le bain abandonné,
la vieillesse ridée au bout des doigts
prouve que nous avons plongé les mains dans le temps.

Ce n’est pas possible de lire deux fois le même Héraclite.

(Dans Para deletrear el infinito, 1972)

SEUL AVEC MES YEUX

Ciselé par l’océan du placenta
dans mon corps naît l’îlot
où habite, Robinson de mon cerveau,
la solitude conquise
par la chair du fait de ses limites.
C’est dans ce cloître de sable,
à côté des palmiers, girafes
qui mordillent le ciel,
de la plage morte de brise,
des crabes qui confondent presque
leur peur et leur cachette,
des conques qui dans leur stand vendent
la mer en coupons,
que mes poumons ont fait leurs premiers
pas respiratoires.
............Entouré
du flux et du reflux de l’asphyxie,
dans cette île d’oxygène, mon sanglot,
mon vomissement de notes dissidentes,
m’a installé dans l’existence
et, maladroit, je me suis mis à remuer les mains
jusqu’à parvenir, en jouant, à la double
surprise de mes poings.
Bien que de velours,
le ventre de ma mère fut ma première
collection de murs.
Mon îlot est laminé par les vagues,
par les larmes de tous
les poissons.
............La solitude, l’île, mon corps,
tout s’est mis à monter par l’échelle
du temps, des anniversaires,
des gâteaux fourrés d’éphémère,
de montres qui ne cessaient
de mastiquer et mastiquer leurs gérondifs.

Et maintenant je me retrouve seul, tout seul, et mon âme
se sent aux abois dans cette demeure
où le corps se limite à un coin
de toiles d’araignée névralgiques.
Je me retrouve seul, et quoi
de pire que de se rendre compte
qu’il n’y a que nos mains
qui nous tiennent compagnie.
Que tous mes sens sont branchés
sur mon antenne de phtisique
pour écouter, en plein va-et-vient des choses,
une voix, un crissement de mots,
la musique infinie qui inclut chaque note,
quelqu’un qui sache écouter,
qui ait les oreilles dressées
par des milliers de lettres d’amour.

Les mains sur la table, comme des cartes,
en train de jouer une réussite de gestes.
Le regard aux quatre coins d’un œil qui lorgne.
Les épaules fatiguées
de porter le sac-à-dos de leur angoisse.
Le stylo agenouillé devant son encre.
Et les pattes d’araignée du poème
qui, rapides, traversent la page
à la poursuite du petit insecte d’une image.
En courant d’un côté à l’autre de ma colère,
je m’égosille en voyelles émotives,
je donne une forme aciculaire à une lettre
et j’atteins un ut de tripes.
Je griffe les murs de mon cri.
Mais les choses demeurent impassibles,
récitant à voix basse la distance
qui les séparent de mon esprit,
et sans ouvrir un pore, un seul pore
de surprise dans leur épiderme.

Je suis face au lit,
aux livres, aux lunettes, aux tiroirs.
C’est inutile de leur parler,
d’enchaîner ma langue à leur surdité.
Stupide de leur passer sur la nuque
ma main qui a faim d’une autre main,
comme le fruit coupé
qui vit l’acidité de son morceau.

Seul avec mes yeux. Conversant
avec mon front, mes lèvres, mes genoux.
Jasant à coups de coude avec mes coudes.
Récitant à mes ongles
mes poèmes les plus faciles, ceux
que j’écris les mains dans les poches
de ma muse. Eclairant de mon phare,
comme le chant de lumière
d’une sirène, les navires
qui n’ont pas su donner à la boussole
sa nourriture de points cardinaux.
Seul avec mes paupières.
Vouvoyant mes audaces.
Elevant la voix de ma salive
conformiste. Dictant des épigrammes
à mon toucher. Cherchant la manière
de chiffonner l’hémialgie et de la jeter
dans la corbeille à papier.
Interdisant au cerveau de la main
d’inventer des fantômes de caresses
et de claquer la porte de temps en temps
avec une fausse porte.

Je brûle dans ma solitude. J’invite le vent
à coucher avec moi.
Je caresse le dos de l’atmosphère.
Je défais les boutons des vêtements
les plus intimes de tout ce qui m’entoure.
Je fouille l’oreiller à la recherche de seins.

Je cours derrière les lèvres que forment
les plis de lin de mon lit.
Et en m’endormant, je croise
mes jambes avec les jambes de la fatigue.

L’année s’achève. Dix, neuf.
On entend ses râles. Huit, sept.
Toutes les fissures de l’esprit
se remplissent de confettis.
Six, cinq. La radio, à toute salive,
a l’air d’être aphone.
Quatre, trois. Le tumulte
fait un saut et se place sur le rocher
de son volume maximum.
Deux, un. Tout le monde pleure et s’embrasse,
chante, gémit ; les doigts s’entrechoquent
pour sculpter une tribu,
un chœur fraternel, une ruche
où, amantes, les mains, en se possédant,
se passent du miel les unes aux autres.
Mais moi je suis seul. Prisonnier
des quatre murs de la houle
et de son éternelle marée de barreaux.

L’oiseau a ses ailes comme le prisonnier
possède la clé de la remise de peine.
Mais moi je suis ici, maladroit, sans ailes,
avec l’ardeur d’un mur dans la poitrine,
le cœur fendu,
rêvant à la pommade de ta peau
et qu’un jour la serrure aura
elle aussi une syncope et périra
dans un râle de clés.

Il faut mettre ma maison sens dessus dessous,
il faut changer les coins de place.
Permettre finalement la cohabitation
du plafond et du plancher.
Donner un coup de main au sol
pour qu’il puisse enfin
sortir par la fenêtre.
Mon but est de faire de tous les gravats
d’étranges et très beaux jouets.
Que les serrures prennent le pouvoir,
les interstices, le porche, la rue.

Quand je sens le picotement de la phrase
qui lutte pour sortir, pour devenir le nom
commun des lèvres de la cage,
je me lance vers la côte
à la recherche de coquillages
ressemblant à des oreilles.
Je souffre d’un trou de fourmis dans les doigts.
Au bout de chaque doigt je porte des cauchemars.
Dans toute ma chair je sens mon toucher en érection.

(Chant I de El tercer Ulises, 1982)

HAREM D’EPOUVANTAILS

Don Juan n’a pas su comment arrêter
le passage des jours.
Ni où s’abriter
de la torrentielle pluie de secondes
qui lui est tombée dessus.
C’est alors que,
guettant à gauche et à droite,
comme s’il prenait soin de n’être vu par personne,
il est entré d’un pas ferme
dans le troisième
âge.
Le troisième.

Au début, le changement s’est avéré insignifiant :
les rides sur le front,
l’archipel de taches sur les mains
et la propension à raconter
une fois et une autre et une autre
la même anecdote
– celle de la dose de témérité, par exemple, pour atteindre
un balcon dédaigneux
à l’aide de la plante grimpante d’une sérénade…

Mais ensuite innombrables furent
les coups de pinceau tracés
par le temps sur ses tempes,
ses sourcils,
son menton,
sa moustache
– qui lui donnaient l’aspect attirant,
captivant,
inoubliable,
de celui qui pas à pas
réussit à s’introduire dans le creux
de sa propre statue.

Quand don Juan eut des cheveux blancs,
les traces grisonnantes de très vieilles caresses,
il y eut également certains signes indubitables
d’effondrements
ou certaines rumeurs
de ruines.
Il y avait aussi l’inavouable air de fatigue
qui se manifestait dans sa voix,
dans ses gestes,
dans son regard,
et qui semblait quémander un lit…
Mais seulement comme un endroit
où pouvoir dormir,
réveiller des nostalgies,
abattre des papillons du revers de la main,
avoir la possibilité d’escalader
de ses mains de Sisyphe
un sein toujours identique,
d’embrasser une par une toutes les bouches
que contient l’oreiller,
et de sentir, dans tout, les mains accueillantes
de l’excitation ;
comme un endroit où pouvoir dormir
et laisser derrière lui,
du côté de la veille,
sur le bord du lit,
les années,
le grand-âge,
les travaux érotiques
d’Hercule,
le CV cyclopéen
des résistances féminines
hypnotisées par le pendule
d’un temps qui passait
en faveur du galant homme.

Depuis sa plus lointaine jeunesse,
don Juan s’est vu dans l’impossibilité
de faire taire la voix intérieure
qui jaillissait du plus profond de son corps.
Cette voix criait toujours à tue-tête :
elle provenait de l’insatiable prurit
du tonneau sans fond.
Les stricts appétits qui d’ordinaire étreignaient
ses entrailles,
auraient bien pu lui faire vivre
un enfer
prématuré,
si ses exigences
et ses nerfs d’acier
n’avaient toujours trouvé dans son physique avantageux,
son ars amatoria y sa renommée universelle,
les alliés parfaits
pour assurer la satisfaction ponctuelle
que lui procurait
sa maîtrise jamais contredite dans l’art de la séduction.

Si don Juan jetait un œil sur quelque forteresse,
celle-ci ne pouvait manquer de souffrir
le défaitisme des lézardes.
C’est pourquoi Leporello tenait à jour le catalogue
« des belles que mon patron a aimées »
comme la froide statistique
tenue à jour par l’envie et l’étonnement
des aventures du maître en mamelons
et docteur en cuisses.

Comment pourrait résister une femme
à peine couverte de la tunique du scrupule,
quand toute résistance peut être déboutonnée ?
Comment faire que les dames,
insouciantes,
cessent d’échanger
les perles de verre de la ruelle
aux brillantes syllabes captivantes,
contre l’or de l’abandon ?
Comment se protéger du cheval de Troie
quand la ville n’a en réalité que des envies d’écurie ?
Comment faire face à un désir
qui prend par la main et fait se dresser un autre désir ?
Don Juan a fini par devenir
le meilleur collectionneur de concupiscences
de l’histoire humaine.

Mais il n’a pas su pas arrêter le temps
ou, si l’on veut, il n’a pas réussi à se vacciner
contre le gérondif.
Et maintenant,
les yeux bouffis,
la démarche incertaine,
le double menton tremblotant,
on dirait que les inclinations de don Juan
ont été négligées,
abandonnées des dieux
ou à la dérive sur les flancs obscurs
de la boussole.

Mais il conserve encore
d’indubitables richesses à son crédit.
Il est vrai que la prestance d’autrefois
a été malmenée par l’amnésie du miroir,
et aussi que la beauté
s’asphyxie inexorablement
dans sa propre caricature.

Cependant,
malgré les ravages que l’horloge
a provoqué dans ses domaines,
sa renommée,
son expérience et son audace, qui sait culbuter les méfiances,
lui permettent encore quelques triomphes.

Qui allait imaginer que la petite jeune de quinze printemps
qui parlait le langage amer du dédain,
lui ouvrirait toutes grandes les portes de l’abandon ?
Ou que la jeune épouse,
qui tramait déjà en son sein ses quignons d’enfant,
consentirait à chausser,
sans remords aucun,
son mauvais pas ?
Pendant quelques mois,
don Juan sortit cueillir des miracles,
supplier l’impossible,
à genoux,
d’être moins rigoureux.
Mais ensuite,
peu à peu,
il resta seul
avec l’air angoissé de ses mains vides.
Ni la science de la séduction,
ni son prestige universel
lui servirent.
La lampe d’Aladin épuisa ses vertus
et finit par ne plus émettre qu’une lueur misérable
à peine capable d’éclairer son impuissance.

L’imagination vint alors à son secours.
La chasse,
après avoir bâillonné l’habitude,
changea d’objectif
et son instinct de fin limier remodela
sa boussole olfactive :
le Trompeur décida d’aller à la rencontre du boudin,
de la borgne,
de la cul-de-jatte
et de la naine.
L’imagination vint alors
à son secours.

D’aucuns affirment que dans ce défilé du ridicule,
don Juan continuait à se sentir
l’amant perpétuel,
l’homme qui savait forcer,
d’un foudroyant regard en coin,
les rigueurs d’une porte
ou le doute craintif d’un préjugé.

Il décida ensuite d’inclure dans sa liste
quelques femmes d’un âge fort avancé.
Pas de doute, il y a des vieilles
qui, au milieu des ruines de leur corps,
ont pu conserver la magnificence à deux voix de leurs seins.
Il y a des femmes qui ont tout perdu :
la ligne,
la fraîcheur,
toutes les cachettes de la beauté,
mais qui possèdent,
bien conservé dans le garde-manger de la pudeur,
le plus beau pubis de la ville toute entière.
Bien blanchi, certes.
Bien ridé par dieu sait quels doigts invisibles.
Chaud et doux,
comme le meilleur état d’âme du velours.
Oui, pas de doute,
il y en a des vieilles ridées,
édentées,
qui ne peuvent se déplacer
que si une canne leur donne la main,
mais qui, vues de près,
face à face,
entre des oreilles affaissées et des paupières gonflées,
possèdent un regard immarcescible,
indifférent à ces condamnations à mort
qui portent en marge
la signature du chronomètre.

Don Juan ne cessait d’insister.
La voix de son organisme palpitant
continuait à voiler les supplications
de ses genoux pesants
à l’aide d’une draperie d’ordres
qu’il se donnait à lui-même.
Et il allait d’un rendez-vous à l’autre,
pour échanger des évidences réciproques
d’écroulement,
de mèches sans racines
ou de bouts d’épiderme,
avec des sorcières,
des horreurs,
des laiderons.
Et même si en fin de compte il avait
– véritable sultan dans son harem d’épouvantails –
les mains couvertes de charogne,
il n’en continuait pas moins à se croire
le même perpétuel sauteur
de distractions et de vertus.
Don Juan ne cessait d’insister…

Lorsqu’il parvint enfin à sa dernière heure
et que la statue tombale du commandeur
était supposée être en chemin,
personne ne sut dire si les sons émis par sa gorge
étaient les râles de la mort
ou le halètement d’un orgasme.

Mais peut-être que don Juan,
capable de séduire même la Camarde,
imaginait qu’il était,
à l’article de la mort,
non pas en train de rendre des comptes au néant,
mais d’ajouter à son interminable liste
un nom de plus.

(Dans El junco, 1998)

LA PERFECTION / Piet Mondrian

Le rectangle – disait Mondrian –
est ma forme géométrique préférée.
Mais ici-bas prédominent les courbes sensuelles,
les tétons ailés,
la fête des rondeurs,
l’orgie des circonférences.
Les rares rectangles qui sont devant nous,
qui regardent fixement les ellipses,
ont pour utopie la quadrature du cercle.

(Dans Galería de cuadros inexistentes, 2008)

(Versions françaises : Philippe Chéron)

© Philippe Chéron _ 25 septembre 2012
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